L'Allemagne de Weimar : observatoire de choix
Au commencement était la crise. Crise de la science, crise de la culture, crise de la philosophie politique : crise de notre temps. Pour Hannah Arendt, disciple de Martin Heidegger durant les années de genèse d’Etre et temps, élève de Karl Jaspers avec qui elle a soutenu une thèse de doctorat consacrée au Concept d’amour chez Augustin (1929), l’Allemagne de Weimar est un observatoire de choix pour comprendre la situation de l’homme moderne pris entre un passé révolu et un avenir infigurable. En quête d’une vérité radicale, ne reculant pas devant l’examen de ses propres présupposés, elle ne se plaint pas de se trouver au cœur de la tourmente dont sortira la grande catastrophe du XXe siècle : « La pensée elle-même renaît d’événements de l’expérience vécue et doit leur demeurer liée comme aux seuls guides propres à l’orienter. »
Léo Strauss, « son meilleur ennemi », lui aussi obligé de fuir le nazisme au début des années trente, enracinera de la même manière sa réflexion sur la crise de la civilisation occidentale moderne dans son expérience vécue dans l’Allemagne des années vingt où les maîtres de la jeunesse avaient pour nom Oswald Spengler, Möller van der Bruck, Carl Schmitt, Ernst Jünger et Martin Heidegger.
Dans une conférence prononcée à New York en 1941, le philosophe exilé qui sut comme Hannah Arendt et Herbert Marcuse s’imposer comme un écrivain de langue anglaise, propose une extraordinaire analyse du nihilisme allemand, qu’il regarde non pas comme la résurgence de postulats philosophiques mais comme la réaction désespérée d’esprits prisonniers de la croyance moderne en un progrès indéfini et une histoire irréfutable. Ainsi le cauchemar nazi, que Léo Strauss combat au nom d’une démocratie dont il souhaite réguler le fonctionnement à l’aide des concepts de la philosophie politique classique, est-il une crise de conscience non pas rétrograde mais ultra-moderne. Un point de vue exprimé à la même époque par George Orwell, trop subtil pour céder aux illusions du progrès : « Les hommes vraiment modernes, c’est-à-dire les nazis et les fascistes. »
Faisant du nihilisme le ressort principal du totalitarisme, Hannah Arendt les rejoint lorsqu’elle refuse d’envisager les systèmes politiques mis au point par l’Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne avec les catégories qui convenaient à l’examen des despotismes du passé. Dans Les origines du totalitarisme , maîtresse somme publiée aux Etats-Unis en 1951, elle lie ainsi l’émergence de ces systèmes à l’effondrement des structures politiques et sociales traditionnelles au lendemain de la Première Guerre Mondiale.
Elle y reviendra dans la Crise de la culture (Between Past and Future, 1969), notamment dans l’essai consacré au « concept d’histoire ». Marquée par la méditation heideggerienne sur « l’essence de la technique », Hannah Arendt se montre plus convaincante sur ce point que Léo Strauss. Pour elle, le totalitarisme diffère par essence du despotisme, de la tyrannie et de la dictature. Partout où il s’est manifesté, il a fait naître des institutions politiques entièrement nouvelles, détruisant les autorités et substituant une masse atomisée et amorphe à l’organisation de la cité. Il n’est plus le contrôle d’un seul ou de quelques-uns sur le corps social mais la « mobilisation totale » du corps social en une organisation de masse devenue une fin. Ainsi chaque individu devient-il le « tyran » de son voisin, chaque homme celui de son frère, chaque enfant celui de ses parents.
La philosophe montre que l’émergence du totalitarisme est liée à celle d’une conception de l’histoire, qui n’est plus tenue pour un « récit » comme chez les Grecs, mais qui fait figure de « science » que seraient seuls capables de comprendre les « Newton du corps moral ». « Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font », assurait Karl Marx. Pour Hannah Arendt, hégéliens de droite et hégéliens de gauche, nazis et communistes se sont retrouvés dans cette certitude débouchant sur une philosophie « contemplative » du « progrès » de l’histoire ou du « mouvement » de la « nature ». « Le phénomène totalitaire, avec ses traits anti-utilitaires frappants et son étrange dédain pour les faits est basé en dernière analyse sur la conviction que tout est possible – et non seulement permis comme c’était le cas avec le premier nihilisme. Les systèmes totalitaires tendent à démontrer que l’action peut être basée sur n’importe quelle hypothèse et que, dans le cours d’une action conduite de manière cohérente, l’hypothèse particulière deviendra vraie, deviendra réelle, d’une réalité de fait. »
Cette analyse des systèmes totalitaires, capables de plonger l’homme dans un univers protéen où « n’importe quoi peut à tout moment se transformer en n’importe quoi », rejoint le tableau de La Condition de l’homme moderne (1958). Dans ce livre où s’élucide l’anthropologie arendtienne, la redécouverte de la finitude, du sens commun et du jugement de valeur répond au « tout est possible » des systèmes nihilistes.
Refondatrice de la science politique, Hannah Arendt impose des catégories ouvrant sur la possibilité d’un monde commun où les êtres humains, redécouvrant la « pluralité » et l’objectivité solide du donné retrouveraient le sens d’expériences authentiques partagées par tous.
C’est le sens des trois grandes parties consacrées au « travail », à l’ « œuvre » et à l’ « action » qui réhabilitent le politique en distinguant « le labeur », « le faire de l’artisan et de l’artiste » de « agir de l’homme d’Etat ». Distinction qui a pour objet d’offrir « aux mortels un séjour plus durable et plus stable qu’eux-mêmes ». Au terme de son chemin sur les sentiers sinueux du labyrinthe spirituel moderne, Hannah Arendt apporte ainsi au nihilisme dont on l’a parfois accusée d’avoir été la complice une réfutation radicale.
Ne cédant ni au romantisme ni au désespoir, elle plaide pour l’ « émerveillement » devant le fait de naissance, « commencement d’un commencement » qui cesse de rendre l’avenir impossible. Fait chaque fois unique, chaque fois renouvelé, comme un fil tendu entre le passé et le futur rendant possibles toutes les prochaines fois. Fait « miraculeux » dont la philosophe trouve la splendeur dans une petite phrase de l’Evangile, réponse magnifique à la tentation du désespoir : « Un enfant nous est né ».
[ Sébastien Lapaque - Figaro Littéraire - 15 février 2001 ]
 
