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Il
fallait être fort pour leur résister !
Emile
Quintart de Brasménil (Péruwelz) ne fut jamais, selon ses
dires, ce que certains appellent un «grand Résistant».
Il n’a fait aucun exploit. Il n’a pas tué d’Allemands ni de rexistes.
Il vouera cependant une admiration certaine pour ceux qui eurent la force
et le courage de le faire.
«
Je me souviendrai toujours de ce dimanche de juillet où je sortais
de chez moi à Briffoeil pour me rendre à la messe de 10 heures
à la Chapelle des Affligés à Baugnies. Il était
donc 9h45 environ. Il faisait déjà chaud, le soleil brûlant
de tous ses rayons. J’allais monter en vélo (pendant l’occupation,
il n’était pas question de rouler en auto) quand quelques jeunes
cyclistes qui arrivaient de Braffe, s’arrêtèrent pour me demander
si c’était bien la route de Péruwelz. L’un d’eux m’ayant
peut-être reconnu me dit : «Nous venons d’abattre le bourgmestre
Vandervelde de Bury (rexiste notoire), mais nous avons dû nous sauver
sans être certain qu’il soit mort. C’est la première fois
que cela nous arrive. Il était accompagné d’un garde du corps
qui était armé et qui a tiré sur nous aussitôt
que nous avons ouvert le feu. J’ai d’ailleurs été blessé
à la main sans doute par une de ces balles. Nous étions cachés
derrière la haie d’un jardin situé à une centaine
de mètres avant l’entrée du château occupé par
ce bourgmestre nommé par les Allemands.»
Après
lui avoir fait un pansement provisoire, le blessé reprit la route
de Péruwelz.
Mon
optique n’avait pas changé au moment de la Libération. Les
Allemands reculaient très vite. Marcel Calonne était encore
ici. Nous les avons regardés passer au chemin de Braffe. S’amenèrent
deux soldats apparemment sans armes. Je dis à Marcel : «On
va les faire entrer dans une place et on va les enfermer. - Non, me répondit-il,
ne faites pas cela, vous ne savez pas ce que vous risquez. - Ils ne sont
pas armés ; ils ne demandent peut-être pas mieux de se faire
arrêter...» Un peu plus loin, ils firent demi-tour et heureusement
qu’on ne les avait pas arrêtés ! Ils étaient armés
: ils avaient des grenades pendues au côté et nous n’avions
pas remarqué ce détail ! Nous aurions fait une bêtise.
La
cloche de Wasmes-A-Briffoeil
Pendant l’occupation,
je reçus un jour, la visite de l’abbé Vandewege Jules, alors
curé de Wasmes, pour savoir si l’on ne pouvait sauver une cloche
de son église. En effet, me dit-il, il y avait quatre cloches dans
la tour, mais le secrétaire communal Joseph Marlier n’en avait déclaré
que trois aux autorités allemandes qui en avaient fait le recensement.
Je connaissais bien l’intérieur du clocher pour y avoir déjà
travaillé. Je me rendis donc en vélo à Wasmes vers
18 heures pour le Salut. Je rangeai mon vélo sous le portail et
pris quelques clés, burins et marteaux, le tout enveloppé
dans un sac. L’affaire avait été convenue avec le curé
précité. Il chanterait plus fort et le clerc Vincent Pipers
l’accompagnerait à l’harmonium en haussant le ton pour que les fidèles
n’entendent pas le bruit que je pourrais faire dans le clocher. Je commençai
à démonter la cloche, mais on ne saurait croire le bruit,
la résonnance d’une cloche quand on la touche, surtout lorsqu’on
dévisse un boulon ou un écrou. Aussi pour éviter ce
bruit, j’enveloppai ma clef avec le sac qui m’avait servi à porter
mes outils. Après le Salut, le curé et le clerc vinrent me
rejoindre pour la descendre par l’escalier. On parlait ensemble dans le
clocher quand nous entendîmes quelqu’un monter les marches. Moment
d’angoisse... Nous aperçûmes alors un voisin Marcel Debode
qui venait nous avertir que nous faisions trop de bruit, qu’il comprenait
de sa cour située au pied de l’église ce que nous disions,
et cela à cause des abat-son du clocher. Nous enveloppâmes
la cloche et surtout le battant et nous descendîmes. Cette cloche
fut enterrée dans l’ancien cimetière derrière l’église
durant la nuit. Quelques jours plus tard, les Allemands vinrent enlever
deux cloches sur trois qui restaient dans le clocher. Cet enlèvement
fut d’ailleurs sujet à une manifestation de protestation de la part
de la population de Wasmes ; elle fut si violente que le lendemain, la
Gestapo vint arrêter plusieurs personnes dont le curé qui
fut incarcéré à la prison de Mons pendant un certain
temps. L’essentiel pour nous était qu’on avait subtilisé
une cloche au nez et à la barbe de l’occupant. Néanmoins,
une surprise m’attendait en arrivant chez moi.
