Encyclopédie des délirants
Les « Fous littéraires », d'André Blavier, un beau sommet d'excentricité
ALAIN DELAUNOIS
Il y a les créateurs des langues universelles, les historiographes de la Tour de Babel, les théoriciens de la grammaire logique. Il y a les cosmogones et autres philosophes de la nature, qui vous démontrent que l'univers est composé de trois principes, l'éther, l'électricité et la matière. Ou que l'existence de Dieu se prouve par A + B grâce à la simple observation des phénomènes physiques : comment n'y avoir pas songé plus tôt ? Il y a les chercheurs obstinés, qui résolvent des questions aussi complexes que la quadrature du cercle et le théorème de Fermat, réfutent à partir de Ptolémée le système de Copernic, et vous certifient que le soleil est une colonne et non une sphère.
Innombrables sont les prometteurs de beaux jours, obligés de se protéger de Dieu et des envieux, mais à qui la postérité rendra justice. Très préoccupés du sort de leurs concitoyens, certains voient dans le tabac (c'était dans les années 1870) la cause de la dégénérescence de la race française, d'autres cherchent l'erreur (toujours la femme, car ils sont misogynes), ou proposent de marcher en arrière - et pas seulement en temps de guerre. On pourrait encore ajouter les bricoleurs de génie, les philanthropes opportunistes, les casse-pieds de tout acabit, et, quand même, quelques romanciers et poètes que la postérité, encore elle, avait jusqu'ici épargnés.
Heureusement pour eux, ils existent grâce à André Blavier et à son encyclopédie des « Fous littéraires » (1982), épuisée de longue date, qui bénéficie à présent d'une édition considérablement revue et augmentée. Quels sont les critères qui distinguent un « fou littéraire » d'un simple graphomane ? Reprenant la tâche là où Queneau l'avait amorcée, dans son roman « Les enfants du limon », Blavier définit le fou littéraire comme quelqu'un qui n'est guère publié qu'à compte d'auteur, qui est toujours en dehors de tout courant, même extrêmement minoritaire ou marginal. Il est absolument seul, ne trouve aucun écho, aucun critique ou contradicteur valable, et n'a absolument aucune influence ni aucun disciple.
Auteur qui se ruinerait pour être imprimé, le fou littéraire n'est pourtant pas lu. Là se trouve évidemment le paradoxe de la situation du chasseur de fous littéraires, sourit Blavier, car à partir du moment où on le lit et où on en parle, est-ce que le fou littéraire en reste un ? Autre précision d'importance, la dénomination de « fou littéraire » ne doit en aucun cas s'entendre de façon péjorative.
C'est une qualité effective, ajoute Blavier, qui permet la distinction entre un fou littéraire authentique et une kyrielle de gens qui écrivent des choses plus ou moins farfelues. Charles Nodier, en 1835, note déjà que le fou littéraire n'a pas eu la gloire de faire secte. Mais absence de lecteur ne signifie pas absence de qualité littéraire du texte. Elle existe réellement, encore qu'elle soit difficilement définissable.
Si l'ouvrage de 1982 était épuisé, les fiches de l'érudit verviétois n'en continuaient pas moins de proliférer dans ses tiroirs. La nouvelle édition, soigneusement composée et éditée sur papier bible, compte aujourd'hui plus de 1.100 pages, augmentées de quelque 200 illustrations pittoresques ou inattendues, et riche d'un index des noms de 3.000 entrées Plus que jamais, l'ouvrage mérite sa place dans tous les foyers de la curiosité humaine, comme le soulignait lors de la première parution Michel Grodent, entre le Larousse médical et le « Bon usage » de Grevisse, entre le Temple de la science et l'Eglise de la grammaire. Une simple question de bon sens, en quelque sorte. Il n'est en effet pas toujours évident de savoir qui, du lecteur ou du créateur, est le fou de l'autre...·
André Blavier, « Les fous littéraires », éditions des Cendres (8, rue des Cendriers, 75020 Paris), 1.152 pp., 2.500 FB (61,97 euros) jusqu'au 31/1/2001, 3.000 FB (74,36 euros) après cette date.
Le Soir du mercredi 3 janvier 2001 © Rossel et Cie SA,
Le Soir en ligne, Bruxelles, 2001