Les temps mêlés d'André Blavier
André Blavier: [ à propos des bibliothèques publiques
de la région francophone du pays.] Je crois que ça tient précisément
à un manque d'autres activités, à un ennui, cet ennui dont
je vous dirai qu'est sorti aussi temps mêlés et qui fait vraiment
qu'à Verviers il y a, disséminés, parsemés, à
chaque génération un certain nombre appréciable de gens
intéressants qui, généralement, ne dépassent guère
les promesses parce qu'ils vivent dans un entourage débilitant, ne trouvent
ni soutien ni appui… Mais là, vraiment, je crois que j'ai beaucoup
moins de lecteurs ennuyeux que certaines autres bibliothèques.
Christian Bussy: On dit généralement que les pires ennemis du
livre ce sont la poussière, l'humidité et les femmes. Qu'en pensez-vous
?
AB: L'humidité et la poussière, ça va de soi. Quant aux
femmes, il doit s'agir… ce sont des maximes de bibliophiles de la fin
du siècle dernier. Les femmes, à cette époque, avaient
la réputation de faire, avec les livres, des papillotes.
*
AB: Je pense que la bibliothèque idéale devrait pouvoir assurer
en même temps et à tous un traitement de choc et un traitement
d'entretien, le plaisir de la découverte et de la reconnaissance ou,
si vous voulez, de l'exploration et de la commémoration – commémoration
dont les Wallons sont particulièrement friands –, la délectation
ludique et l'efficacité.
*
CB: André Blavier, pourquoi aimez-vous les fous littéraires ?
AB: Bougon, comme toujours, je commencerai par deux mises au point. La première,
c'est qu’il n'est pas nécessaire d'aimer quelque chose pour s'y
intéresser. La seconde, je voudrais, plutôt que de fous littéraires,
qu'on emploie ‘hétéroclites’, parce que parler de
fous c'est tout compte fait porter un jugement de valeur, qui n'est finalement
qu'un jugement statistique.
CB: Alors qu'est-ce que c'est qu'un hétéroclite en littérature
?
AB: L'hétéroclite est celui qui, en plusieurs points, est en désaccord
avec le consensus universel du moment.
CB: Il y a beaucoup d'hétéroclites belges, vous les avez dénombrés
et, en fait, vous en avez dénombré beaucoup ?
AB: Dans une proportion qui fait relativement honneur à la patrie des
arts et de la pensée, mais je ne pense pas que cette proportion soit
plus ou moins forte que dans n'importe quelle autre langue ou nationalité.
CB: Quel est le fou littéraire que vous préférez, André
Blavier ?
AB: Il est bien banal: ce serait Berbiguier de Terre-Neuve Du Thym, qui a acquis
un presque droit d'anthologie dans ce qui dépasse la spécialité
du fou littéraire.
CB: En quoi était-il hétéroclite ?
AB: Berbiguier était un de ces malades que la clinique psychiatrique
catalogue et persécute, grand persécuteur aussi – quand
on est persécuté, on persécute autrui. Il se croyait visé
par des êtres qu'il appelait farfadets, qui lui faisaient une guerre à
outrance; mais il le leur rendait bien, puisqu'il s'efforçait de les
piquer, comme un entomologiste, avec des épingles et de les enfermer
dans des flacons soigneusement étiquetés.
CB: Le fait d'avoir du goût pour les fous littéraires et les hétéroclites,
qu'est-ce que ça prouve ? Ça prouve qu'on a un esprit tortueux.
Est-ce que votre esprit est tortueux comme ce labyrinthe, André Blavier
?
AB: Il l'est peut-être, mais j'essaie toujours de me sortir des circonvolutions
cérébrales ou autres. Je crois que le goût des fous littéraires,
comme on dit, ça devient un goût, même pas pour l'insolite,
mais pour ce que je préférerais appeler la singularité.
CB: Quels genres d'écrits publient-ils ?
AB: On pourrait les répertorier en quelques catégories : il y
aurait les fous théologues, fondateurs des religions cosmogones, il y
a les fous savants, particulièrement mathématiciens, il y a les
fous philologues et linguistes, il y a les fous proprement littéraires,
il y a les fous sociologues, réformateurs, sauveurs d'humanité,
il y a les fous politiques. Je crois que le tour est fait.
