A nous, la revanche tant convoitée !
D'autres Résistants occupèrent l'Allemagne immédiatement après la guerre. Parmi eux, Laurent Noiseliet de Péruwelz qui fut incorporé au 4e Bataillon du Génie. Il avait été appelé dans la «Belgian Army» le 5 mai 1945. Il reçut à Heyst-sur-Mer pendant deux mois une instruction intense donnée par des officiers anglais impitoyables. Très vite, tous les soldats de la compagnie portèrent admirablement le fusil ; ils savaient marcher au pas, et dans leurs beaux battledress, ils avaient fière allure, lors des défilés en ville. Cela était nécessaire, car ce corps d'armée était désigné pour être envoyé en Allemagne.
«Quelle belle récompense pour un Résistant ! Toute notre instruction militaire était axée sur le fait que nous devions nous montrer fiers d'être belges, et être à la hauteur de la tâche qui nous attendait. Notre commandant nous le répétait souvent. Soldats du Génie, on nous inculquait la théorie du déminage et nous nous exercions sur les plages déjà balayées par des spécialistes, ainsi que dans les immeubles de la digue que les Allemands avaient piégés. Inutile de dire que ce travail ne nous enchantait guère. Nous apprenions à construire des ponts «Bailey» et, outre les noms anglais à retenir, c'était un rude travail que de lancer une telle masse, basculante, au travers d'une rivière, voire d'un fleuve. La technique était bien au point, mais le lancement ne pouvait rater, sinon…

Heureusement, tout était prévu, il y avait les récompenses de la réussite. Notre compagnie était parvenue à battre le record de vitesse, ce qui nous valut des jours de congés supplémentaires, avant notre départ en Allemagne. Le soir, dans nos chambrées, lorsque nous ne sortions pas en ville, nous lisions les journaux ; déjà, dès la mi-avril 1945, nous apprenions les horreurs des camps nazis. La réalité était là, c'était l'enfer. Nos compatriotes déportés et libérés étaient mis en quarantaine ; d'autres rentraient épuisés. Les rescapés de l'Allemagne hitlérienne faisaient des récits incroyables. Personne ne s'était imaginé cela. Nous apprîmes que ces braves n'avaient pas seulement souffert, certains avaient encore eu la force de résister ; d'autres avaient même combattu. Nous étions, nous Résistants, décidés à exercer une revanche dès notre arrivée là-bas.

Les forces alliées avaient pénétré en Allemagne au printemps 1945 ; elles avaient lutté contre le nazisme et les SS sans pitié. Mais nous lisions dans les journaux que le peuple allemand n'était pas au courant de ces horreurs. Où était la vérité ? Nous nous posions des questions. Bientôt nous pourrions nous faire une idée sur place, du moins nous le crûmes !

Nous assistions à la destruction d'un régime abominable et lorsque la bonne nouvelle de l'occupation de l'Allemagne nous fut annoncée pour le 5 juillet 1945, nous débordions de joie. Nous allions enfin pouvoir leur rendre la pareille. Nous n'oubliions pas la bataille des Ardennes et les bombardements. L'Allemagne était à l'agonie et nous allions pouvoir le constater. Tout notre bataillon se mit alors en mouvement très tôt, le matin du 5. A nos yeux, c'était un convoi important de camions militaires. Nous prîmes la route de Bruges en direction de la frontière et déjà, nous constations les horreurs de la guerre, au fur et à mesure que nous roulions. Des villages entiers étaient détruits ; il ne restait que quelques murs à demi ébranlés. C'était un vrai désastre qui s'ouvrait à nos yeux. Les chemins étaient dépavés, avec des trous de bombes ça et là. Tout était sens dessus dessous. Tous les ponts étaient détruits. Ils avaient été refaits provisoirement en hâte pour permettre le passage du ravitaillement et des troupes, afin de continuer la lutte.
Nous étions à Marl, perdus dans la nature, nous ne savions pas quel chemin emprunter. Toutes les indications avaient disparu, mais le hasard fit que nous avions pris la direction du Rhin. Nous mîmes près de nonante minutes pour passer le pont provisoire sur le Rhin, en nous demandant à chaque instant si nous allions arriver à destination. Plus loin, nous traversâmes des espaces inondés. Nous rencontrions peu d'Allemands. A croire qu'il n'en restait plus, sinon quelques vieilles personnes qui traversaient les rues, d'un pas lent, la tête baissée. Nous étions déçus. Nous entrâmes enfin dans Cologne en ruines. Jamais de ma vie, je ne pourrai oublier le paysage et je pensai à ceux qui étaient dans la bataille.

