Lyres et délires
C'est le Blavier, comme on dit le Larousse ou le Grevisse. Un indispensable de la bibliothèque, une référence obligée. Ou plus exactement, l'ouvrage qui introduit dans la bibliothèque l'indispensable ferment du désordre. Tous les amateurs de livres le savent : il n'y a pas de bibliothèque vivante sans livre qui dépasse, qu'on ne parvient pas à classer, qui fait tache à côté des ouvrages sérieux du même genre, mais dont pour rien au monde on ne voudrait se débarrasser. Curiosités, étrangetés, irruptions du bizarre, de la pathologie et du dérangement dans la citadelle de l'écriture qui passe pour refléter dans ses plus hautes manifestations l'ordre de l'esprit. Le Blavier est une encyclopédie du désordre ; une entreprise, folle évidemment et maniaque à coup sûr, qui consiste à rassembler, mettre en listes, en fiches descriptives, en tableaux raisonnées et en ensembles ordonnés et savants la production littéraire délirante.
André Blavier est un écrivain belge, né en 1922, que persistent à ignorer la plupart des dictionnaires de littérature francophone. il était bibliothécaire à Verviers où il a passé toute sa vie ; c'est un dévoreur de livres et un obsédé de la précision. En 1949, le jeune Blavier écrit à Raymond Queneau à propos d'un écrivain lié à Verviers, Francisque Tapon-Fougas. Queneau a parlé de Tapon-Fougas dans Les Enfants du limon, paru en 1938. On se souvient que dans ce roman à la construction complexe apparaît sur fond de folie historique - montée du fascisme, guerre d'Espagne, spectre d'un conflit mondial - la figure de M. Chambernac, proviseur en retraite et passionné par l'étude des fous littéraire. M. Chambernac écrit une Encyclopédie des sciences inexactes dont le roman de Queneau donne de larges extraits. C'est, pour l'auteur, le moyen de publier une partie des travaux considérables entrepris depuis 1930 sur les hétéroclites de la littérature et qu'aucun éditeur n'a accepté de publier. Les Enfants du limon sont le sol sur lequel Blavier va construire la monumentale et aérienne construction de ses Fous littéraires(1).
La première édition du Blavier a été publiée en 1982 chez Veyrier, un éditeur aujourd'hui disparu avec son catalogue. Les Fous littéraires occupait depuis de longues années une place à la fois enviable et maudite : celle de ces livres dont on parle toujours sans jamais pouvoir les lire. Les voici enfin revenus, corrigés, considérablement augmentés, dans une belle édition soignée sur papier bible, illustrée et reliée. Une sorte de Pléiade des délirants, d'anthologie de l'aberration, d'encyclopédie de la névrose imprimée et de l'errance éditée(2).
Le concept de fou littéraire pose, par définition, deux séries de problèmes. Les premiers sur la nature et les frontières de la folie, les seconds sur celles de la littérature. Vastes questions, objets de débats infinis. Lorsque Charles Nodier, savant romantique trop méconnu, publiait en 1835 sa Bibliographie des fous. De quelques ouvrages excentriques, on nageait dans la plus parfaite confusion entre la folie et le génie. C'est une mythologie tenace qui voudrait que la création s'accompagnât toujours d'un certain dérangement de la raison. C'est aussi une manière rassurante de justifier sa stérilité : je ne crée rien parce que je suis sain d'esprit. Le fameux criminologue Cesare Lombroso, l'inventeur du criminel-né, a publié en 1877 un gros ouvrage qui s'intitulait L'Homme de génie. Enquêtant sur 36 "génies", le bon docteur Lombroso trouvait les preuves irréfutables que Baudelaire était cinglé - sadique, obsédé et halluciné -, Newton dingue, Fénelon siphonné, Verlaine dégénéré, etc. Plus près de nous, les surréalistes ont encore cultivé la confusion en assimilant la libération poétique à l'anarchie mentale des enfants et des fous. Ce à quoi, curieusement, s'opposait déjà Cocteau - que cite une vie de patience à dénouer. la corde servira aux autres qui doivent refaire le nud, et ainsi de suite. Aux mains des fous et des enfants les plus prodigieux, il ne reste que des bouts de corde." Et Queneau martèle : "Il n'y a de poésie que volontaire." Les fous sont les victimes et non les metteurs en scène de leurs drames.
Blavier va donc, comme il dit, resserrer le compas, pour dessiner le cercle de la foie littéraire. Exit les simples d'esprit, les idiots, les crétins aux griffonnages informes, exit les mystiques, les créateurs de sectes. Exit encore ceux que Dubuffet et Thévoz magnifient sous le vocable d'"art brut" : "Alors que l'écrit du paranoïaque ou du paraphrène vise à convaincre, l'écrit brut est par définition étranger à toute préoccupation culturelle et, a priori, à l'institution littéraire." Les fous littéraires veulent faire et ont de la littérature. Souvent exécrable, mais c'est une autre affaire, et ils ne sont pas les seuls.
