DÉCOUVERTES DES MISSIONNAIRES
ET
TOMBEAU DU P. MARQUETTE.
CINQUANTE
ET UNIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles. .
Université
de Saint-Louis, 1858 ³.
³ Cette lettre, comme quelques
autres, nous est parvenue avant le départ du P. De Smet pour ses expéditions
nouvelles.
Mon révérend et
cher Père,
Un journal
protestant de New-York, l'Evening Post, a donné quelques notions
intéressantes sur plusieurs de nos anciens Pères. Je vous l'envoie pour que
vous en publiiez la traduction si vous le juger à propos.
Sommaire. Des missionnaires
importent les premiers en Europe le ver à soie, le mûrier et le quinquina; ils tirent
le sel de Silina et le vin du raisin; introduisent la culture du froment chez
les Illinois et celle de la canne à sucre au Mississipi; exploitent le myrica
cerifera; cuivre, localités; et premières cartes géographiques; les PP.
Jogues ¹, Raymbout, Marquette, Ménard, Dablon; mort du P. Marquette,
situation véritable de son tombeau, translation de ses restes; manuscrits.
¹ voir les Précis Historiques
de 1855, p. 173 : Isaac Jogues, premier missionnaire de New-York.
Dans ces temps où
domine l'esprit de secte, on a examiné, avec bonne foi et avec sévérité, la
conduite des Pères qui ont été les premiers missionnaires du désert. Tous leur
ont rendu ce témoignage d'avoir été véritablement des hommes d'abnégation et de
sacrifice, mûris dans les sciences, mais humbles de cœur et saints de vie,
s'accommodant au sauvage en ménageant ses préjugés, afin de préparer la voie
pour le conduire et le diriger.
Sans vouloir
discuter leur mérite sur ce point, nous devons remplir envers les Jésuites une
dette de reconnaissance, pour avoir fixé l'attention des Européens sur les
découvertes les plus précieuses qui nous soient venues de l'Asie et de
l'Amérique. Les Jésuites furent les premiers qui, en dépit de la vigilance des
Chinois, et après des tentatives réitérées, réussirent à porter en Italie le
ver à soie d'abord, et bientôt après, le mûrier, nourriture propre de
l'insecte. C'est aux Jésuites aussi que l'on doit la connaissance que nous
avons des qualités toniques du quinquina, écorce du Pérou, qui fut
appelée vulgairement et longtemps l'écorce des Jésuites ².
² Au mot anglais bark,
qui signifie écorce, le Dictionnaire anglais de S. Stone ajoute « Jesuit's
bark, le quinquina. » Voici ce qu'en
dit le Dictionnaire de Trévoux : « Écorce qui vient des Indes occidentales, qui
est un remède admirable pour les fièvres intermittentes; elle est compacte, de
couleur rougeâtre, d'un goût amer. Quinquina cortex. L'abre d'où on la tire
croît au Pérou, dans la province de Quito, sur des montagnes près de la ville
de Loxa. On l'appelle aussi Quinaquina, ou China-China. Les
habitants du pays l'appellent Ganapéride, et les Espagnols Palo de
calenturas, c'est-à-dire bois des fièvres. Cet arbre est de la
grandeur à peu près d'un cerisier. Ses feuilles sont rondes, dentelées. Sa
fleur est longue, de couleur rougeâtre; elle est suivie d'une gousse qui
contient une amande plate, blanche, enveloppée d'une membrane mince. Il y en a
deux espèces, un cultivé, et l'autre sauvage : le cultivé est beaucoup meilleur
que l’autre. Le Quinaquina n'est connu des Européens que depuis l'année
1640. Les Jésuites de Rome lui donnèrent beaucoup de réputation en Italie et en
Espagne en 1649. Le cardinal de Lugo en apporta le premier en France en 1650.
Il y fut d'abord vendu au poids de l'or, à cause de la vertu merveilleuse qu'il
a de guérir la fièvre. Étant réduit en poudre, on l'appelait la poudre du
cardinal de Lugo. Les Anglais le nomment la poudre des Jésuites,
parce que ce sont eux qui l'ont apporté des Indes et l'ont fait connaître en
Europe. » (Note de la
rédaction.)
Un Père, nommé
Simon Le Moine, missionnaire parmi les Onondaguas en 1654, s'exprime ainsi sur
le sel tiré de Silina ¹. « Nous en faisons du sel aussi naturel que
le sel marin; nous en avons envoyé un échantillon à Québec. »
¹ Malgré toutes les recherches
faites dans les dictionnaires et les cartes qui embrassent toute l'étendue
depuis le Mississipi jusqu'à l'Atlantique, il a été impossible de trouver des
renseignements sur le Salt springs of Silina.
