La destruction du pont-rail des Herbières
à Boussu

[ In : Le Vigilant -  27 avril 1947 - n° 159 ]

« Le débarquement des armées alliées a eu lieu il y a quelques jours. La tête de pont s’élargit lentement mais sûrement tandis que les Allemands, dans l’expectative, détiennent derrière leur mur de l’Atlantique des réserves échelonnées sur de longues distances.
Empêcher ces troupes d’aller renforcer le front allemand de Normandie, n’est-ce pas là une grande victoire que pourrait remporter la Résistance ? Un plan d’ensemble a été établi dans le but de diviser les territoires à l’arrière du front allemand en compartiments bien déterminés.
La suppression des passages de troupes ennemies d’un compartiment à l’autre doit contrarier la marche des opérations militaires allemandes. Cette mission fut confiée à la Résistance qui s’en acquitta avec honneur.
Son intervention a économisé d’innombrables vies humaines en permettant à nos amis d’avancer plus rapidement. En outre, s’il avait fallu employer l’aviation pour détruire ces objectifs disséminés et de dimensions relativement restreintes, combien de pilotes et de civils n’eussent-ils pas succombé ? Dans cet ensemble d’actions, le Territoire 13 a accompli sa part.


Tout obstruer !
( ancien canal Mons à Condé )

10 juin 1944

Dans les rues paisibles de Boussu, un petit bonhomme circule; ses yeux vifs et pétillants, ses gestes rapides et nerveux reflètent chez lui une intense activité; dans son imagination, passent des images tumultueuses, enivrantes qui se bousculent et se poursuivent; ce sont des chaudrons, des détonateurs, des cordons en serpentins qui se livrent à une danse diabolique sur un pont bleu.
Reconnaissez-vous notre petit bonhomme ? C’est Lamy, le dynamiteur. Un rapide coup d’oeil interrogateur et prudent autour de lui !
Il entre chez Rossignol, puis continue sa promenade. Ce dernier, à son tour, se met en route. Il voit Pierre, Jacques et Paul, et, pour se distraire, semble-t-il, il fait un crochet le long du canal. Rossignol est un oisif ; sur la berge, le long de l’eau, il s’arrête à proximité d’un pont-rail qui surplombe le canal de Mons à Condé, lève le nez et admire les énormes poutrelles, mais personne ne s’aperçoit que son oeil brille plus intensément. Ce pont, où passe la ligne de chemin de fer Tournai-Liège-Cologne présente pour les Allemands un intérêt tout particulier. Des trains y circulent constamment dans les deux sens, soit pour amener du matériel d’Allemagne vers la côte, soit pour transporter des troupes du secteur Nord vers la France.
Conscients de la nécessité de préserver cette voie de communication d’importance primordiale, les Allemands ont installé au pont-route des Herbières, à 200 mètres du pont-rail, une garde renforcée et hier encore, une sentinelle, qui, en faisant les cent pas entre les deux assises de l’ouvrage d’art, écartait sans ménagement tout visiteur indésirable. Aujourd’hui, elle n’est pas à son poste. Manque d’effectifs ?

Reconnaissance

Au pied du remblai du chemin de fer, un sentier conduit jusqu’au pont. Au Nord et au Sud du canal, la large vallée de la Haine déploie ses prés humides, sillonnée de fossés herbeux bordés de saules.
Rossignol continue sa promenade paisible et atteint nonchalamment le pont roulant. Une sentinelle est là, impassible. Tout est calme. Une mitrailleuse, abritée derrière une forte épaisseur de clayonnages est en position de tir ; elle peut, à tout moment, battre de ses rafales meurtrières, la surface de l’eau, les berges du canal et le pont-rail sur lequel elle est d’ailleurs pointée.
Savez-vous que, tout en ayant l’air d’un flâneur, Rossignol, le chef de l’équipe de protection, a fait une reconnaissance des lieux et déterminé ses acheminements d’approche et de retraite.
Les bruits du village s’éteignent ; le soleil décline à l’horizon ; le jour se prépare à mourir.
Dans le petit bois d’Hainin, quelque chose se prépare en secret.
Bois d’Hainin

Au cours de la première quinzaine de mai, une charrette lourdement chargée de fagots pénétrait dans ce bois. Quelques A.S. en surveillaient les abords. Ces fagots ! Sous leur aspect inoffensif, ils cachaient plus de 200 kg. d’explosifs, de mitraillettes, de munitions promptement mis à l’abri dans une cave déjà spécialement creusée.
Aujourd’hui, une odeur forte et pénétrante filtre entre les arbres, au-dessus des ombres qui s’allongent. C’est celle du mastic que nos hommes pétrissent fiévreusement pour le ramollir. A quelques mètres de là, la figure de quelques A.S. resplendit devant une mitraillette. Chacun se sent fort, indomptable. Les yeux brillent et s’illuminent au fur et à mesure qu’apparaît le brillant de l’acier poli, nettoyé et dégraissé. Les coeurs se gonflent d’allégresse en écoutant les dernières recommandations et instructions de Rossignol qui explique le maniement du «Sten». Le moral de nos saboteurs est à bloc ; le dévouement total qu’ils consacrent volontairement à la pleine réussite d’une opération très importante n’écarte pourtant pas les dangers multiples qui les entourent constamment car...
L’ennemi est là, autour du bois ; il sillonne la vallée de la Haine en tous sens ; il rôde partout pour surveiller les déplacements de quiconque car il sait que les Résistants sont nombreux et actifs dans la région ; il épie et file les suspects. Si le hasard même l’amène à passer aux abords du bois, son attention ne sera-t-elle pas attirée par l’odeur caractéristique qui s’en échappe ?
De plus, à quelques centaines de mètres de là, une femme rexiste, toute dévouée à la cause allemande, est constamment sur la brèche. Chacun l’évite et se méfie, mais...
Malgré toutes les précautions prises, n’a-t-elle pas surpris quelque chose qui ne soit pas dans les habitudes de ce coin si tranquille ? Ne va-t-elle pas avertir le peloton de boches cantonné près de la Grand-Place de Boussu, le guider jusqu’au bois ?