*
CB: Pourquoi avez-vous traduit Ubu Roi, d'Alfred Jarry, en wallon ? Les Wallons
ne connaissent pas le français ?
AB: Si, mais j'ai estimé qu'un texte aussi universel, dans lequel se
fonde tout le sérieux pataphysique, devait être rendu accessible
aux plus reculées peuplades. J'ajoute qu'il y avait aussi pour moi un
très vif plaisir au langage.
CB: Vous devez beaucoup à Jarry ? Vous lui devez tout?
AB: Tout le monde doit tout à Jarry.
CB: Quoi dans ce tout ?
AB: Euh, ce que nous sommes, ce que nous croyons être, ce que nous pensons,
le monde tel qu'il est, c'est à dire tel que nous le pensons, car il
n'y a jamais... il n'y a pas de monde, il n'y a que des pensées de monde,
mais ça mènerait à tout un exposé sur la ‘Pataphysique,
et ce n'est peut-être pas le lieu...
CB: Que pensez-vous du mauvais goût, André Blavier ?
AB: À un Monsieur que je ne connais d'ailleurs point, Jarry avait coutume
de répondre à cette inqualifiable question: "Le bon goût,
Monsieur, nous l'emmerdons!" Cependant, dans l'espoir de vous éclairer,
si la chose est possible, je veux bien être un peu plus explicite. Le
goût, comme le sérieux, le politique, le pédagogique [et]
quelques autres, est une des notions les plus pataphysiques qui soient –
encore que rien ne peut être plus pataphysique qu'autre chose. Le goût,
c'est, pour les douairières, l'alibi à chochotter des mignardises
surannées, dans la mesure où elles n'ont pas conscience de ce
qu'exaltait Apollinaire: "Le moment où la trivialité devient
suprême bon goût, Messieurs, et par tant nécessaire !"
CB: Vous portez là l'insigne du collège de ‘Pataphysique.
Cet insigne vient de Jarry. Vous venez de prononcer le mot de ‘Pataphysique.
Qu'est-ce que c'est que la ‘Pataphysique ?
AB: La ‘Pataphysique, c'est la science absolument, et plus spécialement
la science des solutions imaginaires. Il n'y en a d'ailleurs pas d'autres.
CB: N'importe qui n'est quand même pas pataphysicien?
AB: Non, je crois qu'on le naît. On naît comme on naît, on
peut naître pataphysicien, c'est à dire en quelque sorte prédestiné
à prendre conscience de ce don là. Et l'écrasante majorité
des humains ne prend pas conscience, c'est-à-dire l'ontogénie,
la substance uniquement pataphysique du monde et des mondes.
CB: Vous êtes un cercle fermé ?
AB: Euh, j'ai eu un ami pédéraste qui disait: "Élargissons
le cercle de nos relations."
CB: Vous êtes des intellectuels ? Au sens péjoratif du mot ? Messieurs
les pataphysiciens?
AB: Le pataphysicien ne peut se payer le luxe du ridicule, donc pas celui de
la péjoration non plus. Le pataphysicien est toujours sérieux.
Il est le seul à pouvoir et à devoir être sérieux.
CB: Quel est le plus grand des pataphysiciens ?
AB: La ‘Pataphysique a précédé l'être, elle
a même précédé l'essence, ce n’est donc pas
Dieu, bien qu'il s'inscrirait en bonne place dans le palmarès de la ‘Pataphysique,
si précisément la ‘Pataphysique n'était fermée
à toute échelle de valeur.
CB: Comment expliquez-vous cet insigne, qui pour moi représente une sorte
de vis sans fin ?
AB: Euh, c'est peut-être un vice sans fin, comme vous dites fort astucieusement.
C'est la gidouille du père Ubu. Cette gidouille que l'on confond un peu
bourgeoisement avec des appétits, des goinfreries.
CB: Les pataphysiciens voient la vie plus comme une comédie que comme
une tragédie?
AB: À supposer que les mots comédie et tragédie aient pour
eux un sens, c'est effectivement une comédie. Torma disait que la mort
était une mauvaise farce, et qu'elle clôturait la vie et que c'était
sa seule excuse.
CB: Peut-on parler d'une position philosophique d'André Blavier ?
AB: J'ai pu pratiquer les philosophes professionnels. Je crois que c'est Scutenaire
qui dit que deux philosophes se rencontrant ne peuvent pas se regarder sans
rire; j'ajoute: sans se prendre au sérieux, ce qui revient au même.
