L'exemple venait parfois d'en haut. Quelle ne fut pas leur surprise de trouver dans une maison privée un de leurs supérieurs très intimement lié avec une Allemande... Le fait ne fut d'ailleurs pas tenu secret. Par la suite, l'interdiction de fraterniser fut autant dire levée, si pas dans les règlements, du moins dans la réalité. Finalement ceux qui voulaient avoir des contacts ne se gênèrent plus. Evidemment, ils ne le firent pas à la vue de tous. L'attitude du gradé heurta certains hommes. «Fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais».

Il régnait d'ailleurs un état d'esprit bien particulier chez les Fusiliers : ce qui était interdit par le commandement belge était plus ou moins respecté. Par contre, les ukases promulgués par le commandement anglais n'étaient, alors eux, sûrement pas respectés. Il faut dire que les règlements, là aussi, étaient loin d'être suivis par tous ! Il n'était pas rare que des soldats belges les surprennent en compagnie galante au milieu des pâquerettes... «You are breaking the rules !» La persuasion s'avérait nécessaire : une rafale au-dessus de leur tête…

Le retour en Belgique

Le 9 septembre, le 20e FU fut relevé par la 2e Brigade «Yser» ; le Bataillon rentra en Belgique et fut cantonné dans le Brabant Wallon : l'Etat Major, les 4e et 5e Compagnies à Genval, les autres compagnies à la Hulpe, Rixensart et Bourgeois pour instruction à la «Battle School». On y forma les premiers sergents. L'entraînement y fut très pénible. Certains Fusiliers furent même employés à Auderghem comme figurants dans le film «Le chemin de la Liberté». On avait reconstitué quelques baraquements, un mirador et un charnier pour retracer la vie au camp de Buchenwald. Le scénario comprenait aussi des épisodes de la Libération ainsi que l'arrestation d'une institutrice résistante.

Le 5 novembre 1945, le Bataillon fit mouvement vers Bruxelles, à la caserne Saint-Jean, boulevard Botanique, où il fut notamment chargé de la garde du Palais Royal. Les Fusiliers furent alors mis en «subsistance» au 45e FU et leur rôle se limita à faire de l'exercice et à transporter de l'essence par camion. Chacun s'inquiéta de son avenir. Qu'allait-on faire d'eux ? L'ambiance était devenue froide et le découragement s'empara des hommes.


La dissolution du Bataillon

Le 8 décembre, les volontaires furent envoyés en congé illimité. Ils quittèrent l'uniforme - sauf pour ceux qui, entre-temps, allaient choisir la carrière des armes - et retrouvèrent leur vie, là où ils l'avaient d'eux-mêmes laissée. Malgré les apothéoses de la Libération, malgré la conscience qu'ils garderont, leur vie entière, d'avoir accompli, quand il le fallait, le geste qui fallait, beaucoup d'entre eux ressentirent comme un obscur regret de n'avoir pu aller jusqu'au bout de leur propre volonté, comme l'impression de quelque malentendu informulé, de quelque inachèvement tragique et dérisoire. Et ils s'assirent, sereins et tristes, au foyer retrouvé pour la trame des jours ordinaires...

Par ordre alphabétique, noms de ceux que nous reconnaissons avec certitude :

Eugène Bohen — Pierre Boiteux — Paul Chottau — Jean Collignon - Guy Cottem — Lucien Dardenne — Charles De Bressing — André Dieudonne
René Duvigneaud — Hubert Elias — Gérard Feyereisen — Victor Gérard
Léon Giltaire — Gaston Graver — Maurice Creuse — Roger Guiot — Jules Harmel
Vincent Kocks — Lucien Lambin — Marcel Lebrun — Jean Léonard (trompette)
Léon Meunier — Jean-Marie Miclotte — André Mignolet — Bernard Mignolet
Joseph Muller — René Muller - Albert Perpete — René Pestiaux — Yvon Poncelet — Floribert Rausch - Gilbert Schoeters — Raymond Vandenabelle — Gustave Verdin.