Bausière
Pendant
mon absence, deux soldats allemands qui recherchaient des réfractaires
avaient vu un de mes voisins occupé dans son jardin. Ils lui demandèrent
s’il s’appelait «Bausir» (ils voulaient dire Bausière).
Il répondit que non, qu’il ne connaissait personne de ce nom. Il
présenta une carte d’identité, fausse bien entendu. Les Allemands
partirent sans insister. Ce voisin vint prévenir ma femme qu’il
se sauvait dans un autre endroit (à Frasnes), car il craignait qu’ils
ne reviennent. Cet homme s’appelait en réalité Robert Monteignies
de Mons, du même nom que mon beau-frère. Je le connaissais
bien avant la guerre, car il venait chez moi comme voyageur de commerce.
Il était recherché et j’avais loué pour lui une petite
maison à côté de la mienne. Il avait réussi
à se sauver de la prison de Mons où il avait été
incarcéré en attendant son départ pour l’Allemagne.
Connaissant la langue allemande, il avait compris qu’il irait «expier
ses crimes» dans un camp de concentration. Il m’avait raconté
son évasion. Des femmes belges travaillaient à la prison
de Mons et étaient en contact avec des officiers allemands. Par
leur intermédiaire, il avait réussi à s’évader
et était arrivé chez moi en vélo de Mons. Il avait
donc peur d’être repris. Seulement, il voulait aussi récupérer
sa voiture, une nouvelle Ford qui était restée chez lui.
Il se doutait bien que l’ennemi allait la considérer comme prise
de guerre. Quant à sa femme, elle était retournée
dans sa famille. Je me mis aussitôt en rapport avec un transporteur
de Boussu en qui j’avais confiance et qui moyennant finances (2.000 F)
se chargea d’aller l’enlever avec son camion et de l’amener à Briffoeil.
Ce qui fut fait. A son arrivée, on démonta en partie l’auto,
roues, moteur et l’on cacha le tout dans un tas de paille. Après
la Libération, il revint chercher son véhicule. Ils avaient
tous deux échappé à l’ennemi. Quant à Bausière
cité plus haut, j’ai eu des contacts étroits avec lui. C’était
un ouvrier qui avait été convoqué par le S.T.O. pour
aller travailler en Allemagne. Comme beaucoup de jeunes Belges, il n’avait
pas voulu partir. Seulement, il fallait se cacher. Ses beaux-parents étaient
fermiers et souvent il se cachait là. De temps en temps, il revenait
chez lui de la journée. II faisait partie d’un groupe de Résistance
de Wiers. Il avait caché sa mitraillette ici. Cela était
aisé vu le nombre de bâtiments avec multiples sorties. Il
venait la reprendre quand il avait une mission à accomplir.
