Le poste-émetteur de Nestor
 
 

Marceau Marin de Bernissart (dit Nestor) fut fait prisonnier au début de la guerre, exactement le 28 juillet 1940. Il fut incarcéré à Saintes et à Saint-André à Troyes (France). Il y resta environ quatre mois en compagnie de Gilbert Vairon, également de Bernissart. Comme les Allemands avaient jugé qu’il y avait trop de prisonniers, ils en libérèrent un certain nombre.

[Témoignage]

«C’est ainsi que je bénéficiai de cette mesure de clémence. Je dus néanmoins signer un papier signifiant ma mise en liberté et m’engageant à ne rien tenter contre le régime nazi. On me demandait en somme de me confiner dans la plus stricte neutralité. Inutile de dire que je me suis empressé dès mon retour de me «parjurer». Je revins à pied par mes propres moyens chez ma mère à la rue de Mons à Bernissart. Vu mon état de malnutrition avancé, le docteur Tondeur me prodigua ses soins. Il faut dire qu’au camp, je devais broyer des os pour me nourrir, quand ce n’était pas les pissenlits... Je fus contacté par André Mention, cordonnier de Blaton, pour entrer dans la Résistance. J’ignorais totalement à quel groupement j’étais affilié. Cela n’avait aucune importance. On travaillait pour son pays et on ne s’occupait pas si tel ou tel mouvement était de telle ou telle couleur politique.

J’ai travaillé un temps au charbonnage d’Harchies, mais par la suite, je fus recherché par les Allemands. Il m’est d’ailleurs arrivé de dormir sur les terrils pour ne pas être pris. Je me méfiais alors de tout le monde : j’ai même suspecté mon cousin Albert Valissan, bonnetier de Leuze. Grand fut mon étonnement quand il me remit des journaux clandestins et des pochettes contenant les drapeaux des pays alliés que je devais vendre. Le sabotage ne me déplaisait pas, surtout en collaboration avec Arthur Pottiez, dit Marcel ou Chinic. Je fus mis en contact avec René Gosselain, chef-porion du charbonnage d’Hensies. Il signait les bons de sortie et les explosifs sortaient par l’intermédiaire de Maurice Rassart également porion qui était en relation avec André Colin, dont le beau-père était Alexandre Monchaux, lui aussi Résistant. Rassart fut tué plus tard avec Maton à la Libération. Celui-ci fut blessé par les Allemands et enterré vivant. Quant au premier, ils attachèrent un morceau de rail à la ceinture et le jetèrent dans le canal. Il ne put, bien sûr, remonter à la surface. Rappelons les frais brièvement.
Adjudant Maton

Le dimanche 3 septembre 1944, dans le courant de l’avant-midi, l’adjudant de gendarmerie Maton L., commandant la brigade de Bernissart, apprenait que 17 Allemands désirant se rendre prisonniers, se trouvaient dans un bateau amarré au long du canal de Mons à Condé sur le territoire d’Hensies.
Sa décision fut rapidement prise : il se dirigea vers l’endroit où se trouvait la péniche. On ne devait plus le revoir vivant. Dès qu’à la brigade, on constata que l’heure normale du retour de l’adjudant était largement dépassée, ses sous-ordres s’inquiétèrent sur son sort et se mirent à le rechercher. Leur enquête leur permit de savoir que leur chef était allé à la péniche pour y capturer des soldats ennemis, mais ces derniers avaient disparu ! Les recherches se poursuivirent sans arrêt jusqu’au vendredi. Flairant une odeur caractéristique à une trentaine de mètres au-delà du chemin de halage et à proximité du bateau, le maréchal des logis Santinet, en détachement à Blaton, découvrit le cadavre du chef de brigade, enfoui sous une couche de terre d’une dizaine de centimètres seulement. Fait qui confirma le lâche assassinat dont fut victime Maton : ses papiers personnels furent retrouvés sur le cadavre d’un soldat allemand qui fut tué à Baudour. Leur coup fait, les Allemands qui avaient déclaré vouloir se rendre, s’étaient enfuis et dispersés. Quatre d’entre eux furent arrêtés et faits prisonniers dans le marais de Bernissart par la gendarmerie ; l’un d’eux fut abattu parce qu’il résistait pour se laisser emmener.

Recherché

Je me souviens avoir travaillé avec un agent de police français que je rencontrais au commissariat de Condé. Là, je lui remettais tous les renseignements recueillis. Parfois, je convoyais de Belgique en France des aviateurs alliés. Je les emmenais chez Jeanne Lemoine ou chez un nommé Francis (Vandermouten ?), tous deux cafetiers à Macou. De là, ils étaient évacués vers d’autres lieux. Je n’étais qu’un maillon de la filière...
Une fois, je faillis être arrêté chez Francis, véritable repère de Résistants. J’avais les poches remplies de tracts. Quant à mes armes, elles étaient cachées chez une marraine à Macou. Je devais faire sauter l’écluse électrique à Hensies avec Raymond Bachy. Brusquement, un groupe d’Allemands accompagnés de rexistes, entra. Ils tirèrent une rafale dans le plafond. Ce fut le silence complet. Ils commencèrent alors à vérifier les identités. Franchement, je n’étais pas à mon aise. N’oublions pas que j’étais recherché. Un des noirs [collaborateurs belges], habitant à Bernissart, me reconnut et dit : «Qu’est-ce que tu fais ici, Marceau ? - Et toi, répondis-je, tu es bien habillé. - Va-t’en, m’ordonna-t-il.» Ignorait-il mes activités ? De toute façon, je ne cherchai pas à comprendre et déguerpis.