Dernière limite et d'importance, Blavier ne retient que les auteurs qui ont publié leurs extravagances. Qui ont donc attaché à leurs production écrite une importance telle qu'ils se sont donné les moyens matériels de la faire connaître. C'est dire aussi que nos névrosés et nos psychosés ne se recrutent pas parmi les plus démunis. Ils sont prêtres, médecins, boutiquiers, avocats, enseignants ; la plupart instruits, certains fort savants. Il arrive souvent qu'ils mènent une vie et une carrière parfaitement réglées, réservant à l'écriture leurs élucubrations, leurs délires et leurs chimères. Mais lorsque leur raison s'égare ainsi, il est rare qu'elle retrouve le bon rail. L'écriture ne guérit pas la névrose ; elle l'ancre.
Malgré toutes les restrictions apportées et les exclusions justifiées, il reste encore à Blavier assez de matière pour emplir un millier de grandes pages, farfelues, dramatiques, lamentables, inventives, souffrantes, agressives, colériques : un millier de pages de débordements en tous genres, de monuments schizophréniques, de catastrophes paralogiques et de raz de marée d'extravagances. En guise d'ouverture, voici l'extrait d'une annonce parue dan Le Monde le 5 octobre 1979 : "MILLIONNAIRE aimant la littérature mais ayant du mal à la dominer DÉSIRE LOUER, moyennant rémunération à la hauteur, la plume d'un ÉCRIVAIN aux idées ouvertes et sans préjugés, afin d'écrire un livre d'inspiration biblique." L'écrivain candidat doit répondre à une série de douze questions du genre : "Une entreprise ayant pour objectif l'organisation d'un gouvernement unique de la planète aurait-elle dans l'immédiat un chiffre d'affaires annuel supérieur ou inférieur à 1 milliard de francs ?"
Beaucoup de nos fous ont trouvé la pierre de touche qui permet de reconstruire le monde. Elle peut être religieuse, mathématique, chimique, philosophique. Certains sont modeste dans leur folie des grandeurs, comme Léger Noël, un polygraphe universel du milieu du XIXe siècle qui voulait remplacer Napoléon III et demandait aux électeurs de l'élire "parce qu'il y a un commencement à tout". D'autres veulent refaire la littérature. Ils inventent de toutes pièces une langue, comme le héros d'Un amour sous-marin, récit et propos d'un monomane recueillis par C. Trumelet, officier de l'instruction publique, membre de la société des gens de lettres, publié à Lodève en 1877 et qui déclare délicatement : "Je t'avoue qu'il me serait souverainement désagréable de te parler dans une langue qui à déjà servi." L'amour a des exigences.
Il y a les délirants de l'étymologie - Charles-Joseph de Grave qui démontrait qu'Homère était belge-, les mystiques du verbe, les chercheurs de la langue du paradis qui devraient réjouir Maurice Olender, les créateurs de cosmogonies, les prophètes et messies de tout poil, les quadrateurs de cercle, les solutionneurs du théorèmes de Fermat, les topographes maniaques comme Ernest Reyer qui écrivit De l'influence des queues de poisson sur les ondulations de la mer (les mathématiques ont le don de rendre aussi cinglé que la littérature), les génies de la persécution - à qui l'on vole tout, même le cerveau -, les faiseurs d'histoire qui développent une imagination fabuleuse dans l'art de pourrir la vie de leurs voisins. Il y a encore les médecins qui élucubrent sur la vie, les hygiénistes à qui la pureté fait perdre la boussole, les inventeurs de vent, les bricoleurs de nuées, les politiciens du genre humain et de l'organisation parfaite, quelques criminels trop bavards (le plus célèbre est Lacenaire), quelques cléricaux et anticléricaux frénétiques, des racistes hallucinés - Blavier passe vite, et il a raison : ils sont plus épouvantablement bêtes que fous - et pour finir, des poètes et des romanciers, des hypertrophiés de la rime, des clones clowns de Victor Hugo, des démolisseurs forcenés de la grammaire et du lexique. Comme Antoine Fussy, curé de Saint-Barthélemy en 1607, et maître incontesté de l'injure outrancière. Ou encore Hyacinthe Dans, publiciste liégeois, trois fois assassin dans les années 30 et qui, devenu rédacteur en chef du Journal des prisons belges, s'y répandait en poèmes élégiaques, dévots et morbides qui amusaient fort Magritte et ses amis.
Naturellement, Les Fous littéraires est aussi un livre sérieux. Comme l'écrit Blavier, "le départ est souvent malaisé entre la théorie aberrante et le charlatanisme intéressé". Il y a beaucoup d'écrivains, aujourd'hui comme hier, qui sont beaucoup moins fous qu'ils n'aimeraient le faire croire pour qu'on leur accorde du génie.
(1) Les liens d'amitié et de complicité entre Queneau et Blavier demeureront très étroits. La revue créée par Blavier en 1953, Temps mêlés (du nom d'un livre de Queneau), deviendra peu après la mort du père de Zazie, en 1976, Document Raymond Queneau, un véritable centre de recherches pataphysiques et oulipiennes. La correspondance Queneau-Blavier a été publiée en 1988 par les éditions Labor de Bruxelles. C'est un document littéraire magnifique et le portrait émouvant d'une relation de maître ("Mon cher Blavier") à disciple ("Cher monsieur Queneau").
(2) Les Éditions des Cendres, dirigées par Christiane et Marc Kopylov, ont leur siège 8, rue des Cendriers, 75020 Paris. Tél. : 01-43-49-31-80; Fax : 01-47-97-61-54.