UN RESISTANT

AGENT DE RENSEIGNEMENTS

Victor Martin

Mort en novembre I989, Victor Martin est sorti de l’oubli ! Grâce à Bernard Krouck, à ses recherches, aux témoins qu’il a retrouvés, la mémoire s’est enrichie d’un témoignage essentiel sur le GENOCIDE, mais aussi de la victoire d’un homme près de chez nous qui a voulu connaître la VERITE! Patronyme le plus répandu dans la francophonie, universitaire, sociologue, parlant allemand couramment - et nous verrons que ce fut important! -, il monta son expédition, prévit ses étapes, bâtit un prétendu programme de recherche...et franchit la frontière allemande, muni d’un passeport que lui délivrèrent les nazis. Il trouva des contacts en Pologne où les hitlériens avaient créé des camps de travail, installé des usines loin des attaques d’avions alliés, mais aussi organisé leur terrifiante industrie de mort, programmée à Wansee, en janvier I942, sous le nom de SOLUTION FINALE ! Il réussit à relater un compte rendu précis et implacable du génocide d’ AUSCHWITZ ( déposé actuellement au Mémorial Yad Vashem ). Le 1°mai I94O, Rudolf Hoess,officier SS, avait été nommé commandant de ce camp. L’histoire romancée de ce personnage a fait l’objet d’un roman de Robert Merle : " La mort est mon métier ".
A PARTIR DE LA BELGIQUE
C’était à Malines ( Mechelen ), à la caserne Dossin, que les Juifs étaient rassemblés avant la déportation. Ce camp, antichambre de la mort, n’était ni un camp de représailles, ni un camp d’extermination. C’était un camp destiné à grouper tous les Juifs appréhendés par la Gestapo sur le territoire belge. C’était aussi un camp de triage et de rassemblement, un centre de dépouillement. A leur arrivée à la caserne Dossin, les personnes débarquées des camions de la Gestapo étaient groupées en catégories distinctes. Les « Transport Juden » étaient destinés à être déportés au premier convoi.
Les « Z Juden » échappaient à la déportation en tant que ressortissants des pays alliés de l’Allemagne ou des pays neutres. Les « cas douteux » ( non juifs, sang mêlé, mariages mixtes, ressortissants de pays belligérants ), étaient relâchés après enquête et envoyés à Vittel ; enfin, les « S Juden » - Juifs politiquement dangereux - étaient vou és aux prisons ou aux camps de représailles.

