Les fous littéraires d'André
Blavier
Alors qu'on réédite son oeuvre majeure, Les Fous littéraires,
le bibliographe et 'pataphysicien belge André Blavier est mort le 9 juin
dernier. Il arpentait un champ bien connu de son ami Queneau. Un festival de
savoir et d'incongruités.
La réédition des Fous littéraires est un événement.
On l'attendait depuis fort longtemps car son édition originale de 1982,
introuvable, figurait sur les catalogues des libraires d'anciens à des
prix exorbitants. Ce volumineux ouvrage imprimé sur papier bible est
plus qu'un livre. À dire vrai, le "Blavier" est une bible destinée
aux amateurs de curiosités. Sous son apparent exotisme, cette somme est
l'ouvrage de référence des auteurs qui n'en ont pas, une encyclopédie
de thèses saugrenues, de manies et d'éructations débordantes,
de poésies cocasses, d'inventions langagières et de fantaisies
mirobolantes souvent délectables.
Né en 1922 à Hodimont, près de Verviers en Belgique, André
Blavier a consacré de longues années à ce sujet entre autres
activités. Bibliothécaire d'une curiosité immense, il fondait
en 1953 la revue temps mêlés sur ce programme : "Le
mois est haïssable et la faim du moi difficile. Nous déclarons les
temps mêlés." Il s'est aussi intéressé à
Matisse et perpétua la mémoire de Raymond Queneau qui, après
Charles Nodier, Octave Delepierre (1804-1875), Philomneste Junior (alias Gustave
Brunet, 1807-1896), le faux Russe Tcherpakof et de nombreux autres, compila
des informations sur les fous littéraires dont il nourrit ses Enfants
du limon (NRF, 1938). Partiellement dévoilée en avril 1956
par la revue Bizarre qui consacrait sa livraison aux "hétéroclites
et fous littéraires", la bibliothèque reconstituée
par le bibliophilou Blavier regroupe des textes rares qui ont poussé
dans une indépendance d'esprit totale et sans souci du qu'en dira-t-on.
Après avoir défini dans une longue et plaisante introduction le
cadre de son étude n'est pas admis chez les fous littéraires qui
veut-, il précise judicieusement que "L'appellation de "fou
littéraire" ne comporte rien de péjoratif". Les
critères de sélection sont stricts et réclament notamment
qu'un fou littéraire n'ait pas de distance critique avec ce qu'il écrit.
Enrichi de nombreuses illustrations, le fabuleux volume augmenté propose
un parcours dépaysant à travers plusieurs classes d'auteurs. Les
cas repérés, près de trois mille selon l'index, sont regroupés
par "spécialités". On y trouve les Cosmogones, les Philosophes
de la nature, les Prophètes, visionnaires & messies, les Quadrateurs
(du cercle), les Astronomes & météorologistes, les Persécutés,
persécuteurs & faiseurs d'histoire(s), les Savants, les Médecins
& hygiénistes, les Inventeurs & bricoleurs, les Candidats, les
Philanthropes, sociologues & casse-pieds et puis, bien sûr, les Romanciers
& poètes qui n'ont jamais démérité. Entre Amadis,
l'auteur de l'Écriture universelle (1892) et Strada, responsable
d'une Épopée humaine en vingt-quatre volumes et cent mille vers
(1895), la compilation analytique jovialement analytique- signale des centaines
de brochures, plaquettes et livres obstinément introuvables dont l'intérêt
saute à l'oeil. C'est le cas du typographe Nicolas Cirier qui publiait
L'Apprentif Administrateur, pamphlet pittoresque (!) littérario-typographico-bureaucratique
(sic, 1840) dont les délires astucieux reparaissent (Plein Chant,
120 FF). Témoin aussi Paulin Gagne, le célèbre avocat (1808-1876)
qui proposait la création d'une langue universelle d'après les
principes de la "monopanglotte qui veut former cette langue avec les
mots racines de toutes les langues" et suggérait, entre autres solutions
aux problèmes sociaux "la proclamation d'un archipontife et d'une
archimonarque (...) la destruction du spirisatanisme (...) la plus haute protection
pour la culture du froment, et l'arrachement graduel des vignes, des mûriers
et autres objets de luxe pernicieux (ainsi que) l'enrégimentation
des gens de lettres". Et allez donc. Témoin, enfin, Jean-Pierre
Brisset, l'un des plus sérieux clients de Blavier. La publication par
Gilles Rosière du Brisset sans peine (Deleatur, 60 FF) concomitante à
la réédition de la biographie de ce "Prince des penseurs"
par Marc Décimo (Presse du réel, 796 p., 200 FF) souligne l'importance
de Brisset qui, en dehors de ses trouvailles linguistiques, faisait remonter
toute l'humanité à la grenouille.
N'en déplaise aux MM. Prudhomme de notre époque, les fous littéraires
passionnent les lettrés. Ils leur procurent une incroyable sensation
de liberté. Pensons, suggèrent les hétéroclites,
sans le secours des béquilles de la rationalité ou des avis communs.
La grande fraternité des excentriques, des originaux, des mythomanes,
des paranoïaques, des plumographes kilométriques et autres inventeurs
siphonnés a des tas de choses à nous apprendre sur notre humanité.
Dans la bonne humeur.
Eric Dussert
ARTICLE PARU DANS LE MATRICULE DES ANGES, N°035