La Belgique durant la guerre

A la différence de ses voisins (la France et les Pays-Bas), la Belgique est placée sous l’autorité d’une administration militaire allemande dirigée par le général von Falkenhausen qui se maintiendra jusqu’en juin 1944. L’occupant utilise au maximum les rouages existants. La courtoisie des Allemands au lendemain de leur victoire, leur bonne volonté pour rapatrier les réfugiés facilitent les premiers contacts avec les notables belges qui dirigent l’économie et l’administration. Le collège des Secrétaires généraux des ministères, qui s’est vu confier les pouvoirs législatifs et exécutifs par une loi du 10 mai 1940, devient l’interlocuteur principal du gouverneur militaire tandis qu’un « consortium de banquiers » animé par le gouverneur de la Société générale, Alexandre Galopin, s’efforce de remettre l’industrie en route: il tient à éviter que l’Allemagne ne transfère des machines vers le Reich. Son but est de relancer la fabrication de produits à échanger contre les denrées alimentaires que la Belgique doit toujours importer en grande quantité. Ainsi, dans l’été 1940, alors que la guerre semble terminée au bénéfice de l’Allemagne, les notables belges cherchent surtout à pratiquer une politique du moindre mal. Par contre, quelques personnalités issues de la gauche comme Henri de Man et des hommes d’extrême droite - qu’ils soient belgicistes ou nationalistes flamands – vont collaborer avec l’occupant pour instaurer en Belgique un « ordre nouveau », régime autoritaire ou de type fasciste dont ils prendraient les leviers de commande.
L’occupant pratique une Flamenpolitik : il cherche à s’appuyer sur les Flamands à qui il accorde quelques satisfactions comme la libération de la plus grande partie de leurs prisonniers de guerre. Le gouvernement militaire s’efforce aussi de faire travailler l’économie belge au bénéfice de la machine de guerre allemande. Le rationnement est imposé depuis le mois d’août tandis que le marché noir se développe.

Le roi, assigné à résidence dans son château de Laeken, se considère comme prisonnier et évite de prendre des initiatives politiques publiques qui pourraient être interprétées comme des actes de collaboration avec l’occupant. Il rencontre cependant le 19 novembre 1940 Hitler à Berchtesgaden. Dans une entrevue en tête-à-tête qui dure deux heures et demie, Léopold III plaide en faveur du retour de tous les prisonniers, Wallons compris, et de l’augmentation de la ration alimentaire des Belges. Il insiste pour obtenir une promesse d’indépendance de la Belgique dans l’organisation de l’Europe d’après-guerre. Le Fürher ne donne aucune suite à cet entretien. Après cette tentative, le roi renonce à agir et même à parler publiquement : il ne cherche ni à encourager la résistance ni à freiner la collaboration.



Hitler à Weimar en 1931
devant la statue de Goethe!

Collaboration

La collaboration recouvre alors des aspects divers. Le rôle des dirigeants de l’économie est ambigu. Se référant au mandat donné par Spaak et par le ministre des Finances, Camille Gutt, ils font marcher l’industrie pour limiter le chômage et la misère des Belges mais travaillent en grande partie pour l’Allemagne, tout en excluant la fourniture de matériel de guerre à l’occupant. L’un des plus prestigieux d’entre eux, Alexandre Galopin, est assassiné en 1944 par des collaborateurs, ce qui rend justice à son action. Dans la haute administration, la situation est plus nette : des fonctionnaires démissionnaires ou atteints par la limite d’âge, fixée à 60 ans en 1941, sont systématiquement remplacés par des hommes qui ont des sympathies pour l’Allemagne. De plus, l’occupant peut compter sur les groupes fascistes minoritaires dans le pays. En Flandre, il s’appuie sur le VNV de Staff de Clercq poussé vers une franche collaboration par la surenchère du mouvement De Vlag, soutenu par les SS et favorable à l’annexion de la Flandre à l’Allemagne. Mais si les membres du VNV se voient attribuer des postes d’autorité, ils n’obtiennent guère de promesses quant à l’autonomie future de leur pays. Parmi les collaborateurs francophones, le mouvement Rex est particulièrement actif. Léon Degrelle donne des gages aux Allemands qui l’ont en piètre estime; il utilise le salut nazi puis, en janvier 1943, affirme le caractère germain des Wallons et demande l’annexion de la Belgique au Reich.
Tous ces groupes fournissent des recrues aux SS ; ils organisent des milices, des forces auxiliaires pour l’armée allemande et, après l’agression de Hitler contre l’Union soviétique en 1941, des légions de volontaires ( une flamande et une wallonne ) participent à la « croisade contre le bolchevisme » sur le front de l’Est.

