Poésie-Peinture  le site de Philippe Mathy

     

 


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Marcher encore un peu

Se défaire de soi

Laisser aller plus avant

L'homme pressé

Qui nous ronge

 

Nous sommes

Notre plus lourd fardeau

Notre bâillon le plus acharné

Quand pourrait venir l'heure

De tendre les lèvres

Vers le thé brûlant d'une parole

 

Marcher encore un peu

Se décharger de ce qui pèse

Habiter la lenteur de ses pas

 

( Monter au monde )

 

    Peut-être est-ce quand rien ne se passe que tout est présent. Mais cela aussi nous échappe. Nous filons, malgré nous, entre les doigts des jours qui ne nous laissent tâter que leur peau,  rien que leur  peau...

    Parfois, je voudrais enfoncer mon poing dans le ventre du temps, hurler ma rage au creux de ses oreilles, le déchirer jusqu'à presser son coeur entre mes mains pour savoir enfin s’il peut en jaillir autre chose que du sang.

 

         ( Le temps qui bat )

 

POIRE

 

    Le soleil d'octobre allume le froid sur sa peau. J'étais venu guetter les oiseaux. C'est elle qui me requiert: son silence grenu, son immobile pesanteur. Elle semble indifférente à ce qui l'entoure: feuilles froissées, papiers brûlés résolus pour la cendre. Elle se contente d'être, pulpe à la blancheur secrète, invisible dard des graines dans leur étau sucré. Nous sommes face à face sous le ciel pur. Le gel qui rôde ne peut toucher que l'air; ni les vivants ni les choses, pourvu qu'ils s'offrent à la lumière. Je voudrais avancer la main, la toucher avec amour, la caresser comme un sein. Je demeure immobile.

    Et je me dis: quel que soit son destin, pourriture ou bec d'oiseau, bouche d'un enfant maraudeur, rien ne pourra m'ôter cette vision d'octobre, pourvu que je la respecte dans la lumière de ses graines. Je m'en vais, avec au fond des yeux cette grosse goutte, poire pour la soif.

        ( Le temps qui bat )

 

    Nous t'avons donné la vie, nous t'avons donné la mort. Te voici lumière au monde. De la mèche ou de la cire, qui nourrit la flamme de la bougie ? Que serait-elle sans les bouffées d'air sous lesquelles elle vacille ?

    Ne sépare pas ce qui est uni, garde avec toi ta mort, laisse-la grandir, émerger même, qu'elle puisse vérifier l'ombre sous le soleil qui t'illumine, rire et chanter au tempo de tes pas. Garde avec toi ta mort, qu'elle soit ta compagne dissidente. Peut-être n'auras-tu pas assez de toute une vie pour l'aimer. Elle est si claire que tu as peine à la voir. Apprivoise-la, aime-la, afin qu'en ces jours sombres où tu marcheras sur le fil tranchant du désespoir, elle puisse agiter son aile, te pousser à tomber du côté de la vie.

 

        ( Le temps qui bat )

 

      Le soir pose les doigts sur les paupières du jour, allège la pesanteur des ombres.

      Il recouvre la lumière d’une couverture étoilée, la conduit vers un sommeil où possibles sont d’autres clartés.

      La nuit cajole le verger. Les herbes dodelinent, frissonnent, comme si des âmes heurtaient le silence.

 

       ( Jardin sous les paupières )

 

      Des visages me parlent de toi. Des visages que je ne connais pas, qui ne te ressemblent pas.

      Un tissu glisse peut-être sous le fer chaud de ces visages.

       Un tissu que nous ne voyons pas, mais qui  recouvre nos épaules, les jours de solitude où nous risquons de prendre froid.

 

       ( Jardin sous les paupières )

     Quel écho se replie, rumine le silence, amorce le profond des ombres où tombent à regret les chants  d’oiseaux ?

      Le duvet du soir lentement s’amenuise. Les maisons s’allument. Dans le miroir des fenêtres, comme un clin d’œil sous la chaleur des lampes, un visage humain rassemble parfois la nuit dans un nid de clartés.

       ( Jardin sous les paupières )

 

D’un merci.

 

    Si souvent je vais, rêve sans parole, écarté du chemin des heures, incertain du lieu, pas même sûr d’y poser le pas.

    Toujours tes mains dessinent une barque. Je m’y abrite pour oublier les écueils, regarder le ciel. Le flot lent des nuages, le vent qui les anime, la soif qu’ils déclinent, déplient plus loin, sur une rive qui nous ressemble, une escale où retrouver, peu à peu, les mots de la confiance.

(Une eau simple)

D’une sensation.

 

    Tes seins reposent dans mes mains. Vivant est le sommeil dans le mouvement de ta poitrine. Suis-je éveillé ? Endormi, moi aussi ? Une blancheur inachevée m’envahit, une chaux vive poudre mes paumes…

    Puisqu’il ne restera rien, puisque tout s’efface, peu importe que je ne laisse rien ; mais qu’au moins, j’emporte cette flamme tremblée de silence quand s’éteindront nos vies.

(Une eau simple)

 

L’insecte apeuré qui s’esquive

La feuille qui frémit avant la chute

Coccinelle translucide

la goutte qui doucement

descend sur la fenêtre

La poule d’eau

fébrile sur la rive

Le nuage isolé

là-haut qui se déchire

La petite flaque

prise par la gelée tardive

Même la pierre sèche

brûlant l’été sur le chemin

Tout      

Tout réclame le feu d’un regard

 

Rien

Rien n’échappe au passage

où l’obscur marque son sceau

( Un automne au creux des bras)

 

 J’écris : je cherche un sentier pour atteindre le col, passer dans une autre vallée. J’écris sans connaître le chemin, sans certitude. J’écoute la langue parler en moi, à travers moi. Je l’aide à quitter le dedans pour un possible dehors.

*

 Oiseau qui scies d’un coup d’aile le chant sur lequel tu reposais, la branche qui te voit partir jalouse ta folie.

*

 Quand tout poème semble vain, continuer d’écrire, malgré tout. Des poèmes ou des notes, peu importe, mais des fragments de jours arrachés à la prose d’un feu dont nous goûtons la chaleur sans toujours percevoir sa lumière.

( Un automne au creux des bras)

 

 

Sylvie

La petite table de bois, si seule sous tes mains. Pas une lettre, pas un livre, pas même un tiroir où ranger tes silences.

Le soir glisse par la fenêtre. On dirait qu’il s’enfonce dans tes yeux, pressé d’y retrouver la nuit qui veille sous tes paupières, pressé d’y plonger : chute d’un rapace vers une proie invisible, suspendue au bord de l’éternel.

La petite table de bois, si seule sous tes mains, à l’heure où l’on allume les lampes, où, dans les maisons du village, la lumière plante son écharde entre le cœur et les mots tus.

( Un automne au creux des bras)

 

 

Le poète Francis Ponge, dans son Parti pris…, me compare à une cuiller de bois sans manche. Il a raison : seules les couleurs du ciel peuvent étancher ma soif, non l’eau qui me porte.

*

Sans le vide en moi pour recevoir autrui, j’aurais déjà coulé.                                       ( Une barque)

 

Parfois un ange nous traverse,

comme une absence,

un rire dont nous n’aurions perçu

que la transparence.

 

Un affluent nous a rejoint

au seul souci

de se mêler à notre eau.

 

Nous avançons plus forts,

sans même savoir que,

au plus profond de nous,   

un visage

nous a fait don de disparaître.

( Chemin du vent )