A l’action !

Une trame serrée, tissée de dangers multiples entoure nos hommes apparemment cachés derrière le feuillage.
Une pluie infiniment longue et fine chuchote doucement dans la plaine. Les nuages obstinés, cachent une lune trop curieuse et se font les complices d’un groupe de 15 hommes qui filent dans l’obscurité en transportant 80 kg de mastic, de cordons, des détos et leurs armes : les marmites vides descendent lentement dans l’eau boueuse de la Haine.
On franchit l’étroite passerelle jetée au-dessus de la rivière, on longe les fossés, on les franchit, on s’enfonce dans la boue visqueuse, mais il est défendu d’extérioriser son humeur ! L’ennemi à l’improviste, alerté par un bruit insolite, peut survenir. Silence et prudence ! tels sont les mots d’ordre. Dans l’obscurité opaque, Jean fait un faux pas sur le rebord d’un ruisselet ; sous sa lourde charge de dynamite, il perd l’équilibre et tombe. Ses pantalons dégouttent de vase et... flich, flach fait l’eau dans ses gros souliers. Il ne peut que serrer les dents !
«Qu’importe ! En avant ! Il s’agit d’arriver au pont sans être vu, pense Jean...»

Sabotage

Minuit ! La pluie cesse. Un faible détachement parti en reconnaissance révèle l’absence de sentinelle sur le pont ! Tout va bien ! La petite troupe longe le talus du chemin de fer et arrive au but. Rossignol installe son monde pour la défense éventuelle. Les Boches sont là, à 200 m. au pont-route, invisibles et silencieux. Chacun de nos hommes est à son poste. Lamy, le dynamiteur, est là aussi, sur le pont, étendu à plat ventre. Son physique, déjà mince par nature, s’amenuise encore autant que possible. Tous ses mouvements et ceux de son aide doivent réunir le maximum de rapidité et de précision. Une maladresse quelconque, un bruit peut, à tout moment, compromettre l’entreprise. Les Boches sont très près de nos vaillants A.S. et la mitrailleuse du pont-route est pointée sur le pont sur nos amis !
Sous les mains expertes de nos saboteurs, le mastic épouse la forme des poutrelles ; les détos et les cordons préparés par les aides complètent le travail. Le coeur de nos braves bat d’un mélange de crainte et d’espoir à la fois. Dans un silence profond, les rayons de la lune plongent sur ce tableau qu’ils éclairent discrètement.
Alerte

Une détonation brusque et violente déchire l’air.
C’est notre Mignon qui, à quelque 2 km de là, sur la grand-route Boussu-Quiévrain, vient d’opérer.
Alerte !
Tous les Boches sortent du corps de garde du pont-route. Un faisceau lumineux est dirigé circulairement par l’ennemi qui scrute les alentours. A-t-il remarqué quelque chose d’anormal ?
Chez nous, personne ne bouge ! Les braves dynamiteurs, courageux et calmes, aplatis sur la berge du canal et sur le pont, le doigt sur la gâchette de leur Sten, l’oeil fixe, le souffle retenu, observent le va-et vient des Allemands qui, n’ayant rien vu, se replongent dans leur confiante torpeur.
Sur le pont et autour de celui-ci, le travail et la surveillance redoublent. Les blocs de mastic se succèdent et les énormes poutrelles se garnissent. Lamy et son aide terminent la mise en place des explosifs et y attachent les derniers cordons.
Rossignol fait une ronde et ramène ses gens vers l’arrière ; la retraite commence. Le feu court déjà vers les détonateurs.
La vallée de la Haine, calme et silencieuse, va bientôt tressaillir. Nos gens détalent sans bruit le long de la berge du canal.
Un vieux, une vieille et leur roquet, avertis de l’événement, avaient quitté leur maison à proximité du pont pour s’installer plus loin et rejoignent clopin-clopant leur logis en se disant : «Ça ne sera pas pour cette nuit». Ils rencontrent nos saboteurs.
Pas de temps à perdre !
Les secondes sont comptées !
Avant qu’ils n’aient le temps de se ressaisir, grand-père et grand-mère se retrouvent hissés sur le dos des hommes les plus costauds et le vilain roquet qui, par ses aboiements intempestifs, risque de tout compromettre est prestement lancé dans l’eau du canal où il tempère ses instincts agressifs et par trop bruyants.

Réussi !

1h10

Une formidable détonation déchire l’air.
Nos braves n’ont pas pu remarquer l’air consterné des Boches ni leur ahurissement ; mais la lune qui, de là-haut, voit tout, a bien ri, le vieux et la vieille aussi.
Un quart d’heure plus tard, les Allemands sont sur les lieux et fouillent la plaine déserte.
Trop tard !
Nos hommes sont à l’abri.
Les grosses poutrelles du pont sont nettement cisaillées et l’ouvrage d’art est inutilisable. La circulation des trains sur la ligne Tournai-Saint-Ghislain devra être interrompue, au dire d’un fonctionnaire des chemins de fer, pendant quelque trois semaines.
Les trains en partance des Flandres vers le front de Normandie sont obligés de décrire un immense crochet jusqu’en Allemagne avant de prendre la direction assignée.
Le résultat est atteint. »