Visite
du camp d'Auschwitz
Chaque année la population de tant de nos villes ou de nos villages célèbrent les résistants fusillés et ceux qui ont disparu dans les camps de concentration ; année après année, ces affreux événements sont commémorés devant divers monuments. Plus d'un demi-siècle après, nous devons nous interroger sur la signification de ces "lieux de mémoire", et sur "le devoir de mémoire" :"….N'oublions pas que Pierre Nora, qui est l'un des inventeurs de la notion de "lieux de mémoire" , se résout atrocement à écrire :" Il y a des lieux de mémoire parce qu'il n'y a plus de milieux de mémoire".. La mémoire, en effet, ne peut rester fixée seulement sous la forme d'un signal matériel : dans quelques décennies, la plaque commémorative et la stèle du cimetière, comme tant d'autres monuments, ne seront peut-être plus bien comprises et ne seront que des débris d'une histoire révolue, comme le sont aujourd'hui, pour nous, les menhirs ? Il est donc essentiel, comme l'a dit Pierre Nora, qu'il y ait, encore, "des milieux de mémoire" . : il faut qu'il y ait des lieux dépositaires du passé, d'un "passé composé", qui sauront constituer, pour toute la suite des générations, une base de données pour la sauvegarde, la conservation, la protection, la pédagogie , en un mot, des souvenirs, et plus généralement, de ce passé. A côté des anciens résistants et déportés qui, malgré tout, peuvent encore, et encore, témoigner, à côté de leurs enfants et de leurs associations qui peuvent transmettre des mémoires patrimoniales individuelles et collectives, il est important d'inscrire l'histoire de la Résistance, l'histoire de la Déportation dans le temps long et élargi, avec tout ce qui les rend intelligibles, socialement précieuses et civiques.
Il reste donc essentiel, en dépit des érosions occasionnées par le temps, que soit perpétuée cette transmission du passé dans des lieux qui sauront instruire et éduquer les citoyens de nos pays : certes peu à peu la mémoire n'y sera plus le passé tel qu'il s'est inscrit dans le granit, le marbre ou le bronze, figé comme le sont les tombes : la mémoire, dans ces centres, dans les écoles, est, elle, vivante : elle englobe certes, aussi, l'oubli, mais tente sans cesse d'affiner le sens des actes de jadis, d'expliquer les raisons et la portée des souffrances, des sacrifices des aînés, la valeur des exemples et de l'expérience, si chèrement acquise.
Je ne crois pas que l'on ait à évoquer à tout bout de champ "le devoir de mémoire", cela paraît une injonction émotionnelle qui institutionnalise le souvenir, rendu obligatoire, figé, momifié ; il sera toujours préférable de vouloir "un travail de mémoire", d'un effort de mémoire qui s'opposeront, autant que faire se peut, à l'inexorable usure du temps, et tentera de replacer, de restituer toute cette accumulation de dévouements et d'immolations dans le contexte plus - trop- général de l'histoire de notre pauvre XXème siècle tellement éprouvé ! Car, somme toute, l'histoire, et la finalité des enseignements de l'histoire, ne sont hélas, pas sentimentales, ni morales, mais bien raisonnées, méthodiques, critiques et, surtout civiques.
Et puis, peu à peu , il faut hélas en prendre conscience, ces sommes de luttes, les sommets de ces calvaires ne seront plus que traces abstraites dans les livres d'histoire : un philosophe contemporain ne vient-il pas d'écrire que "l'histoire est un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que nécessaire", tandis que Baudelaire évoquait "l'immense et compliqué palimpseste de la mémoire"…
Alors, nous, les survivants, les témoins de cette époque, en dépit des ravages du temps, nous ne voulons pas encore "retourner le sablier" et tenons à apporter notre déposition devant le Tribunal de l'histoire : jamais les livres ne pourront, eux, rapporter - reporter - les souvenirs chargés des peurs et des dangers physiques, de tortures insupportables, de la géhenne concentrationnaire : l'histoire se voudrait être comptée parmi les "sciences humaines", mais, au fait, sera-t-elle jamais une "science", sera-t-elle même , en vérité, "humaine" ?
mais la froide relation historique ne pourra jamais parvenir à donner aux femmes et aux hommes de demain la chronique charnelle des peurs et des agonies dont le passé a été aussi chargé ?….."PEUT-ON VIVRE SANS MEMOIRE ?
Mais comment pouvons-nous nous souvenir de notre passé, certes, il y a ce qu’on peut appeler les «traces du passé», les vestiges et autres ruines, mais encore faut-il se souvenir de nos actions, des actions qui ont fait le monde et comme l’a écrit Hannah Arendt
« Les actions humaines, si elles ne sont pas conservées dans le souvenir, sont les choses les plus fugaces et les plus périssables sur terre ; elles ne durent guère plus longtemps que l'activité elle-même et certainement par elles-mêmes ne peuvent jamais prétendre à cette permanence que possèdent jusqu'aux objets d' usage ordinaires quand ils survivent à leur fabrication pour ne pas parler des œuvres d'art, qui nous parlent par-delà les siècles. L'action humaine, projetée dans un tissu de relations où se trouvent poursuivies des fins multiples et opposées, n'accomplit presque jamais son intention originelle ; aucun acte ne peut jamais être reconnu par son auteur comme le sien avec la même certitude heureuse qu'une œuvre de n'importe quelle espèce par son auteur. Quiconque commence à agir doit savoir qu'il a déclenché quelque chose dont il ne peut jamais prédire la fin, ne serait-ce que parce que son action a déjà changé quelque chose et l'a rendue encore plus imprévisible. C'est cela que Kant avait en tête quand il parlait de la « contingence désolante » (trostlose Ungefähr) qui est si frappante dans le cours de l'histoire politique. « L'action : on ne connaît pas son origine, on ne connaît pas ses conséquences : - par conséquent, est-ce que l'action ne possède aucune valeur? Les vieux philosophes n'avaient-ils pas raison, et n'était-ce pas folie d'espérer voir surgir aucun sens du domaine des affaires humaines ? »
[ H. ARENDT, «La Crise de la Culture», Ed. Gallimard, col. Folio Essais, n°113 ]
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Une des erreurs
à ne pas commettre est de simplifier abusivement cette histoire,
de limiter l’histoire de la shoah en termes d’horreurs. Comme le note encore
Paul Ricoeur , l’obsession est sélective: «Voir une chose,
c’est ne pas en voir une autre. Raconter un drame, c’est en oublier un
autre»
[ Sam BRAUN - " Mémoire ou passé ? " - Le Monde des débats - janvier 2000 ] |