Drapeau belge

Les mois passèrent. Le petit train-train quotidien avait repris le dessus. Un jour cependant, l’occupation devenant de plus en plus lourde à supporter, je voulus accomplir une action d’éclat. Je réalisai bien vite qu’elle exigerait de l’audace et une préparation minutieuse. Il n’était pas question de se lancer tête baissée et risquer d’envoyer des innocents à la potence. De plus, le village était dirigé par le bourgmestre rexiste Martin qui ne lésinait pas sur les moyens de répression. Il fallait surtout éviter de faire prendre des otages. Mais malgré tout, notre but était de faire parler de nous et montrer qu’il existait quand même une Résistance à Bernissart. Plusieurs mois furent nécessaires pour préparer le coup...
Il fallait trouver des collaborateurs sérieux en qui on pouvait avoir confiance. J’ai aussitôt été appuyé par mon beau-frère André Balcaen. Comme nous n’étions que deux, je songeai à obtenir de l’aide et en passant au peigne fin mes relations, je m’assurai la collaboration d’Henri Olivier, boulanger à la rue de Mons, ce dernier avait un frère, Georges, prisonnier en Allemagne et il vouait à l’occupant une aversion profonde. Se joignirent à mes amis Gaston Pansani et son père, qui, quoiqu’étant italien, n’étaient nullement fascistes.
Le groupe fut donc formé et je leur révélai le but de la mission : hisser le drapeau belge au sommet d’une cage «à molettes» de la troisième fosse de Bernissart. A noter que cette mine n’était plus en activité depuis pas mal d’années. La tour avait une hauteur de 80 mètres et avait servi à descendre et à remonter les cages et bennes du puits d’extraction.
Je repérai exactement les lieux. L’affaire était délicate. Au sol, il n’y avait pas d’échelle et il fallait monter par ses propres moyens pendant une bonne vingtaine de mètres sur les rivets pour atteindre la première échelle, et atteindre ainsi les molettes. Là, il fallait exécuter un rétablissement pour accéder à la charpente du toit. Notre premier travail consista à percer un orifice dans la tôle avec un sécateur et une petite scie à métaux pour permettre à un homme de passer et d’atteindre le toit. Cette première tâche terminée, je suis allé couper un mât d’une dizaine de mètres dans le bois. Avec Balcaen, je l’ai caché près du terrain actuel de football, après y avoir accroché les amarres pour hisser le drapeau. Nous l’avons alors monté par la suite au sommet de la tour.
Trouver du tissu…

Restait le problème de l’emblème : trouver du tissu, le coudre, le teindre éventuellement aux couleurs nationales belges... ce n’était pas si facile que cela en temps de guerre ! J’ai demandé à ma soeur Nelly Marin et à Marie Laroche d’essayer de récupérer des morceaux d’étoffe. Il ne faut pas oublier que les gens se débarrassaient difficilement de leur tissu. Il se faisait rare et beaucoup de gens vécurent les cinq ans de guerre sans un habit neuf. Les gens en étaient réduits à retourner deux ou trois fois qui un veston, qui un pardessus, qui un manteau pour conserver plus longtemps le précieux textile.
Ainsi donc, ces deux dames parvinrent à trouver des chiffons, les cousirent et les teignirent. Le résultat fut remarquable : le drapeau mesurait bien cinq mètres sur sa longueur. Dans la nuit du 20 au 21 juillet 1943, Pansani, Balcaen et moi-même passâmes à l’action, Olivier restant de garde en bas près de la salle des machines. On faillit, ce jour-là, échouer dans notre opération de prestige. En effet, les Allemands étaient allés chercher des aliments pour chevaux chez Battaille à Basècles et ils repassaient par le coron d’En Haut. Le peu qu’on bougeait... le moindre cliquetis prenait des proportions énormes... Là-haut, en pleine nuit, sur des poutrelles métalliques... Les camions s’arrêtèrent à proximité de la tour... Sans doute que les Allemands avaient entendu un bruit suspect. On resta immobile... les camions se remirent en route et disparurent dans la nuit. Nous l’avions échappé belle...
Notre travail terminé, nous revînmes chez nous après avoir eu soin de placer sur l’échelle accédant au sommet, des barbelés et une pancarte portant l’indication : «Attention. Danger de mort» et ce, afin de retarder l’enlèvement de notre drapeau.