Si Malines était le centre de regroupement des Juifs en vue de leur déportation, Breendonck était un camp de représailles où de nombreux Juifs furent internés.
Les SS s’y livraient à tous les raffinements du sadisme et de la cruauté .
Il est arrivé fréquemment que sans motif des prisonniers soient jetés dans le fossé entourant le fort. Des dizaines de prisonniers y ont été noyés, tandis que ces malheureux tentaient de regagner la berge. Les SS jetaient des pelletées de sable et les repoussaient dans l’eau à coups de pelle.
Des prisonniers ont été enterrés jusqu’au cou après avoir été sauvagement battus. Les SS se plaisaient alors à leur jeter du sable sur le visage. Ce jeu durait parfois une heure ou deux et lorsque les victimes étaient sur le point d’expirer, elles étaient achevées à coups de poings et de bottes.
Les corps des victimes étaient généralement jetés dans une brouette et conduits au camp à l’heure où se terminait le travail. Il est arrivé un jour qu’un prisonnier juif ramène le corps de son propre frère. Il fut contraint de chanter le chant des Juifs de Breendonck, spécialement lorsque certains d’entre eux avaient été tués ! Ils entonnaient en marchant ce chant qui contenait notamment :
« Jamais plus nous n’oublierons Breendonck, Breendonck, le paradis des Juifs »
L'HUMANITE DESHONOREE
Dans la chaîne de l’horreur qui aboutissait à Auschwitz, le deuxième maillon avait pour nom Chelmno ( Kulmhof ). Un Obersturmführer SS, Walter Rauff, eut l’idée, à l’automne I941, de transformer de gros camions dans le but d’asphyxier de nombreuses victimes, sans trouble psychologique pour les SS (sic). Les gaz d’échappement entraient dans le camion hermétique et étouffaient lentement les malheureux.
A la même époque, la chambre à gaz d’Auschwitz I fonctionna de l’automne I941 à octobre I942. Insuffisante…elle fut relayée par un premier bunker dès janvier I942, puis par un second en juin I942. Le premier bunker fut démantelé lors de la construction du secteur III du camp de Birkenau. Très vite, les installations se révélèrent insuffisantes : les convois de déportés juifs et autres nationalités étaient trop nombreux ! Les corps furent brûlés dans des fosses jusqu’en janvier I943, faute de fours crématoires à Birkenau même. On construisit quatre nouveaux ensembles, qui abritèrent à la fois des salles de déshabillage, des chambres à gaz et des fours crématoires. Les deux grands crématoriums I et II furent construits en cours de l’hiver 42-43 ; ils pouvaient incinérer, après gazage, deux mille cadavres par jour…
Le chiffre des victimes des chambres à gaz d’Auschwitz est estimé à un MILLION de morts au minimum !
L’HORREUR !
Pour les femmes, la réalité concentrationnaire était tout aussi difficile à appréhender. Lisons le témoignage de cette jeune femme de 29 ans, qui sera déportée de Belgique au printemps I944.
« Le troisième jour, les portes s’ouvrent enfin. Ce qui frappe d’abord mes yeux, ce sont des hommes habillés de pyjamas rayés. Nous nous regardons, mais les aboiements des gardes recommencent. Nous sortons des wagons et nous nous rassemblons vivement sous une pluie de coups de matraques.
Femmes à part, hommes à part dans la plaine nue. Puis se forment deux files qui convergent vers un grand diable en uniforme SS. Celui-ci fait signe aux gens de se placer à sa gauche ou à sa droite, ici les femmes et leurs enfants, les vieillards, les malades, là les hommes et les femmes valides. Je passe devant lui; il ne remarque pas ma claudication et je suis rangée dans le second groupe. On emmène alors notre groupe. Il faisait déjà clair et nous pénétrons dans le camp. On nous conduit vers une salle de bains. Là, nous sommes rasées, écorchées de haut en bas; on nous enlève tout ce que nous possédons, vêtements, bijoux, alliances…et nous sommes poussées dehors. Nous restons là une demi-journée, complètement nues, ne nous reconnaissant même plus les unes les autres, avec les SS se pavanant autour de nous, bafouées sous les ricanements et les rires gras.
Puis on nous habille d’un caleçon long, noir et plein de poux…et d’une robe. Nous avons faim,soif, mais rien. Nous resterons là toute la journée. Vers la soirée, hurlements, nous nous formons en rangs. Il fait glacial, avec nos deux loques sur le corps. Survient alors un nazi qui nous adresse un discours de bienvenue : « Ici, vous entrez par la porte et vous sortez par la cheminée… »
Le lendemain, nous fîmes connaissance avec le camp lui-même. Nous nous étonnions de ne voir aucune trace de nos compagnons de route qui avaient formé le second groupe. Où avaient-ils été conduits ? Aux questions que nous posons aux anciennes , celles-ci répondent par un haussement d’épaules, en montrant une cheminée énorme couronnée d’un panache épais de fumée noire :
