Hommage à André Blavier

Discours prononcé par Richard Miller (Ministre des Arts, des Lettres et de l’Audiovisuel), à Bruxelles, le 29 septembre 2001.

Madame Odette Blavier,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Nul d’entre nous n’est dupe et il me faut bien avouer, d’emblée ou d’entrée de jeu que cette courte allocution d’hommage à André Blavier est pour le ministre que je suis, un exercice dont je mesure la nécessité, sinon je n’aurais pas pris la décision de l’organiser, mais dont je mesure tout autant et aussi bien le péril, voire le risque d’incongruité et de ridicule, dès qu’il s’agit de prononcer, depuis un lieu doté de facto d’une gravité institutionnelle, des paroles à l’éloge d’un protagoniste obstiné de la pataphysique et qui se définissait lui-même comme une sorte d’irrédentiste hodimontois.
C’est une position inconfortable et je préfère vous avertir que je vais essayer de m’en sortir par une pirouette qui, je l’espère, aurait pu trouver grâce aux yeux d’André Blavier.
Celui qui ne prend pas la pensée au sérieux, qui estime que penser, c’est-à-dire finalement peser le sens des mots, n’est pas une activité très nécessaire, se plie, inconsciemment ou non, aux exigences de conformité que le pouvoir réclame du savoir et de son discours. Le fait de se plier de la sorte, le fait de prendre ce pli, ouvre la voie à un pouvoir qui s’exercerait sans rencontrer sur son chemin les forces de résistance, résistances de la liberté, résistances de l’humain, résistances de la parole, résistances de la vie.
Approché sous cet angle, on peut dire en effet d’André Blavier qu’il a passé sa vie à être le contraire d’un conformiste, c’est –à-dire d’un non pensant ou tout aussi bien, d’un bien-pensant. Il s’est en effet attaché avec un sérieux exemplaire et une rigueur scientifique irréprochable, à déboussoler la littérature et la culture en y introduisant des volumes bien construits, de beaux livres bien écrits, bien faits, bien édités, bien présentés, toujours remarquablement annotés. C’est le cas de son édition des Ecrits Complets de René Magritte, anthologie réalisée avec une précision bénédictine, comme l’alcool du même nom, et c’est le cas, bien entendu des Fous littéraires. Ces ouvrages de texture rigoureuse et qui ne se permet aucune liberté avec les règles de l’art, agissent pourtant, sous leur couverture apparente, comme autant de lieux d’intelligence pure où déferle et se déchaîne l’envers mystérieux de nos clartés, de nos certitudes et de nos catégories les mieux établies.
Plusieurs extraits et aspects de son œuvre vous seront évidemment présentés durant l’hommage de cet après-midi, je vais donc me limiter à n’évoquer qu’un seul de ces fous littéraires exhumés par Blavier. C’est l’un de mes préférés pour des raisons qui me sont aussi personnelles.  
Il se nommait Vincent-Arnould Havaux, né à Soignies en 1853 et décédé à Bruxelles en 1914. Un jour de décembre 1905, il fit scandale à la Chambre des Représentants, en criant des tribunes publiques que tout le monde faisait erreur et que la terre ne tourne pas autour du soleil. Cette affirmation de Havaux est démontrée dans son ouvrage sur le système planétaire, démontrée au moyen d’une règle, d’un fil à plomb, agrémenté de poulies et chaque calcul est rigoureusement confirmé par la preuve par 9. Enfin l’auteur conclut « Pour m’armer contre la réplique et les protestations savantes, j’ai recréé un vieux langage, connu dans le monde entier, mais que personne ne comprend plus ».
Ainsi peut-on le constater, il y a une proximité entre André Blavier et Michel Foucault, tous deux archivistes de la pensée et exhumateurs de ce que la raison triomphante charrie par devers elle de paroles inextinguibles où se fait entendre la singularité d’un être humain et le pouvoir abyssal d’un imaginaire personnel et à nul autre pareil.
Mesdames, Messieurs,
André Blavier va nous manquer. Il était de ces êtres très rares qui, sans se prendre eux-mêmes au sérieux, prennent la pensée au sérieux et ce, à travers un amour infini pour les mots qui la portent. Son amour des mots était sincère, dangereux. Il n’avait rien d’une curiosité neutre : les mots en effet peuvent de manière conformiste, demeurer coincés dans un usage représentatif, se satisfaire de n’être que les doubles obéissants et discrets, sans vie, d’une réalité pré-établie, déjà découpée, déjà ordonnée, mais ils peuvent aussi commencer, tout à coup, à jouer entre eux. Et nous savons alors, les surréalistes le savaient, Christian Dotremont le savait, Jean-Pierre Verheggen le sait, à quel point les choses se perdent lorsque les mots s’animent, quittent leur réserve et portent à la parole ce qu’on ne leur a jamais demandé de dire. Les jeux de mots, Freud et Lacan nous l’ont appris sont des jeux dangereux.