1942 marque un durcissement du régime d’occupation notamment dans deux domaines. L’instauration du travail obligatoire en Allemagne suscite de nombreuses protestations. Tandis que les administrations communales s’efforcent de protéger les ouvriers menacés de déportation, les nombreux services de police mis en place par les Allemands font la chasse aux réfractaires avec l’aide des collaborateurs et autres délateurs. Le même système fonctionne à l’encontre des Juifs. Si les premières mesures raciales datent de 1940-1941 (enregistrement des Juifs, regroupement dans certaines villes), les grandes rafles et les déportations commencent dans l’été 1942. Dans ces deux cas, l’occupant n’atteint que partiellement son objectif : les réfractaires qui ont échappé au travail obligatoire sont presque aussi nombreux que les ouvriers déportés ; plus de la moitié des Juifs résidant en Belgique (dont beaucoup sont des réfugiés d’Allemagne ou d’Europe centrale) n’ont pas pu être arrêtés. La population belge est  de plus en plus opposée à l’occupant et encore plus hostile aux collaborateurs. De plus, la Résistance prend une ampleur croissante.



Auschwitz - Crematorium III
(en arrière-plan)

La Résistance

Les premiers gestes de résistance, peu nombreux, datent de l’été et de l’automne 1940. Le 11 novembre, des Bruxellois manifestent près de la Colonne du Congrès, devant la tombe du soldat inconnu de la Première Guerre. Sous l’impulsion de Londres ou, plus souvent, à l’initiative de Belges de l’intérieur, de nombreuses organisations se constituent peu à peu, et tout d’abord, des services de renseignements pour informer le gouvernement en exil de la situation en Belgique, ainsi que des réseaux d’évasion créés en faveur de soldats britanniques non évacués à Dunkerque ou d’aviateurs tombés au combat ; puis, ces filières à travers la France et l’Espagne sont utilisées aussi par des Belges qui veulent rejoindre les Alliés. La lutte psychologique est menée par de nombreux journaux clandestins : plusieurs centaines de titres entre 1940 et 1944. D’autres mouvements pratiquent simultanément différentes activités : propagande, renseignement, sabotage... comme par exemple la Witte Brigade (ou armée blanche) très active à Anvers, qui apparaît comme le symbole même de la Résistance, ou le Groupe G, émanation de l’université de Bruxelles (fermée en 1941), peu nombreux mais très efficace par ses sabotages spectaculaires qui freinent l’effort industriel au profit de l’Allemagne.

Action armée

Parmi les groupes armés, l’Armée secrète (AS) et le Front de l’indépendance (FI) sont numériquement les plus importants. La première, constituée dès 1940 sous le nom de Légion belge, attire d’abord d’anciens militaires préoccupés de la rénovation nationale ; au moment du débarquement allié, elle se voit confier d’importantes opérations de sabotage intensif puis de guérilla. Le Front de l’indépendance regroupe des résistants de toutes tendances politiques mais les communistes, qui entrent massivement dans le mouvement après l’attaque allemande contre l’URSS, forment l’élément le plus influent quoique non majoritaire. Le FI s’efforce de fédérer l’ensemble de la Résistance. Il met en place un comité de défense des Juifs, diffuse une abondante presse clandestine, organise des attentats contre les collaborateurs, crée des milices patriotiques et contrôle l’armée des partisans très active dans les provinces du Brabant, du Hainaut et de Liège. Au total, la résistance active ne concerne pas plus de 100 000 personnes mais elle peut compter sur la sympathie et l’aide de groupes beaucoup plus larges. A ces Résistants viennent se joindre, à partir de fin 1942, les réfractaires au travail obligatoire. A  la fin de la guerre, la Résistance compte 17 000 morts: fusillés, tombés au combat ou disparus dans les camps de concentration.


La Belgique a connu aussi des rafles de Juifs...
comme ici à Budapest

Libération

Début juin 1944, un message radiodiffusé par Londres, « le roi Salomon a mis ses gros sabots », déclenche l’insurrection en Belgique occupée. Malgré quelques actions de grande envergure comme celle qui permet d’empêcher la destruction du port d’Anvers par les Allemands, la Résistance ne joue qu’un rôle limité dans les combats de la Libération. Le 2 septembre, les troupes alliées pénètrent en Belgique ; le dimanche 3 au soir, elles entrent à Bruxelles au milieu d’un enthousiasme délirant; le lendemain, elles sont rejointes par la brigade belge « Libération ». A la mi-septembre, le pays presque tout entier est libéré sans grandes batailles et sans dévastations massives mais, en décembre, la Belgique devra subir la contre-offensive meurtrière lancée par l’Allemagne dans les Ardennes.

Prince Charles

Le 7 juin 1944, sur ordre du Führer, le roi et sa famille sont transférés en Allemagne, sur les bords de l’Elbe puis, en mars 1945, en Autriche près de Salzbourg où ils seront libérés le 7 mai par la VIIe armée américaine. Le gouvernement Pierlot, rentré à Bruxelles le 8 septembre 1944, prend connaissance dès le lendemain du testament politique du roi (rédigé au mois de janvier précédent), dans lequel Léopold III justifie sa conduite, critique le comportement des ministres pendant la guerre et leur demande de faire amende honorable. Il dit regretter aussi les accords internationaux pris par le gouvernement belge de Londres durant la guerre, ce qui pourrait conduire à la remise en question de la livraison de l’uranium du Congo aux Alliés. Sans tenir compte de ce document, le gouvernement reste au pouvoir. Le 21 septembre, le Parlement désigne comme régent, le prince Charles, frère du roi.


Source :
Histoire de la Belgique de l’Antiquité à nos jours
Marie-Thérèse Bitsch
Editions Complexe
Bruxelles - 2004