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Brouette
de cendres
Birkenau
La salle s'emplit sans cesse de monde.
Il arrive toujours plus de camions avec de nouvelles victimes, et sans
cesse la salle les engloutit. Nous restons tous comme hébétés,
incapables de leur dire un mot. Ce n'est pourtant pas la première
fois. Nous avons déjà reçu bien des transports avant
elles, et pareilles scènes, nous en avons vu bien des fois. Pourtant
nous nous sentons faibles, comme si nous allions défaillir, sans
force, avec elles. Nous sommes tous stupéfiés. Dans ces vieux
vêtements, déjà usés, depuis longtemps déchirés,
sont drapés des corps séduisants, pleins d'attraits et de
charme. Tant de têtes aux boucles noires, brunes, blondes, et quelques
rares têtes grises, nous regardent de leurs grands yeux noirs, profonds,
ensorcelants. Nous voyons devant nos yeux de jeunes vies bouillonnantes,
palpitantes, frémissantes, en fleur, gonflées de sève,
abreuvées aux sources de vie, épanouies comme des roses poussant
encore au jardin. Fraîches, baignées de pluie, gorgées
de rosée matinale. A la lueur des soleils luisent les gouttes étincelantes
de leurs yeux de fleurs - telles des perles.
La première
question sur toutes les lèvres est pour demander si leurs hommes
sont déjà venus. Chacune veut savoir si son mari, son père,
son frère ou son amant est toujours en vie. Ou si leur corps traîne
quelque part raide mort, si les flammes le consument déjà
et qu'il n'en reste plus trace. Et si elle-même est restée
seule au monde avec son malheureux enfant, déjà orphelin.
Elle a peut-être déjà perdu son père, son frère,
son aimé. A quoi bon vivre en ce cas, pourquoi rester en vie?
Himmler
en inspection au camp d'extermination
Nous les contemplons avec compassion,
car nous voyons déjà devant nos yeux une nouvelle scène,
une scène d'horreur. Toutes ces vies palpitantes, ces mondes effervescents,
tout ce bruit, ce tapage qui s'en dégage, dans quelques heures tout
cela sera mort et figé. Je me tiens ici près d'un groupe
de femmes, au nombre de dix à quinze, et dans une brouette se trouveront
bientôt tous ces corps, toutes ces vies, dans cette brouette de cendres.
Il ne restera plus aucune trace de toutes celles qui sont ici, toutes celles-ci,
qui occupaient des villes entières, qui tenaient tant de place dans
le monde, seront bientôt effacées, extirpées avec leur
racine, comme si elles n'étaient jamais nées. Nos cœurs
sont déchirés de douleur. Nous éprouvons, nous souffrons
avec elles les tourments du passage de la vie à la mort.
On doit durcir son cœur, étouffer
toute sensibilité, émousser tout sentiment douloureux. On
doit refouler les atroces souffrances qui déferlent comme un ouragan
dans tous les membres. On doit se muer en automate, ne rien voir, ne rien
sentir, ne rien savoir.
Les jambes
et les bras se sont mis au travail. Il y a là un groupe de camarades,
répartis chacun à sa tâche. On tire, on arrache de
force les cadavres hors de cet écheveau, celui-ci par un pied, celui-là
par une main, comme cela se prête mieux. Il semble qu'ils vont se
démembrer à force d'être tiraillés en tous sens.
On traîne le cadavre sur le sol de ciment glacé et souillé,
et son beau corps d'albâtre poli balaie toute la saleté, toute
la fange sur son passage. On saisit le corps souillé et on l'étend
au-dehors, la face vers le haut. Deux yeux gelés te fixent, comme
pour te demander: «Que vas-tu faire de moi, frère?»
Plus d'une fois tu revois une connaissance, avec qui tu as passé
quelque temps avant son entrée dans la tombe. Trois hommes se tiennent
là pour préparer le corps. L'un avec une froide tenaille,
qu'il enfonce dans la belle bouche à la recherche d'un trésor,
d'une dent en or, et quand il la trouve, il l'arrache avec la chair. Le
deuxième avec des ciseaux, il coupe les cheveux bouclés,
dépouille les femmes de leur couronne. Le troisième arrache
vivement les boucles d'oreilles, bien souvent tachées de sang. Et
les bagues qui ne se laissent pas enlever sont arrachées à
la tenaille.
A présent on peut les livrer au
monte-charge. Deux hommes balancent les corps comme des bûches sur
la plate-forme, et quand leur nombre atteint sept ou huit, on donne le
signal d'un coup de bâton, et l'ascenseur s'élève.
Crématoire
II : les fours Topf
Là-haut, près du monte-charge,
se tiennent quatre hommes. Deux d'un côté, qui tirent les
corps vers la «réserve». Et deux autres qui les traînent
directement vers les fours. On les étend deux à deux devant
chaque bouche de four. Les petits enfants sont empilés en un grand
tas sur le côté - ils sont ajoutés, jetés sur
deux adultes. Les corps sont posés l'un sur l'autre sur la «civière»
de fer, on ouvre la gueule de la géhenne, et on pousse la civière
dans le four. Le feu de l'enfer tend ses langues comme des bras ouverts,
s'empare du corps comme d'un trésor. Les cheveux prennent feu en
premier. La peau se gonfle de bulles, qui crèvent au bout de quelques
secondes. Les bras et les jambes se contorsionnent, veines et nerfs se
tendent et font remuer les membres. Le corps s'embrase déjà
tout entier, la peau s'est crevassée, la graisse coule, et tu entends
le grésillement du feu ardent. Tu ne vois plus de corps, seulement
une fournaise de feu infernal qui consume quelque chose en son sein. Le
ventre éclate. Les intestins et entrailles en jaillissent, et en
quelques minutes il n'en reste plus trace. La tête met plus de temps
à brûler. Deux petites flammes bleues scintillent dans les
orbites, les yeux qui se consument avec la cervelle tout au fond, et dans
la bouche se calcine encore la langue.
Tout le processus
dure vingt minutes - et un corps, un monde, est réduit en cendres.
[Extraits
des notes de Zalmen Gradowski, retrouvées en 1945, lors des fouilles
effectuées près du crématoire III de Birkenau par
la commission d'enquête de l'armée soviétique]
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