Le dimanche 12 août 2001

Place aux cinglés de la litttérature

Achmy Halley, collaboration spéciale
La Presse

(Cyberpresse)

Les amateurs de bizarrerie verbale et de «fouloquerie» intellectuelle vont sans doute se délecter à la lecture des Fous littéraires, monumental objet livresque non identifié du Belge André Blavier, mort il y a quelques semaines à l'âge de 78 ans.

Publié pour la première fois en 1982, ce bijou de l'art inutile était devenu une rareté pour amateurs avertis. La nouvelle et belle édition, revue et augmentée qui vient de paraître aux éditions des Cendres, à Paris, (que l'on peut se procurer à la librairie Gallimard) devrait satisfaire les bibliophiles les plus curieux. Car Les Fous littéraires c'est un peu La Pléiade (1152 pages sur papier bible!) des toqués du verbe et autres illuminés aux idées aussi savantes qu'absurdes. De page en page, le lecteur ébaubi découvre dans ce dictionnaire qui met à l'honneur les plumitifs les plus déments, les oubliés de l'Histoire des lettres, personnages invraisemblables qui oscillent entre la folie et le génie. Et tant pis si Dubuffet pense qu'il «n'y a pas plus d'art des fous que d'art des dyspeptiques ou des malades du genou», les timbrés patiemment collectés par André Blavier sont de drôles de zigues.

L'auteur lui-même se définissait comme «un vieux réac qui se borne à lire les trucs les plus enquiquinants» et accepte de s'inclure dans la grande famille des siphonnés du verbe, lui, «l'original qui collectionne les productions des fous». Un virus qu'il attrapa au contact de son ami Raymond Queneau qui initia la première documentation sur les fous littéraires du 19e siècle. L'entreprise de Blavier qui occupa toute sa vie de bibliothécaire à Verviers, en Belgique, est bien plus ambitieuse. L'archiviste-pataphysicien propose, en effet, une véritable anthologie illustrée des auteurs, savants et philosophes les plus cinglés de l'histoire littéraire. Tous inconnus au tableau d'honneur de la postérité. Ils ont pourtant rêvé le monde et la société avec la sincérité désarmante des coeurs simples et des scribouillards sans talent.

Le charme encyclopédique de ce livre hors norme réside dans la promenade singulière à travers les états d'âme, les projets abracadabrants, les inventions tordantes des milliers d'auteurs que Blavier exhume de l'ombre. On croise dans les Fous littéraires tout ce que la littérature des siècles passés a charrié de cosmogones et autres philosophes de la nature, persécutés et faiseurs d'histoires, sociologues et casse-pieds savamment répertoriés par Blavier sans oublier les romanciers et poètes dont un certain Rémi del Gir, auteur de La Vie privée de Jésus-Christ en 300 pages! Cela ne s'invente pas.

En quelques lignes agrémentées d'extraits et d'illustrations qui authentifient la folie créatrice de ces ratés du porte-plume, Blavier aiguise la curiosité du lecteur qui grappille parmi les 3000 entrées de l'index, tombant sur un titre ébouriffant comme, L'Âme. Démonstration de sa réalité déduite de l'étude des effets du chloroforme et du curare sur l'économie animale , signé Ramon de la Sagra, directeur du Jardin botanique de La Havane. Dans un autre style, le poème inouï de «l'inventeur d'une machine à éplucher les prières». On lira avec le sourire Les Anti-Misérables (1862), de Francisque Tapon-Fougas, scribouillard paranoïaque qui accusait Hugo de l'avoir caricaturé dans le personnage de Thénardier. Le Mystère des magnétiseurs et des somnambules dévoilé par un homme du monde, publié à Paris en 1815 n'est pas mal non plus ni les Mémoires d'un nouveau prophète-poète, le Marseillais Michel Fournet.

Livre réjouissant et drôle, Les Fous littéraires s'adresse aux amoureux du bizarre et aux curieux de la marge qui vogueront entre les pages de ce bréviaire de la folie douce le sourire aux lèvres. À la réflexion, l'oeuvre utopique d'André Blavier est peut-être bien plus qu'un simple divertissement pour bibliophiles amateurs de raretés sur papier bible. Et si au-delà du côté amusant de l'entreprise, Blavier dessinait en creux une histoire secrète de l'écriture afin que ces auteurs inconnus, bourgeois rêveurs, paranoïaques lyriques, poètes trop inspirés, trouvent enfin une modeste place - un strapontin suffirait! - dans d'histoire littéraire. Et si ces fous naïfs, ces génies du ridicule représentaient l'envers ignoré des gloires littéraires d'antan. «Le Blavier» comme l'appelle depuis sa première édition les groupies de cette entreprise éditoriale hors du commun,

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LES FOUS LITTÉRAIRES
André Blavier
Éditions des Cendres, 8 rue des Cendriers 75020 Paris, 1152 pages, 200 illustrations

 

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