Mais j'ai pratiqué assez assidûment ce que j'appellerais les essayistes
de la philosophie. Il y a eu Benda, qui, lorsque j'étais très
jeune, m'aidait à équilibrer les transes où me mettait
la lecture des surréalistes. Et il y a eu Remy de Gourmont, qui m'a appris
à dissocier les idées, mais sans perdre jamais de vue la complexité
et même l'ambiguïté du global.
CB: Et aujourd'hui, vous, André Blavier, est-ce que vous avez une philosophie,
votre philosophie de la vie ?
AB: Ce serait réduire insolemment la ‘Pataphysique que de dire
qu’elle est une philosophie. Je suis pataphysicien.
*
CB: Si Queneau avait connu Verviers, est-ce qu'il aurait mis sa Zazie dans ce
labyrinthe ?
AB: Oh, ben Zazie se flattait d'être formée, alors je crois qu'elle
aurait répondu : "Labyrinthe, mon cul!"
*
CB: André Blavier, vous voici dans votre café préféré
à Verviers [Au bon Faro]. Nous savons que Raymond Queneau, que vous aimez
beaucoup, aimait lui aussi les cafés. Mais au fond pourquoi aimez-vous
tellement Raymond Queneau ?
AB: Je pourrais d'abord vous dire pourquoi j'aime tellement les cafés,
mais ce sera peut-être pour une autre fois. J'ai lu les premiers livres
de Queneau en 42, dans une époque pour moi extrêmement sombre,
où je désespérais de tout, je n'avais même pas le
courage physique d'entrer dans la résistance, et ces deux romans –
il s'agissait du Chiendent et des Enfants du Limon, qui traînaient non
lus à la bibliothèque communale –, m'ont véritablement
raccroché à une époque où tout s'effondrait. Pourquoi
j'aime Queneau ? Parce que j'aime la littérature… Et il m'a paru
dès alors que Queneau donnait à la littérature sa seule
chance de pouvoir continuer à être. À ce moment, la littérature
se trouvait placée entre un amateurisme et un académisme également
gâteux, la confidence cachectique, un terrorisme souvent fort en deçà
de Dada, et un expérimentalisme maniaque. Chez Queneau, j'ai tout de
suite trouvé à la fois le mode d'expression, les thèmes
que j'eusse élus si j'avais été le moindrement doué
pour écrire. Plus j'ai connu Queneau, plus des points de convergence,
toutes proportions gardées, me sont apparus: les goûts pour les
fous littéraires, dont nous parlions tout à l'heure, le goût
pour tout ce qui serait anfractuosité, excroissance du savoir, que nous
partageons – je précise bien, encore: toutes proportions gardées.
AB: On a comparé l'œuvre de Queneau à un oignon, dont chaque
étiage intellectuel, si vous voulez, peut enlever un certain nombre de
pelures. Jusqu'à présent je crois que personne n'est arrivé
au noyau de l'oignon… Seul, peut-être, Queneau le pourrait, s'il
se souvenait à tout coup de tout ce qu'il y a inclus…
CB: Parfois, dans votre conversation, André Blavier, ou sous votre plume,
l'on rencontre des mots savants, des mots rares, recherchés. Est-ce que
je me trompe ? Pourquoi employez-vous ce vocabulaire parfois un peu précieux
?
AB: Assurément vous vous trompez. J'ai l'impression de me mouvoir très
à l'aise dans les mots que j'emploie, et c'est pourquoi j’ai recours
à eux. Disons que j'utilise des mots qui, peut-être, vous ennuient,
soit parce que je les trouve les plus beaux, soit parce que je les trouve les
plus précis. À ce moment-là, je ne dirai pas mots savants,
mais mots scientifiques, et peut-être que le mot scientifique est souvent
le mot le plus juste.
CB: Et si on parlait de l'amour ?
AB: Pouf, c'est un sujet tellement banal!
CB: Vous êtes aussi éditeur, éditeur de la revue, des plaquettes
temps mêlés. Comment tout cela a-t-il commencé, et pourquoi
ce titre de temps mêlés ?