« Ils sortent par là, tiens… ». C’est alors seulement que nous comprîmes l’horrible vérité. Tous, tous ceux que nous avions connus, qui formaient le groupe le plus compact, celui des vieux, des malades, des mères, des enfants étaient déjà passés par les gaz et devaient être brûlés aux fours crématoires. »
LA MISSION DE VICTOR MARTIN
Né le 19 janvier I912 à Blaton - près de TOURNAI [ BELGIQUE ] -, il avait préparé et soutenu avant la guerre une thèse de doctorat sur le « placement public des travailleurs en Belgique et à l’étranger ». Pour cette thèse, il avait voyagé en Suisse, en France et en Allemagne même…Il avait entretenu d’excellents rapports avec les professeurs de l’Université de Cologne et de celle de Munster.
Durant la guerre, il proposa au Front de l’Indépendance ( mouvement de Résistance belge face à l’occupant ), si le besoin s’en faisait sentir, d’accomplir éventuellement une mission secrète en Allemagne.
En effet, maîtrisant bien la langue allemande, et, du fait de ses relations, il devait lui être « relativement facile » de pouvoir circuler en Allemagne sous un prétexte scientifique, sans éveiller les soupçons, ni faire l’objet d’une surveillance particulière. Mais, dans son esprit, il ne pouvait s’agir que d’espionnage industriel…Tout autre était sa mission.
Depuis septembre I942, un grand nombre de juifs, hommes, femmes, enfants, vieillards, avaient été déportés de la Belgique vers l’Allemagne. Les convois continuaient à quitter le pays. Où conduisait-on ces malheureux ? Que devenaient-ils ? Voilà ce qu’il s’agissait de savoir…
Pour entrer en Allemagne, puis aller ensuite en Pologne, aux confins du Reich, Victor Martin dut préparer très sérieusement son voyage. D’un côté, une couverture scientifique solide et des papiers en règle étaient nécessaires ; de l’autre, des lettres d’introduction pour deux familles juives de Sosnowiec, localité proche d’Auschwitz, transformée en ghetto, furent fournies par le Résistant Ghert Jospa.
Martin commença aussitôt ses préparatifs de départ. Il se rendit dans l’un des centres culturels ouverts par les nazis à Bruxelles. Il y exposa son désir d’effectuer des recherches scientifiques en Allemagne et de renouer, à cette fin, notamment avec le Professeur Léopold Von Wiese, de Cologne, grand sociologue connu à cette époque, et avec qui il avait entretenu d’excellents rapports.
Les recherches portaient sur des questions de sociologie, elles n’étaient pas dangereuses. Un passeport lui fut rapidement délivré et Martin partit pour Cologne.
Mais, là, le voyage ne put se poursuivre qu’à la condition de maintenir une solide couverture scientifique. Il revit là les professeurs de l’Université de Cologne qu’il avait connu avant la guerre et eut une série d’entretiens sur les sujets qui étaient censés l’avoir amené en Allemagne. Afin qu’aucun doute ne pût naître sur le sérieux de sa mission, les résultats furent consignés sur fiches.
Le sujet de recherche était le suivant : « La psychologie différentielle des classes sociales » ( tout un programme ! ).
De Cologne, la seconde étape fut Breslau, dans l’Est du Reich ( aujourd’hui Wroclaw, en Pologne ).Victor martin écrivit à un professeur de sociologie spécialiste de la psychologie différentielle des classes sociales, membre convaincu du parti nazi et enseignant à l’Université de Beslau, afin de le rencontrer. Sa demande fut reçue très favorablement.
Le 4 janvier I943, le service des étrangers de la police de Cologne lui accorda la permission de se rendre à Francfort, Berlin et Breslau, entre le 4 et le 2O février I943. L’administration nazie était stricte, mais rien n’indiquait une suspicion particulière à l’égard d’un jeune universitaire belge en apparence inoffensif.
CONFIRMATION
Arrivé à destination, il décida d’appliquer les méthodes de la vérification scientifique à sa mission. Il trouva ses sources à Katawice, en la personne d’ouvriers français. Il ne voulut pas retourner en Belgique sans tenter une dernière vérification des faits qui, s’ils s’avéraient, dépassaient en horreur tout ce qu’il avait craint sur le sort des juifs déportés.
Il partit donc vers Katowice, proche d’Auschwitz. Le hasard lui fit rencontrer là, dans un café, un groupe de travailleurs français de Firminy, ouvriers volontaires et déportés du Service du Travail Obligatoire. Cette rencontre fut déterminante pour la suite de sa mission. Elle prouva INDISCUTABLEMENT que l’existence d’Auschwitz et de ses crimes était connue par des témoins non concentrationnaires ; elle allait permettre à Martin de conclure efficacement sa mission !
Martin rendit visite à ses nouveaux amis. Il apprit et vit là beaucoup de choses. Les Allemands avaient construit au centre d’Auschwitz un four crématoire d’une capacité de 2.OOO à 3.OOO personnes et que ce four travaillait jour et nuit. 24 heures sur 24, un panache de fumée noire et de flammes couronnait sa haute cheminée.