Un
soir, quelques Résistants s’amenèrent ici, mitraillette sur
le vélo. Là aussi, je me suis dit qu’il fallait vraiment
ne pas avoir peur de prendre la route avec de telles armes au moment où
il y avait tant de patrouilles allemandes qui circulaient. Ils partirent
pour réceptionner un parachutage d’armes à Leuze. Je ne crois
pas que je l’ai su à ce moment-là. Les chefs ne dévoilaient
rien pour leur sécurité. Le lendemain matin, en me levant,
Bausière me révéla que les choses n’avaient pas été
faciles. Les Allemands avaient été prévenus et deux
de ses compagnons avaient certainement été pris. Lui, il
avait dû abandonner son vélo. Le danger était que les
Allemands auraient pu retrouver le propriétaire du cycle par la
plaque d’immatriculation. Il me confia qu’il se rendait immédiatement
au bureau des Contributions de Péruwelz pour y rencontrer un employé
de Wasmes, Roger Marghem, qui était un bon patriote. Effectivement,
il arracha la fiche portant le numéro compromettant. Bausière
m’avait entre-temps chargé de me renseigner sur la disparition de
ses deux amis. J’avais un client près du lieu où ils avaient
été capturés. Je suis donc parti chez lui, à
l’entrée de Leuze et tout en parlant d’une façon anodine,
il me dit que les Allemands étaient passés ici le matin avec
deux hommes devant eux, les bras derrière la tête. Ils partaient
vers Tournai. Je confiai ce renseignement à Bausière quand
il revint de Péruwelz et je pense qu’ils furent fusillés
et enterrés à Tournai. Quant à mon ami Bausière,
je puis dire également que c’était un garçon remarquable,
calme. Jamais, il ne fanfaronna. A la Libération, il ne s’est pas
montré comme certains qui n’avaient rien fait. Il était resté
très discret...
Arrestation
manquée
C’était le 10 avril
1944 vers 16 heures 30. J’étais occupé dans mon atelier de
réparations de machines agricoles avec mon père et deux ouvriers.
Ces deux derniers étaient Marcel Calonne, demeurant toujours à
la Ferté à Péruwelz et Joseph Bael habitant à
la Place de Brasménil ; l’un mécanicien, l’autre menuisier
avaient été forcés d’aller travailler en Allemagne
; ils étaient revenus en congé pour quelques jours, mais
tous deux devaient y retourner. Celui qui ne rentrait pas à la date
prévue était recherché par la police et renvoyé
manu militari dans un camp au régime plus sévère.
Calonne que je ne connaissais
pas, m’avait été présenté par un Résistant
de Péruwelz. Il mangeait et couchait à la maison. Son père,
ancien combattant 14-18, fut même arrêté plusieurs jours
et emprisonné à Tournai afin de savoir où son fils
était caché. Il ne vendit pas la mèche. Joseph Bael
était un ouvrier qui avait déjà travaillé chez
moi. Il retournait tous les jours en vélo à Brasménil.
Ils avaient tous deux une fausse carte de travail correspondant à
une fausse carte d’identité bien sûr. Plus tard, j’ai encore
occupé deux réfractaires, Detournay Armand de Gaurain et
Pilette de Leuze.
Un
jour, je vis une grosse auto noire qui se dirigeait vers Brasménil
s’arrêter brusquement au milieu de la route. Les quatre portes s’ouvrirent
en même temps, trois ou quatre hommes en émergèrent
brusquement, dont un passa en courant entre deux bâtiments. Les autres
traversèrent la prairie en face de chez moi. Je sortis immédiatement
de l’atelier pour voir ce qui se passait et je vis à vingt-cinq
mètres devant l’auto un camion bâché au milieu de la
route. Le chauffeur civil et un officier allemand, revolver au poing était
descendu. Celui-ci criait comme un forcené pour faire descendre
une dizaine de soldats porteurs de fusil, mais le temps de baisser l’arrière
du camion et de réaliser ce qui se passait, les occupants de l’auto
avaient déjà pris une certaine distance. Arrivé en
face de la prairie, l’officier lança quelques «halte»
aux fugitifs, mais ceux-ci n’obtempérant pas, il commanda aux soldats
d’ouvrir le feu et tira lui-même. Ces hommes qui se cachaient quelquefois
derrière un arbre fruitier, se laissant tomber, reprirent leur course
de plus belle et avaient pris certainement une avance de 100 à 150
mètres. Quand j’en voyais un qui tombait, je le croyais blessé
ou tué, mais heureusement, il n’en était rien puisqu’il repartait
de plus belle. Ils se couchaient quand ils entendaient siffler les balles
au-dessus de leur tête. Un Allemand voulut les poursuivre, mais l’officier
l’en empêcha. Ils partirent dans la direction de Braffe. Les Allemands
qui avaient vu le troisième se sauver vers mes bâtiments,
fouillèrent dans les hangars, mais n’entrèrent pas dans l’atelier.