AB: Temps mêlés a commencé très simplement et très
‘non nécessairement’. Jeanne Graverol est venue un jour me
trouver. Elle m'a dit : "Y’a rien à Verviers, on s'embête,
faisons quelque chose." Il est vrai qu'on s'embêtait à Verviers
– je crois que ça n'a guère changé –, mais
nous avons fait temps mêlés. C'était en 53, je crois.
CB: Pourquoi temps mêlés ? Ça veut dire n'importe quoi?
Ça veut dire le pêle-mêle, temps mêlés ?
AB: Non, éclectique ne veut pas dire désordre et tohu-bohu. Temps
mêlés est emprunté, vous le savez aussi bien que moi d'ailleurs
et vous voulez me faire parler, à un des romans de Queneau les plus difficiles
à comprendre, qui s'appelle Les Temps mêlés, un des romans
les plus difficiles avec sa suite Gueule de Pierre et sa seconde version: Saint
Glinglin.
CB: Vous avez publié combien de temps mêlés jusqu'à
présent ?
AB: Oh, je crois que le dernier doit porter le nombre 118.
CB: Vous avez beaucoup de lecteurs, vous avez un tirage plus ou moins important
?
AB: C'est aussi une question d'appréciation, l'importance des tirages.
On ne tire pas comme Femme d'aujourd'hui ni comme Guy Descars. À ce sujet,
à faudrait revenir un peu sur ce que nous disions de la littérature
populaire. La littérature populaire ne devrait pas être une littérature
abandonnée à une fraction prédéterminée,
fort paternalistement, du public; elle devrait s'entendre comme pouvant convenir
à tous. C'est comme ça que j'ai publié dans "Combat"
toute une série d'articles que j'intitulais, un peu par bravade: "Raymond
Queneau, romancier populaire". Et il faut, à ce moment, marquer
la déchéance de la littérature populaire depuis les presque
géniaux romans de Féval, jusqu'à Guy Descars, précisément,
à un Vialard ou à un Troyat.
CB: Est-ce que les Féval, à leur époque, n'étaient
pas les Guy Descars de leur temps? Est-ce que ce n'est pas une attitude intellectuelle,
aujourd'hui, que de critiquer Guy Descars?
AB: Il y a peut-être aujourd'hui un snobisme à s'enthousiasmer
de ce qui fut longtemps dédaigné; moi, j'appelle ça un
‘retour de pendule’. Il est certain qu'il y a dans Les habits noirs,
de Féval, un humour constant, un clin d'œil, une ironie, qui échappaient
sans doute à une bonne partie du public, disons toujours populaire, mais
qui n'en existe pas moins.
CB: Vos activités dans le cadre des éditions de temps mêlés,
ici à Verviers, est-ce qu'elles ne suscitent pas des problèmes,
des ennuis, des jalousies ?
AB: Dès le début, les gens du cru ont tout de suite compris que
nous ne nous intéresserions pas aux fastes, aux farces et aux fesses
d'arrière-province et que nous visions autre chose. Alors il y a eu des
articles en sens divers, il y a eu des réactions un peu diverses, qui
ne se limitaient d'ailleurs heureusement pas à Verviers. Nous avons reçu
les boisseaux d'injures attendus, qui nous ont réjouis, bien que nous
ne cherchions pas plus la louange que le blâme.
CB: Temps mêlés reste au-dessus de la mêlée ?
AB: Si l'on veut. Je n'aime pas beaucoup cette référence à
Romain Rolland.
CB: Dans l'actuel concert de la contestation, où est-ce que vous vous
situez ?
AB: Oh, je pourrais vous répondre par une entourloupette – je ne
fais que ça depuis le début. Je suis en train de lire un roman
de Michel Honorin qui s'appelle Bail à céder rue Saint-Denis.
Michel Honorin montre bien la sympathie qu'il éprouve pour ces gens qui
s'embarquent, comme il dit, sur l'arche de Noé, mais il ajoute –
ce n'est pas du pessimisme, pour moi, mais encore du réalisme –,
que la question, c'est de savoir si l’arche de Noé avait un havre
port.
*
CB: Nous allons maintenant parler de René Magritte. René Magritte
a beaucoup compté dans votre vie et dans votre esprit.