ARRESTATION

Quand Martin quitta Auschwitz, en février I943, il croyait sa mission terminée…Le pire était à venir.
Il fut arrêté le 1O février I943 à Breslau à la suite d’une dénonciation. Il l’imputa à un ouvrier français, également déporté, et auprès de qui il avait demandé des renseignements. Cette personne l’avait dénoncé auprès de la Gestapo, aux fins d’obtenir une promotion !
Il fut affecté le 1 avril I943, comme interprète au camp de Radwitz, qui regroupait un camp de travailleurs étrangers, volontaires et requis, et un camp de rééducation où les pires traitements étaient infligés aux « récalcitrants ».
Il parvint à s’évader le 15 mai I943. Avec l’argent de sa paie , il put se permettre l’achat d’un billet de train pour traverser l’Allemagne. La chance et une connaissance parfaite de la langue allemande lui permirent d’éviter les contrôles occasionnels dans les trains. C’était en effet là que se situait le risque principal. Il arriva à la frontière germano-belge, facile à franchir à ce moment-là, la passa à pied à Malmédy et fut enfin de retour chez lui à Bruxelles !
UN RAPPORT ACCABLANT.
Ses amis du Front de l’Indépendance ne croyaient plus le revoir vivant. Réunis d’urgence dans un appartement bruxellois, ils furent atterrés. Le pire était donc vrai ! Tous les juifs durent entrer immédiatement dans la clandestinité avec l’aide de la population belge.
Et Martin ? Lui aussi, bien sûr ; son évasion du camp de Basse-Silésie avait dû être transmise dans tous les territoires occupés par l’Allemagne. Son rapport fut transmis à Londres et la B.B.C. s’en fit l’écho.
Il avait accompli sa mission et témoigné au péril de sa vie et sa liberté. Il lui fallut entrer alors dans la peau d’un clandestin et reprendre le combat. La lutte au quotidien reprit ses droits et il fut envoyé à Charleroi où il allait connaître « la vie d’un illégal ».
LA CLANDESTINITE.
Il s’occupa de l’impression et de la diffusion de la presse clandestine. Il ne put bien sûr pas reprendre sa vie au grand jour. Il dut se cacher. C’était une vie de lutte qui commençait pour lui.
Il se consacra alors totalement à la presse qui, selon lui, était une lueur dans la nuit. Le responsable de presse était chargé de trouver un imprimeur et du matériel d’impression. Il était aidé dans la besogne de rédaction par des correspondants locaux. Les sections locales assuraient la vente des journaux, mais chaque camarade ne pouvait vendre qu’un nombre limité d’exemplaires afin de diminuer les risques.
Il fut de nouveau arrêté le 21 juillet I943 à Charleroi. La Gestapo voulait connaître l’identité véritable des camarades qui travaillaient avec lui. N’obtenant aucun résultat, elle n’insista pas et, pratiquement, l’oublia pendant cinq mois à la prison de Charleroi d’abord, puis durant trois mois à Saint-Gilles. Le 8 avril I944, il fut transféré à Vught, un camp d’internement situé aux Pays-Bas. Il décida alors de s’évader seul, profitant de la corvée d’eau pour s’enfuir à travers champs.
Il revint à Charleroi et les instances nationales de la Résistance le mirent au vert.
REFERMONS LE DOSSIER MARTIN.
Nous avons vu un homme de trente ans, que rien ne distinguait a priori pour ce travail, un homme normal, sans doute plus intelligent et plus cultivé que la moyenne, vivre, individuellement, une aventure peu courante.
N’oublions pas Victor Martin. Par ses actes, il a mérité l’appellation d’HOMME, il a fait preuve d’un courage exemplaire. En rappelant son action, on peut dire, comme Anatole France parlant de Zola, qu’il fut « un moment de la conscience humaine ».
Après la guerre, dès les années cinquante et au cours de la décennie suivante, Victor Martin, détaché par son pays comme fonctionnaire international auprès du Bureau International du Travail, fut chargé de plusieurs missions de longue durée.
Retraité depuis I977, s’établissant alors en Haute-Savoie, il poursuivit des activités professionnelles ponctuelles : audit de systèmes européens pour le compte de l’O.C.D.E., missions d’assistance technique à la demande du gouvernement belge, notamment au sMaroc. Il décéda en novembre I989 à l’âge de 78 ans.
[ In : Bernard Krouck - Ed. Les Eperonniers I995 Bruxelles ]
 

LE SILENCE D'AUSCHWITZ
André Neher (1914-1988) est un des représentants les plus marquants de l'histoire du judaïsme français, l'un des plus passionnants aussi. Son œuvre tient une place significative dans la philosophie et la pensée religieuse de notre temps.
L'itinéraire qui conduit André Neher du bourg alsacien d'Obernai jusqu'à Jérusalem, sans oublier les années fécondes de Strasbourg, est jalonné par les heures de guerre ; elles l'atteignent dans ses attaches les plus profondes et provoquent les nouveaux moments de sa réflexion.
 