Opération réussie

Le lendemain, gros émoi à Bernissart. Les couleurs belges flottaient allègrement. Le temps était beau. La rumeur publique se propagea : «Il y a encore de vrais Belges à Bernissart...» Les Allemands vinrent le matin pour l’enlever, mais, aucun d’entre eux n’osa monter, vu l’avertissement placé par nous. Que se serait-il passé ? Il y avait peut-être des pièges mortels... Ils n’en savaient rien. Bref, ils avaient la frousse.
S’amena alors le train de 14 h. venant chercher les mineurs pour les conduire à leur travail à Hensies. Celui-ci était mené par le machiniste Louis Lartillier. Les rexistes l’emmenèrent et les Allemands l’obligèrent à monter pour enlever la bannière «terroriste». II ne voulut pas monter. Il avait deux enfants et il craignait d’en faire des orphelins. Pour quelqu’un qui n’était pas habitué à ce genre d’escalade, cela présentait en effet beaucoup de risques. II ne faut pas oublier que la tour mesurait quatre-vingts mètres de hauteur. Finalement, sous les injonctions tonitruantes des représentants de la «race supérieure» et sous la menace d’être emprisonné pour désobéissance, il finit par grimper. Il coupa la corde et ramena le drapeau au sol. Un Allemand dit alors : «Belgien kaput. Prizonnier !», et il quitta les lieux emportant, fier comme Artaban, sa prise de guerre (sic).
Cette action avait été plus spectaculaire qu’efficace. Elle eut le mérite de remonter le moral de la population et de rétablir une certaine confiance en une Belgique libre. De plus, cela prouvait à l’occupant qu’il devait être constamment sur ses gardes et que, tout en étant en pays conquis, il devait s’attendre à des réactions hostiles d’une partie de la population qui ne lui était pas soumise.
Le poste-émetteur sur la tour

Arriva le moment de la Libération. Les Alliés approchaient. Quand j’appris cela, je dis à mes compagnons qu’il fallait de nouveau agir. Le mât était toujours resté en place ainsi que la corde sur la tour à molettes. D’un commun accord, nous décidâmes de recommencer l’opération du 21 juillet 1943. On se mit de nouveau en chasse pour trouver du tissu et ce furent les deux mêmes dames qui confectionnèrent le drapeau. Non content d’arborer ce dernier, on se concerta pour monter le courant électrique au sommet. Je me rendis près de la place, à la «piessente du Champêtre», à proximité des écoles. Là, habitait Marcel Boutry, garde-champêtre, rexiste et ami de Martin. Bravant le danger, je coupai la ligne téléphonique qui reliait son habitation au réseau.
Sans doute qu’un dispositif d’alerte était monté sur son téléphone, toujours est-il qu’il sortit immédiatement de chez lui, suivi de sa femme, au moment où je roulais les fils. Il pleuvait à torrent et réaction inattendue...il me donna son trench coat pour me protéger de la pluie. Je continuai le travail sans m’inquiéter de sa présence. Je l’avais néanmoins menacé de se taire, sinon... Toute la ligne fut démontée, certainement sur une longueur de cent mètres. Le précieux butin fut emporté et on monta les fils sur la tour. Ils furent raccordés au café des Yeux Bleus, situé en face de la porte d’entrée de la mine. Un poste-émetteur fut installé au sommet. Il me fut fourni par Norbert Tricot qui, avant la guerre, émettait «Ici radio Bernissart». C’était un excellent radio-amateur qui n’hésita pas à nous prêter son appareil.
Non seulement, celui-ci pesait lourd, mais de plus, il était volumineux... Monter sur les rivets, grimper sur l’échelle et l’encastrer dans la molette, ce ne fut pas là chose aisée. Se présenta alors une autre difficulté : trouver les disques des différents hymnes nationaux alliés, mais là, ce n’était pas un gros problème.
J’émis donc régulièrement, Tricot m’ayant bien expliqué le maniement des différents boutons. Je l’avais branché sur les ondes courtes et les troupes alliées qui arrivaient m’entendirent. Quand je voyais quelque chose d’anormal, je l’annonçais au micro. Je signalai ainsi qu’un Panzer SS avançait dans le Marais de Bernissart. Je vis alors un avion de reconnaissance allié survoler la région. Je captai sa conversation. Mes renseignements avaient donc été utiles, puisque le blindé allemand fut neutralisé.
Mon poste d’observation était efficace, car à quatre-vingts mètres de hauteur, je pouvais voir tout ce qui se passait à des kilomètres à la ronde et transmettre mes précieuses informations à qui de droit. Non content de faire ce travail, j’avais installé un gros diffuseur, de sorte que de temps en temps, je passais les hymnes nationaux alliés qui étaient entendus de très loin. En somme, de quoi accueillir dignement les libérateurs... Les notes de la Brabançonne, de la Marseillaise, de l’Internationale... inondèrent ainsi de leur effet bienfaisant la plaine... 

On m’attribua, paraît-il, une médaille en reconnaissance de cette action. Elle devait m’être remise au local des Partisans Armés, chez Calonne, au «Coq chantant». Comble d’injustice, on la donna à quelqu’un d’autre qui en avait revendiqué l’honneur ! Qu’importe ! Je ne désarmai pas pour autant et je voulus continuer à servir mon pays. Je m’engageai donc comme volontaire au 20° Bataillon de Fusiliers.»