Un prêtre
catholique romain fut le premier qui, dans le nord-ouest, où peut-être il n'en
avait jamais été fait, fit du vin avec des raisins de ce pays : c'était
le P. Zenobius, missionnaire chez les Illinois. « Quand le vin nous
manqua, -- écrivit-il, -- pour la célébration des divins mystères, nous
trouvâmes moyen, vers la fin d'août, de nous procurer des raisins sauvages qui
commençaient à mûrir, et nous en fîmes du très bon vin. Il nous servit pour
dire la messe jusqu'au second désastre, arrivé quelques jours après. »
Les Jésuites introduisirent
les premiers chez les Illinois la culture du froment, ainsi que celle de
la canne à sucre dans la vallée du Mississipi. Le martyr Rasles, membre
de la Compagnie de Jésus, parle de la cire végétale connue dans le commerce
comme fournie par les grains d'un arbrisseau, myrica cerifera. C'est la
première notice que nous ayons trouvée sur cette curieuse production.
« Les îles de cette mer, -- dit-il, -- sont bordées d'une espèce de
lauriers sauvages, qui, en automne, produisent de petits grains comme ceux du
genévrier. D'une quantité de trois boisseaux de ces grains, on peut tirer près
de quatre livres de cette cire, aussi pure que belle. Une immense quantité de
ces lauriers croissent dans les îles et sur les bords de la mer, et en si grand
nombre qu'une personne peut, en un jour, facilement ramasser quatre mesures ou
boisseaux de ces grains. Ils sont suspendus comme des grappes. J'en ai envoyé
une branche à Québec, ainsi qu'un gâteau de cire, et l'on a trouvé le tout
excellent. »
Il a déjà été question
de ce que le P. Dablon raconte, dans sa relation de 1666 à 1670, du cuivre du
lac Supérieur, et de toute la partie nord-ouest : les environs des grands lacs,
la rivière Saint-Laurent et le haut Mississipi. Rien n'était connu jusqu'au
moment où les Pères donnèrent leurs relations. Les cartes qu'ils y ont tracées
sont considérées, maintenant encore, comme d'une exactitude remarquable, et ce
furent les premiers dessins de ce pays qu'on eût vus.
En 1608,
Champlain fonda Québec. Il rassembla des religieux, qui se joignirent à lui
successivement; il visita toutes les tribus indiennes depuis le détroit jusqu'à
Niagara et depuis le lac Nipissing jusqu'à Montréal. « Cinq années avant
qu'Elliot, de la Nouvelle-Angleterre, eût adressé le moindre mot aux Indiens à
six milles de sa retraite de Boston, les missionnaires français plantèrent la
Croix à Sault-Sainte-Marie, et de là leurs regards se portèrent sur le pays des
Sioux et sur la vallée du Mississipi. En 1641, deux Jésuites, Isaac Jogues et
Charles Raymbout, sont envoyés à Sault-Sainte-Marie. Marquette quitte Mackinaw
le 4 juin 1662, et nous en concluons qu'une station y avait été établie avant
cette époque. En 1660, le vétéran Ménard s'embarque pour relever la Croix de
Sault-Sainte-Marie, plantée, vingt ans auparavant, par ses compagnons Jogues et
Raymbout. Il pénètre dans la baie de Reewenaw du lac Supérieur; mais tandis que
ses nombreux projets le poussent vers les Sioux du haut Mississipi, il périt
dans les forêts par la hache de l'Indien ou par la faim. » En 1668, nous retrouvons le P. Marquette se
fixant sur le côté américain de Sault-Sainte-Marie. L'année suivante arrive le
P. Dablon; on bâtit une église. Vers la même époque, on fait mention de La
Pointe, qui semble avoir été un intermédiaire ou point de ralliement entre le
pays des Illinois et celui du lac Supérieur.
Bancroft
rapporte, d'après le P. Charlevoix, que la mort de Marquette fut subite, et,
humainement parlant, imprévue pour lui-même et pour sa suite. Voici dans
quelles circonstances. Il avait élevé un autel, et, après avoir dit la messe,
il demanda à ses hommes de le laisser seul pour une demi-heure. A leur retour,
ils le trouvèrent mort. Le corps fut enterré dans le sable, à l'endroit même où
il était tombé, et on y mit une croix pour en marquer la place.