Etant de retour dans celui-ci,
je dis au réfractaire : « Restez au travail. Si les Allemands
rentrent ici, vous avez quand même une fausse carte de travail, mais
faites attention à votre faux nom. .. » Heureusement, les
Allemands n’entrèrent pas, ils revinrent vers l’auto abandonnée,
la fouillèrent. Je vis un soldat remettre un revolver à l’officier.
J’eus alors la certitude qu’il s’agissait de Résistants. Le camion
fit alors demi-tour. Il s’agissait d’un camion réquisitionné
avec son chauffeur. J’y lus Vve Gailly, Péruwelz. Les Allemands
attelèrent l’auto derrière le camion et retournèrent
en convoi à Callenelle où ils étaient stationnés.
Le lendemain matin, ils revinrent pour fouiller les environs et le bois
d’Anstaing à Braffe vers lequel les Résistants s’étaient
enfuis. Ils ne trouvèrent rien, il était trop tard. Qui étaient
ces Résistants ? Pendant que les Allemands fouillaient l’auto, celui
qui s’était sauvé entre mes bâtiments rentra avec mon
père et me dit : «Voilà. Si les Boches rentrent, je
m’appelle Dubois, je suis d’Ath, j’ai une fausse carte d’identité
à ce nom et je suis occupé ici comme mécanicien».
Il prit une lime et se mit devant un étau. Il semblait âgé
de 20 à 25 ans. Quand les Allemands furent partis, il fallut organiser
de suite le départ de cet homme que je ne revis plus.
Voilà
qu’arrive de Baugnies un Résistant, Hector Delangre, en qui je pouvais
avoir confiance, car j’avais fabriqué avec lui des engins explosifs
d’amateurs. En effet, il était venu me demander de l’aider dans
cette tâche. A la fin de la première guerre, les Allemands
avaient abandonné assez bien de douilles d’obus en fer, le cuivre
étant devenu rarissime. Bref, on en trouvait en assez grand nombre
sur les prairies. Ces douilles étaient percutées puisqu’elles
avaient été tirées. Nous les avions coupées
alors sur environ dix centimètres de longueur, nous avions battu
le bord d’un certain nombre pour qu’elles s’agrandissent. Nous avions mis
de la poudre à l’intérieur et emboîté deux douilles
que nous avions compressées à l’étau, en ayant soin
de passer une mèche à l’endroit foré de la percussion.
Restait cependant le problème délicat à cette époque,
de trouver de la poudre. Je pensai alors à un ami qui était
boute-feu aux carrières de Gaurain. Je le contactai et il m’expliqua
le moyen utilisé pour faire sauter les pierres. Il me rapporta des
amorces en cuivre et des mèches. J’achetai de la poudre chez Robette,
armurier de Péruwelz qui, de par son métier, devait en posséder
pour fabriquer des cartouches de chasse. Malgré qu’il ne fût
plus approvisionné, il lui en restait encore en réserve.
Ce travail artisanal nous passionna. Ce n’était pas bien sûr
du travail en série. Ces bombes firent de l’effet. Placées
sous les rails de chemin de fer, elles les soulevaient littéralement,
interrompant ainsi le trafic. A ce propos, je me souviens d’une anecdote
que Delangre m’a racontée plus tard. Il était parti en vélo
avec un autre Résistant de Péronnes, caché chez lui,
à Callenelle. Ils laissèrent leur vélo à la
gare. Ils partirent à pied à Maubray. Là, ils montèrent
dans la première voiture du train qui venait de Tournai. Arrivés
à Callenelle, ils descendirent rapidement et placèrent des
pastilles explosives sur la bielle de la locomotive qui sauta, après
avoir bien sûr intimé l’ordre au chauffeur de descendre pour
éviter tout risque. Il y avait bien des Allemands qui surveillaient
le convoi, mais ils étaient dans la dernière voiture... et
avant qu’ils ne se rendent compte de ce qui se passait, nos deux «saboteurs»
étaient déjà partis avec tous les passagers du train.
Ils feignirent de se sauver, reprirent leur vélo et revinrent chez
eux le plus tranquillement du monde. C’était un beau coup, mais
il fallait de l’audace, surtout que l’ennemi était dans le train
!
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