Nous avons poursuivi notre chemin à travers les campagnes. Nous avons quand même traversé certains villages qui avaient été épargnés. Nous fûmes cantonnés dans des prairies où nous dormions sous la tente. La cuisine de campagne était plutôt fade. Jugez-en : saucisses, thé, mouton congelé, porridge…
 
 


Walbrol



Vint le jour où nous avons repris la route pour la Westphalie. Nous devions remplacer une compagnie anglaise cantonnée entre Detmold et Paderborn. Le soir de notre arrivée, tout était vide. L'immeuble était situé à la lisière d'un bois, à un croisement de chemins. Il fallut monter la garde. Quatre plantons furent désignés. En pleine nuit, nos soldats entendirent du bruit dans le lointain. Ils prêtèrent l'oreille, le bruit se rapprocha. Inquiets, ils firent les sommations. Pas de réponse. Un des soldats tira dans la nuit... Certains d'entre nous furent réveillés en sursaut et sortirent dans la rue. Il y eut un moment de panique. Puis ce fut le silence et on entendit enfin des voix féminines. Nous comprîmes par la suite : il s'agissait de «fraulein» qui étaient venues retrouver des soldats anglais tout en ignorant leur départ. Inutile de dire qu'elles trouvèrent malgré tout chaussure à leurs pieds…

Petit à petit, la vie s'organisa et la compagnie se divisa. Mon peloton fut désigné pour être cantonné à Holzhausen, un village de vacances situé près de Horn, entouré de montagnes et de forêts. L'hiver sous la neige, le paysage était magnifique. Nous occupions les locaux d'un beau restaurant à la lisière du bois. Nous avions pour mission d'installer un camp de prisonniers. Notre travail consista au montage de hangars métalliques, recouverts de tôles ondulées. Il était situé à une vingtaine de kilomètres de Horn, à Sennelager. Ce camp était déjà rempli de prisonniers, mais il fallait l'agrandir. Nous y avons travaillé pendant toute l'occupation.

Nous eûmes des contacts avec des civils allemands qui nous sollicitèrent pour obtenir du ravitaillement. Nous apprîmes bientôt qu'ils le revendaient aux prisonniers du camp. Un véritable marché noir était organisé. Il n'était pas question d'argent, mais uniquement d'échanges. La chose était rendue possible par la NAAFI. Chaque soldat recevait une quantité importante de cigarettes, tabac, chocolat. Nous avions du café venant de Belgique. Aussi, il n'était pas rare d'échanger un appareil photographique Leica ou Agfa pour un paquet de cigarettes anglaises ou pour deux paquets de cigarettes belges, un poste de radio AEG pour 250 ou 500 grammes de café, des rasoirs Solingen pour cinq cigarettes, pour ne citer que quelques exemples…
J'eus l'occasion de m'entretenir avec un représentant de commerce allemand, homme très cultivé, qui m'avoua qu'il avait la carte du parti nazi. Il n'était pas militant, mais de cette façon, il se sentait en sécurité. Il craignait même les membres de sa famille. Cependant, je n'ai jamais eu confiance en lui et j'ai toujours eu l'impression qu'il n'était pas sincère. Aucun Allemand ne disait la vérité et il m'était bien difficile de faire la part des choses. Toutefois, je suis certain qu'ils n'ignoraient pas l'existence des camps de concentration, mais ils ne se doutaient pas des horreurs nazies.

De plus en plus, nous étions en contact avec les civils allemands et nous ne manquions pas de leur faire part des actions honteuses de leur occupation. Pour ma part, je ne ratais jamais l'occasion de leur rafraîchir la mémoire. Je rappelais la nuit d'effroi d'Ascq, le 1 avril 1944... 86 morts, 25 blessés... 221 orphelins, un vibrant témoignage de la barbarie nazie ; et cela en quelques heures, à quelques kilomètres de chez nous. Je leur décrivais ce que j'avais lu sur Breendonck, le camp du silence, de la mort et du crime... Je leur parlais aussi des arrestations en masse, des rafles qui avaient été régulièrement opérées dans les gares, les trains, les rues, aux sorties d'églises, où nous étions traqués par la Feldgendarmerie ou la Gestapo. Je leur parlais des réfractaires au travail. Et bien sûr, je ne passais pas sous silence la vie clandestine et la lutte acharnée des Résistants.

Je me faisais un plaisir de leur raconter le beau matin du faux Soir, ayant eu l'occasion de vendre le vrai faux Soir et d'en posséder un exemplaire. C'était là une revanche, la seule possible ! Je voulais leur montrer par là que nous n'avions pas aussi facilement accepté leur dictature et qu'à la barbe de l'Allemand, nous avions réagi.

Nous ne connaissions pas la vie de caserne, pas de sonneries, un simple appel le matin, dans la cour de l'immeuble. Lorsqu'il y avait un absent, un autre répondait pour lui. De temps en temps, nous faisions des manœuvres. Nous prenions alors cela très au sérieux, car nous voulions montrer aux Allemands que nous étions des «durs».
 