AB: Oui. Je crois que ce qui m'a le plus profondément marqué,
c'est, d'une part Queneau, c'est d'une part Magritte. C'est quand même
un peu injuste envers d'autres… Gourmont, de tout à l'heure, Mac
Orlan, par exemple aussi, très proche d'ailleurs, quoi qu'il y paraisse,
de Queneau. Chez Magritte je trouvais la conjonction de ce que je pourrais appeler
mes deux pôles: le charme, dans tous les sens du mot, du mystère,
et son exposition logique. Je dis bien exposition, pas explication ni conclusion,
parce que vouloir conclure, comme rappelle de nouveau Queneau, ce serait vouloir
connaître la trame, alors qu’on n’est qu’un fil.
CB: Vous avez amené Magritte à exposer un jour chez vous à
Verviers.
AB: Oui, c'était très, très tôt après la fondation
de temps mêlés, en 53, à l’intervention de Jeanne
Graverol, qui faisait partie du groupe surréaliste de Belgique. Et cette
exposition s'est tenue à la cave des temps mêlés. C'était
pas par souci d'imitation germanopratine, mais parce que nous ne disposions
de rien d'autre. Il y avait là une trentaine d'admirables tableaux de
Magritte, notamment, c'était le début de sa période des
pierres. Ces tableaux étaient défendus par un frêle loquet…
ce qui marque bien l'ouverture d'esprit et la présence d'esprit des Verviertois,
tant escarpes que collectionneurs, c'est qu'on n'en a dérobé aucune.
CB: Cette exposition n'a eu aucun succès. C'était un échec
?
AB: Elle a eu pour nous du succès, puisque nous nous sommes retrouvés
tous à cette cave: Lecomte, conférenciant d'une voix faible, d'ailleurs,
Mariën, Scutenaire, Magritte, Jeanjette, Nougé… Tout le monde
était là. On a chanté la Brabançonne à l'envers
et le seul personnage officiel perdu dans l'assistance, qui était un
vieux notaire, s’en est trouvé fort indigné.
CB: Tout à fait différent de Magritte est le peintre Maurice Pirenne.
Et pourtant vous l'appréciez, lui aussi ?
AB: Je crois que Pirenne est à la fois fort différent et très
proche de Magritte, et j'aurai peut-être l'occasion de m'en expliquer.
Pour moi, Pirenne, c'était d'abord un ami, un ami très cher, qui
est resté mon ami jusqu'à sa mort à 94 ans. Pirenne est
pour moi le dernier des peintres, si on l'entend au sens du champ de peintre
rétinien; c'est peut-être aussi, pour moi, celui par qui s'opérera
une rédemption de la peinture. Où la démarche de Pirenne
et de Magritte se rapproche, en s'opposant, c'est que Pirenne, au fond, montre
dans sa peinture, fait cracher aux objets qu'il peint leur être, mais
leur être à la fois dans leur opacité, dans leur transparence;
il montre la présence réelle des objets. Magritte, on pourrait
dire qu'il montre, lui, les relations entre les objets et le mystère
des objets, dont les relations constituent le néant du monde. Il y a
là une démarche qui est asymptotique tout au moins, au lieu d'être
opposée… et d'ailleurs, Magritte appréciait un certain nombre
des tableaux de Pirenne; il leur reprochait simplement d'être de la peinture,
alors qu'il estimait, lui, Magritte, n'avoir pas le droit de s’abandonner
à la peinture.
CB: Un autre personnage que vous appréciez, que vous avez, cette fois,
vous, principalement, découvert, c'est Christian Beck. Qui était
ce personnage, cet écrivain belge peu connu, sinon méconnu, qui
s'appelle Christian Beck ?
AB: Découvrir est peut-être excessif… Disons qu'il était
rentré dans un oubli total. Christian Beck est un jeune Verviertois.
J'ai été attiré par lui par ce qu'on pourrait appeler la
légende Christian Beck. Je savais qu'il était le prototype du
singe papillon bouffe de nage dans Faustrol; je savais que Gide l'avait mis
en scène; je savais que ce petit Verviertois, parti avec beaucoup d'insolence
inconsciente à la conquête de Paris, avait été, au
début, très favorablement accueilli par les plus grands: Verhaeren,
Maeterlinck, Claudel - Claudel est grand -, Jarry – Jarry, dont il semble
avoir été le meilleur ami pendant un temps, et là on ne
s'explique pas la rupture qui semble s'être produite, sinon peut-être
par le fait que Beck était peut-être, de tous, celui dont le comportement
singeait le plus exactement celui de Jarry… ce qui a pu agacer l'un ou
l'autre.