André Blavier, Occupe-toi d’homélies, en 1976, je cite : « L’auteur se défend de vouloir jouer sur les mots. Mais on joue bien à la bourse, à la marelle et au trictrac, à papamaman et du serre-croupière. On joue de malchance et du violoncelle. On joue aux cartes et aux échecs. On joue la fille de l’air, l’air du Trou vert, les parents martyrs, la Marseillaise et à voleur volé. Alors, jouer avec les mots, pourquoi pas ? ».
Il arrive aussi que les langues parlent entre elles, que le grec parle en allemand, ou le latin en français, ou que l’on se serve d’une langue morte pour entendre une langue vivante et l’animer d’une étrangeté qui la contraint à dépasser ses possibilités présentes. Une opération de ce genre, mais il y en a beaucoup d’autres, que celle de Vincent-Arnould Havaux recensées par Les Fous Littéraires, produit quelque chose qui ressemble à cette langue étrangère que selon Proust tout écrivain invente au cœur et du cœur de sa propre langue.
André Blavier était le plus sérieux de pataphysiciens ; il s’est consacré avec la minutieuse méticulosité d’un « rat de bibliothèque », selon l’expression de son ami Magritte, à ronger nos certitudes, à y creuser de grands trous critiques et interrogateurs qui, avec calme et distinction, se moquaient éperdument des deux plus grands dogmes culturels : celui de la réalité extérieure et celui de l’identité intérieure.  A y bien penser, Blavier ne s’est intéressé toute sa vie qu’à ce qui était capable de résister à ces deux instances, à ce qui n’était, selon Jarry, manifestable que pataphysiquement, par le surgissement au sein des mots d’un fonds qui soit leur dehors et pourtant s’affirme en eux et par eux.
Pour lui le langage n’était en rien une technique de communication, mais une puissance poétique communicative, au sens où précisément, l’on peut dire du rire qu’il est communicatif et qu’il l’est d’autant pus qu’il est fou, fou rire du fou littéraire, fou rire qui affecte de sa vivante folie et de sa dansante fragilité, la pesanteur de nos pensées et de nos discours, à commencer, Mesdames, Messieurs, par le présent hommage, qui ne saurait être pleinement sincère, ce qu’il est, s’il n’avait pas en même temps la conscience d’être un peu comique, lui-même en décalage, dans cette rencontre entre le ministre et le pataphysicien,entre le responsable tutélaire des bibliothèques et le bibliothécaire littéraire de Verviers. Verviers, mot dont Blavier nous assure, qu’il vient de verve, lieu d’inspiration où exercer sa verve… et l’auteur d’ajouter la confidence d’une certaine comtesse « Votre verve me ragit », mais il est vrai qu’une comtesse peut être quelqu’un qui nous en conte. Mais je constate que je me laisse gagner moi-même par le charme des mots et de leurs jeux interdits…Un ministre ne peut pas être pataphysicien. A moins que, je cite André Blavier : « il est de règle chez les pataphysiciens d’observer le conformisme quotidien le plus exactement possible et de se comporter dans tous les actes de la vie courante, politique, administrative, militaire, comme tout le monde. Pour préserver, justement, sa conscience pataphysique et savourer pleinement et intérieurement le spectacle de ce conformisme lucide ».
Peut-être étais-je sans le savoir un ministre pataphysicien ? Peut-être ne l’aurais-je jamais su, si un homme, un écrivain,  André Blavier n’avait inscrit, de façon surprenante, la bibliothèque de Verviers au rang des hauts-lieux de la littérature mondiale. Cette phrase, cette affirmation est, me semble-t-il, d’autant plus vraie qu’elle prête irrésistiblement à sourire. C’est là de façon très précise l’hommage qu’au nom du gouvernement de la Communauté française, je tenais à rendre à, tout simplement, un grand écrivain, qui a pour nom André Blavier.
                                                                     Richard Miller

 

Retour à la page d'accueil