Le dernier carré

Quelques jours après le départ de leurs camarades démobilisés, la centaine de fusiliers survivants, les uns désireux de poursuivre leur carrière à l'armée, les autres parce qu'ils étaient sans situation, furent envoyés à Bourg-Léopold. Dépendant toujours de la 13e Brigade, ils montèrent la garde, notamment à Hechtel dans des camps de prisonniers comprenant des Allemands et des inciviques belges, dont un de Péruwelz. Les déplacements à pied étaient très longs. Ils ne disposaient pas de véhicules. Ce fut pénible.

Ils formèrent, dès le 1e janvier 1946, le premier noyau des cadres du 3e Corps de Forestiers. Ils partirent pour Saive dans une caserne inachevée, sans vitres, se chauffant uniquement au schlamm. Ils instruisirent les miliciens de la classe 1942 dont la plupart étaient des Ardennais. Ces recrues étaient d'ailleurs plus âgées que les ex-Fusiliers qui n'avaient en moyenne qu'une vingtaine d'années. Fin février, début mars, ils firent mouvement vers l'Eifel en Allemagne.
Eparpillés dans divers cantonnements (Schleiden, Hellenthal, Marmagen...), ils encadrèrent les miliciens avec mission de procéder à la coupe de bois de mine et de sciage pour le compte du Ministère des Affaires Economiques.

Dans son ordre du jour du 29 décembre 1948, le colonel Danloy, commandant du 3e Corps de Forestiers, adressait à tous ceux qui en avaient fait partie, ses sincères remerciements pour la collaboration à l'œuvre commune du ravitaillement en bois de la Belgique. Il s'inclinait avec émotion sur la tombe des onze Forestiers du Corps, parmi lesquels se trouvait le caporal Roland Tahon de la 2e compagnie au 20e Fusiliers, tombés au champ d'honneur pour la Belgique, au travail ou en service commandé.

ANNEXE

Ainsi, venant de toutes les provinces belges et pour les deux tiers, sortant de la clandestinité résistante, les volontaires de guerre affluèrent dans les bureaux de recensement et de recrutement disséminés en hâte sur tout le territoire. L'on put dire que jusqu'au 8 mai 1945, cet engouement n'allait pas se tarir. Ils furent plus de 53.000 à se déclarer prêts, avant même que le pays les appelât. Ceux qui les connurent purent dire quelle put être leur fureur d'enthousiasme, leur ivresse de résurrection, leur impatience aussi, dans leur saine illusion d'hommes libres, d'assurer à jamais cette liberté à peine retrouvée. Pour beaucoup d'entre eux, ce fut là une véritable confirmation d'un vœu quasi mystique puisqu'ils ne débouchèrent des risques de la clandestinité que pour s'offrir à nouveau aux risques des batailles rangées.

Outre le 20e et le 17e, le 16e Bataillon de Fusiliers fut formé à Bon-Secours, le 15 janvier 1945. Il était constitué de maquisards de l'A.S. provenant des régions de Namur et de Charleroi avec un appoint de miliciens en provenance du bureau de recrutement de Mons. Il fut placé sous commandement américain le 12 mars 1945. Dès le 15 mars, huit jours avant le déclenchement de la dernière offensive contre l'Allemagne, des éléments de la deuxième compagnie franchirent le pont de Remagen. En avril 1945, le bataillon participa au nettoyage de la région boisée de Frankenberg avant d'être envoyé vers Iéna. Il rentra en Belgique le 4 août 1945 aux ordres du 21e Army Group britannique et fut remis à la disposition des autorités belges le 1 décembre 1945. Il fut dissous à Bourg-Léopold le 31 décembre 1945.
Le 35e Bataillon de Fusiliers fut également formé à Péruwelz, le 20 avril 1945. La troupe fut fournie par les bureaux de recrutement de Verviers et de Liège. D'abord destiné au commandement américain, il passa sous commandement britannique (en Belgique) de juillet 1945 au 3 août 1945. Il fut dissous au camp de Casteau, le 31 mars 1946.