Un matin, très tôt, nous sommes sortis en convoi et nous avons tiré au fusil et au mortier, à la limite du village, en embuscade, comme à la guerre. A notre rentrée au cantonnement, après l'exercice, nous eûmes la surprise de constater le long des chemins du village que tous les volets étaient fermés et les rues vides. Par la suite, nous apprîmes qu'ils avaient tous cru à la reprise de la guerre. A partir de ce moment, nous avons constaté un changement dans leur attitude à notre égard. Il y avait de la crainte ! J'en étais heureux, car après tout, nous avions vécu cela pendant quatre ans. A chacun son tour, et à nous, la revanche tant convoitée !
Pour occuper nos loisirs, il y avait la Welfare, les cantines militaires anglaises. Etant entourés de forêts, nous rencontrions des sangliers, des biches, des chevreuils. Aussi, nous allions à la chasse, il ne fallait pas de permis et tout l'intérêt résidait dans la nourriture. Cela remplaçait le mouton congelé et les saucisses…

Nous avons ensuite créé le comité du «second peloton» dont je faisais partie en qualité d'acteur. Nous jouions une revue militaire pour la compagnie: «Deux hommes se penchent sur leur passé», en 28 tableaux et un prologue.

Le spectacle commençait ainsi. A la terrasse du café des Arcades à Saint-Ghislain, deux hommes se retrouvent. Après quelques propos, ils sont interrompus par l'entrée dans le café d'un soldat vêtu d'une costume bleu au col fermé. Cela suffit pour dévier la conversation et voilà nos deux compères lancés... «Dis... tu te rappelles...». A titre d'exemple, voici la scène XVII qui se passait au bureau des ACEC à Charleroi. Le directeur s'entretient avec un lieutenant encombré de valises portant les inscriptions «cigarettes», NAAFI, etc…

«Le lieutenant : Monsieur le Directeur, je vais bientôt vous revenir, car d'ici peu, je serai démobilisé.
Le directeur : Tant mieux pour vous. Et vous vous amusiez bien à l'armée ?
Le lieutenant : Oui, cela pouvait aller !
Le directeur : Que faisiez-vous ?
Le lieutenant : Je m'occupais de la NAAFI (il se baisse et ouvre ses valises). Voulez-vous un paquet d'anglaises... ou des chewing-gum ?
Le directeur : Merci, lieutenant.
Le lieutenant : A propos, Monsieur le Directeur, si je revenais, à quelles conditions me reprendriez-vous ?
Le directeur : Aux mêmes conditions qu'avant guerre, plus les augmentations légales.
Le lieutenant (après avoir réfléchi) : Je préfère alors essayer de rester à l'armée et continuer à m'occuper de la NAAFI...»
Adolphe téléphone à ses amis et domestiques

Allô,  allô  !
(air : Tout va très bien Madame la Marquise)

Allô Goering, la vie est belle
Excus'moi, si j'ai la voix rêche
Mais donne-moi vit'des nouvelles
Que s'passe't-il dans mon plus grand Reich ?

Refrain                 Tout va très bien, mon cher Adolf Hitler

Tout va très bien, j'te l'garantis
Mais quelque chose qui nous tap'sur les nerfs
C'est les bomb' de ces sal-Tommies
Figur' toi qu'nos villsentières
I n'rest'plus que des p'tits tas d'pierres
Si j'avais assez d'avions c'est certain
Tout irait bien, tout irait bien.
Allô Musso, chef détrôné
Que se pass't-il en Italie ?
Les alliés doiv'être refoulés ? N'est-ce pas mon très cher ami ?

Refrain                 Tout va très bien, tout va très bien Fuhrer

Tout va très bien, pourtant un rien
Fait qu'à présent, en boule sont mes nerfs
L'Axe m'a l'air dans le pétrin
Naples, Rome, Florenc' ah ! c'est t'rop
Maint'nant de frousse j'suis su'l'Pô
Et j'n'y rest'rai pas longtemps c'est certain
Car j'suis vidé, mais tout va bien !
Allô, allô, Degrelle, quelle nouvelle ?
J'apprends qu'en Belgiqu' ça va mal
Expliquez-moi valet modèle
Pourquoi, chez vous, j'ai une bel!' cale

Refrain                 Cela n'est rien, ô Fiihrer adoré

Cela n'est rien tout va très bien
Si au derrièr' les Belg's n'ont pas d'coups d'pied
C'est par'cqu'à l'Est j'en r'çois au mien
Vous savez qu'le ridicul'tue
Et par un d'vos gars j'fus cocu
Alors, les Belg's s'fout'de moi c'est certain
Et ils zigouillent tous mes copains.         (...)

(pamphlet du 5 septembre 1944. paroles de Jean-Willy Pascal)