Arendt dans la Résistance

Lorsque Hitler arrive au pouvoir en janvier 1933, Hannah Arendt est à peine âgée de vingt-sept ans. Alors qu'elle s'était tenue volontairement à l'écart de la politique, la voilà soudain rattrapée par elle... 
C'est avant tout en tant que femme juive que Hannah Arendt s'engage dans la résistance au nazisme dès le printemps 1933. Elle commence alors à militer plus activement auprès des organisations sionistes sans pour autant y adhérer officiellement. C'est précisément pour cette raison que lui est confiée une mission délicate et exposée. 

Face à la montée de l'antisémitisme dans le pays, l'Organisation sioniste allemande souhaite rassembler des preuves matérielles pour alerter l'opinion et le monde. Il s'agit entre autres de recueillir des écrits antisémites à la Bibliothèque d'Etat prussienne. Pour accomplir cette tâche, Hannah Arendt paraît la candidate idéale. Si elle est arrêtée, il sera difficile à la police de remonter jusqu'à l'Organisation.

Pendant plusieurs semaines, elle s'acquitte donc avec efficacité de cette mission et rassemble des documents... Jusqu'au jour où elle est arrêtée avec sa mère par la police. Ses allées et venues à la bibliothèque ont en effet éveillé les soupçons. Les policiers veulent en savoir plus sur leurs motivations. Face aux silences des deux femmes, ils s'efforcent d'accumuler le plus de preuves compromettantes. Lors de la perquisition de l'appartement de Hannah Arendt, ils saisissent des cahiers de notes codées. Mais ils ne parviennent pas à les déchiffrer.

Entre-temps, les interrogatoires se poursuivent. Depuis son arrestation, Hannah Arendt a affaire à un policier récemment promu à la section politique. A chacune de leurs rencontres, il se montre toujours plus aimable avec elle. Il lui offre des cigarettes et lui sert du café à son goût. Peut-être ne s'agit-il que d'une technique policière afin d'obtenir des aveux plus rapides ? Toujours est-il que dans le doute, Hannah Arendt ne fléchit pas et continue à mentir.

De manière plus étrange encore, ce policier lui dit lors de l'un des interrogatoire : " C'est moi qui vous ai fait entrer ici. C'est moi qui vous en ferai sortir. Ne prenez pas d'avocat ! " Le pari est risqué ! Après tout pourquoi faire confiance à cet homme qui l'a arrêtée ? Elle le tente tout de même et renvoie l'avocat procuré par ses amis sionistes. Bien lui en a pris, car le policier tient promesse et huit jours plus tard la voilà de nouveau libre. L'alerte a été suffisamment chaude pour qu'elle se décide enfin à partir pour Paris... 
Son époux l’a rejointe. Ils retrouvent dans la capitale française Walter Benjamin et Gershom Scholem, font la connaissance de Raymond Aron. En 1936, elle rencontre Heinrich Blücher, qui va devenir son second mari. Hannah est désormais une militante des associations juives. 
Elle écrit, intervient, aide, témoigne. L’étau se referme. Début 1940, elle a épousé Heinrich. En mai, ils sont arrêtés, internés dans les camps du Vernet et de Gurs. Ils s’échappent, gagnent Marseille où ils bénéficient de l’aide de l’ERC de Varian Fry. lls réussissent à gagner Lisbonne, puis les Etats-Unis. Mais la tragédie frappe tout près d’eux: Walter Benjamin, refoulé à la frontière de Port-Bou, se suicide. L’engagement sioniste d’Arendt ne va plus cesser. Elle multiplie les articles, travaille pour la Conference on Jewish Social Studies, puis la Commission on European Jewish Cultural Organisation. Elle trouve un emploi dans l’édition et publiera, avec l’aide de Max Brod, le Journal de Kafka, et aussi Scholem, Bernald Lazare, Jaspers. Mais, surtout, toutes ces années fiévreuses ont abrité la longue maturation des Origines du totalitarisme qui paraît en 1951.
Cette œuvre ambitieuse s’appuie sur quelques intuitions fondatrices. Le fait totalitaire est absolument neuf. L’homme peut commettre pire que la guerre et le meurtre. Le fil de la 
tradition est rompu. De cette hypothèse, Arendt va faire au cours des années une arme 
intellectuelle, gage d’une exceptionnelle absence de préjugés. 
Condition de l’homme moderne (1958) puis La Crise de la culture (1961) développent dans de multiples directions ( l’éducation, l’histoire, l’action, la politique...) l’ambition de cerner les conditions présentes de notre être-au-monde.