La philosophie est-elle déjà mûre pour une appréciation de l'événement d'Auschwitz parmi les catégories universelles de la souffrance ? A en juger d'après les réactions intellectuelles suscitées bientôt vingt ans, on peut en douter, tant celles-ci sont restées superficielles, discrètes et souvent étourdies. La plupart des analyses actuelles de la souffrance oublient la référence à Auschwitz ; certaines préfèrent substituer à la souffrance d'Auschwitz celle d'Hiroshima, voire celle de Dresde ; rares sont les méditations philosophiques qui tentent d'interroger Auschwitz de plein front.
Or Auschwitz, c'est, avant tout, le silence. C'est ce que les poètes ont sans doute mieux compris que les philosophes, car le silence les habite dès qu'ils disent : Auschwitz. L'un d'entre eux, Uri Zvi Grinberg, essayant de ramasser en un seul mot le thème par lequel les martyrs d'Auschwitz se singularisent dans le temps et dans l'éternité, choisit le mot silence : les martyrs d'Auschwitz sont les Martyrs du Silence. Et Elie Wiesel construit l'ensemble de son œuvre sur le silence : ses récits sont comme des variations perpétuelles sur le thème du silence.
Silence d'abord de la cité concentrationnaire, repliée sur elle-même, sur ses victimes et sur ses bourreaux, séparés du monde extérieur par des cercles concentriques de Nuit et de Brouillard. Cette première forme de silence, cette coupure entre Auschwitz et le monde, aussi infranchissable que l'abîme, jamais elles ne devraient être oubliées lorsque l'on évoque Hiroshima ou Dresde ou Coventry à côté d'Auschwitz, dans une même phrase ou dans la même haleine. Ni la comparaison, ni le parallèle ne tiennent ; rien ne peut associer Auschwitz à quoi que ce soit, car là-bas, à Hiroshima, Dresde ou Coventry, les faits ont été bruyants et le vacarme de la douleur a immédiatement atteint et saisi le monde entier ; les communiqués de guerre s'en sont fait gloire ou reproche ; des témoins libres étaient sur place ; des secours, efficaces ou inutiles, peu importe, ont du moins accouru instantanément, - alors qu'à Auschwitz tout s'est déroulé, accompli, consommé, durant des semaines, des mois et des années, dans le silence absolu, à l'écart et à la dérive de l'histoire.
Silence ensuite des quelques-uns qui avaient fini par saisir et qui se sont cantonnés, eux aussi, dans un repli de prudence, d'incrédulité, de perplexité. C'est le silence des spectateurs, violant la loi de granit du premier verset du 5e chapitre du Lévitique.
Silence, enfin, de Dieu, qui persiste au-delà de la rupture des autres cercles de silence et qui, par là même, n'en est que plus grave et plus alarmant. Les approches de ce triple silence conduisent sinon à l'impasse, du moins au renversement intégral des valeurs, dont aucune ne peut plus prétendre exprimer la réalité en tant que telle, sauf à changer intégralement de signe, en obligeant l'homme à la chercher là où rien ne peut être découvert. C'est ce qu'a remarquablement mis en relief Theodor W. Adorno, l'un des premiers philosophes utilisant des formules de ce genre " après Hegel et Auschwitz… ", mais le titre de son livre est significatif, Negative Dialektik, le rapport entre les choses ne pouvant plus, après Auschwitz, s'établir qu'en terrain vague, en une sorte de no man's land philosophique.
Auschwitz est comme un passage fatal entre les récifs : l'aventure millénaire de la pensée humaine y a subi son échec intégral, tous feux éteints, et sans que la lueur d'aucun phare n'en balise la trace. C'est un retour au chaos, où il faut d'abord avoir le courage de pénétrer si l'on éprouve la volonté d'en sortir. Sinon, il ne peut s'agir que de fausses sorties et d'une pensée factice sans prise sur le réel. Mais peut-être aussi la pénétration en Auschwitz invitera-t-elle la pensée à s'y fixer en demeure et l'incitera-t-elle à se renouveler du dedans, à réaliser enfin ce premier pas - le seul qui soit absolument libre - et qui consiste à se créer à partir du néant.
Le monde n'a-t-il pas surgi d'un tel acte créateur, ex nihilo ? La première démarche, après Auschwitz, semble donc bien être celle qui nous place à l'instant précis ou rien n'est plus, mais où tout peut être à nouveau. C'est l'instant du Silence, de ce Silence qui, jadis, aux origines du monde étouffa la Parole, pour n'en être pas moins la matrice ; de ce silence qui, naguère, à Auschwitz, s'identifia avec l'histoire du monde.[...]


[ In : " L'exil de la parole " d'André Neher - Seuil - 1970 ]