CB: Et vous avez, mû par votre intérêt, votre passion pour
Christian Beck, vous avez rédigé un ouvrage bibliographique :
Répertoire sur Beck.
AB: De nouveau, intérêt oui… pas passion. Je m'efforce de
rester froid. Oui, euh, j'ai rassemblé tout ce qui était rassemblable
sur Beck: sa bibliographie, sa vie, sa vie encore mal éclaircie, par
endroits. Beck a connu des aventures invraisemblables. Il est allé, par
exemple, rendre visite à Tolstoï, en Russie, à pied, en tapant
les voisins... les copains en cours de route. À un banquet, que lui organisait
je ne sais quelle société liégeoise, où on l'interrogeait
sur Tolstoï – il était le grand homme qui avait vu l'autre
grand homme –, il s'est borné à s'empiffrer et à
dire "Tolstoï, un homme remarquable." J'aime beaucoup cette sobriété.
La publication de ce volume, quand même assez épais – il
doit bien faire 180 pages –, a été marquée à
Verviers par une série de festivités assez exceptionnelles. Il
y a eu l'exposition 'Art d'extrême Occident', qui a été
certainement la plus grande exposition d'art contemporain jamais réalisée
à Verviers – avant Bruxelles! avant Anvers! –, nous avions
chez nous Perec, Arman, Baj,... , mais ça n'a pas été sans
mal et, de nouveau, les ... disons les responsables voyaient la chose d'un très
mauvais œil et il y a eu à cette occasion, à la Baraque Michel
– la première tenue extra muros de l'Oulipo (en 1964). Il y a eu,
évidemment, les incidents de parcours habituels : interdiction d'exposer
au musée quelques heures avant, l'échevin de l'époque trouvant
que ces tableaux étaient des idioties… Mais tout ça s'est
arrangé. Au sujet de Beck, également, c'est la seule fois que
la ville de Verviers nous accordait une subvention – je crois qu’elle
était de mille francs –, et à cette occasion, alors que
Decaudin, Marcel Thiry (de l’Académie), d'autres s'étaient
déplacés pour le colloque, alors que les œuvres complètes
de Chritian Beck étaient exposées en des vitrines, à la
bibliothèque, un conseiller communal s'est écrié, pathétiquement,
en séance du conseil : "Craignez, Messieurs, que ce ne soit qu'une
baudruche qui vous éclate au nez et vous rende ridicule. Je me suis renseigné:
Christian Beck n'existe pas !"
CB: Vous, André Blavier, vous n'avez, en fait, jamais écrit…
enfin, vous n'êtes pas un écrivain; vous n'avez pas fait une œuvre
d'écrivain. Pourquoi ?
AB: En dehors de ce qu'on pourrait appeler mes travaux didactiques – vous
me trouviez tout à l'heure un peu prétentieux parfois dans le
vocabulaire –, j'ai quand même commis un recueil de poèmes,
intitulé La Roupie de Cent Sonnets. Les gens ont été très
déçus: ils croyaient pour quinze balles avoir cent sonnets, ils
en ont eu huit. Ce n'était pas un choix, c'était toute la production.
J'ai aussi écrit un roman qui s'appelait Occupe-toi d’homélies,
qui, à l'époque a été refusé partout, parce
qu'il aurait pu déranger les lecteurs. Depuis, vingt ans après,
ce roman aurait l'air d'être un peu imité de Boris Vian et je n'en
parle plus. Mais si je n'écris, pas c'est que j'ai compris depuis longtemps
d'abord que rien ne m'y poussait, qu'ensuite les rayons inutilisés de
ma bibliothèque, ou les rebuts de caisses le long de la Seine, m'ont
suffisamment montré que d'autres s'en chargeaient.
CB: Ne pas écrire c'est aussi une façon de se refuser à
la confidence ?
AB: (...) Que voulez-vous que je vous confie ?
CB: Au fond, est-ce que vous voyez un point commun entre tous les sujets que
nous avons abordés ?
AB: S'il y en a un, ce serait… ça ne pourrait être que la
‘Pataphysique. Disons que mes apparentes contradictions, mes aspects multicolores,
comme disait Nietzsche, forment, au fond, ma cohérence.