Un ouvrage,
publié en 1852, par Redfield, sur la découverte du Mississipi et du Nord-Ouest,
et sur les recherches qu'on y a faites, ouvrage édité par John Gilmary, a jeté
du jour sur ce récit. Il prouve que le P. Charlevoix n'a pas fait assez de
recherches pour ses mémoires, car ses ouvrages sur le Canada ont été écrits
avant la dissolution du collége des Jésuites dans ce pays, et il aurait pu
recourir aux écrits que Shea a fait imprimer. Voici comment ces écrits ont été
publiés. Quand les Jésuites furent bannis par le gouvernement britannique, le
vénérable P. Cazot, sentant que sa mort enlèverait le dernier membre de la
Compagnie de Jésus au Canada, déposa les manuscrits qu'il possédait à
l'Hôtel-Dieu, qui est l'hôpital de Québec, et ils y furent gardés soigneusement
par le supérieur jusqu'à ce qu'il se fût présenté quelqu'un à qui on pût les
confier. En 1844, ils furent remis à un membre de l'Ordre des Jésuites.
D'après ces
manuscrits, qui ont tous les caractères d'authenticité; il semble que, le P.
Marquette était averti, aussi bien que ses fidèles néophytes, qu'il allait
mourir; car il avait fait tous les préparatifs pour ce moment solennel. Il
avait prescrit toutes les prières qu'il fallait réciter, et choisi le lieu de
sa sépulture. On sait donc maintenant, grâce à ces détails, que le P. Marquette
ne repose pas « près de la petite rivière qui porte son nom, » comme toute
histoire d'école 1'a répète, d'après les plus grands chroniqueurs; après deux
cents ans, son Requiem a retenti sous d'autres vents et près d'autres
eaux que ceux du lac Michigan.
Il fut enterré
sur le bord de ce lac, comme on le raconte ordinairement. La croix qui s'y
élevait, marquait aux Indiens la place de son tombeau. Deux ans après sa mort,
au jour même de son anniversaire, les Kiskakous, qui avaient été son troupeau,
en revenant de leur chasse, s'arrêtèrent devant les restes de leur père, et,
d'après leurs idées indiennes, ils résolurent de le déterrer et de le
transporter dans leur mission. Aussitôt ils se mettent à l'œuvre : les
ossements sont placés dans une jolie boîte d'écorce; la flottille se change,
pour continuer sa route, en cortège funèbre, et le missionnaire achève, après
sa mort, un voyage que la vie ne lui a pas permis de terminer. Un certain
nombre d'Iroquois se joignent à eux, et, lorsqu'ils s'approchent de Mackinaw,
d'autres canots s'avancent à leur rencontre, avec les deux missionnaires de
l'endroit. Là, sur les eaux, retentit un solennel De Profundis, qui est
continué jusqu'à ce que le corps ait été déposé à terre. On le transporta à
l'église, avec la croix, des prières et des flambeaux, brûlants comme son zèle,
et de l'encens, s'élevant vers le ciel comme ses soupirs. Dans l'église, un
drap mortuaire avait été préparé selon l'usage établi, pour recevoir les
cercueils. On y déposa la petite boîte d'écorce, et, après le service solennel,
elle fut mise dans un petit caveau au milieu de l'église. C'est là qu'il
repose, disait quelqu'un, comme l'ange tutélaire de notre mission des Ottawas.
Il y repose encore, car je ne trouve rien qui indique qu'on l'ait transposé
dans la suite. Une tradition vague, comme celle de sa mort, prétend, selon le
P. Charlevoix et d'autres, qu'il se trouve encore à l'embouchure de sa rivière;
mais il est certain qu'il a été porté dans son église du Vieux-Mackinaw,
en 1677. Cette église, à en juger par une relation manuscrite de 1675, avait
été élevée après que le P. Marquette fut parti de Mackinaw, probablement vers
1674. L'établissement du poste du détroit fit partir de Mackinaw les chrétiens
Hurons et Ottawas, et le lieu resta désert. Les missionnaires, désespérant de
pouvoir faire quelque bien parmi le petit nombre de païens, et de païens coureurs
de bois, qui languissaient encore en ce lieu, résolurent d'abandonner le
poste et mirent le feu à leur église, vers 1706. Dans la suite, on en
construisit une autre; mais elle a disparu depuis longtemps.
Un autre récit,
plus circonstancié, auquel ce que nous avons reproduit semble avoir été
emprunté, a été écrit par le P. Claude Dablon, collaborateur du P. Marquette à
Sault-Sainte-Marie. Il y est rapporté que « les Indiens, avant d'enlever
le corps du P. Marquette du lieu de sa sépulture, ouvrirent son tombeau,
découvrirent le corps et le trouvèrent les chairs et les entrailles desséchées,
mais entier, sans que la peau eût souffert la moindre corruption. » Cela ne les empêcha pas de le disséquer,
selon leur coutume; ils lavèrent ses os, les firent sécher au soleil, les
mirent soigneusement dans une boîte d'écorce de bouleau, et les portèrent à la
maison de Saint-Ignace. Le convoi se composait à peu
prés de trente canots bien rangés, où se trouvaient un grand nombre d'Iroquois,
qui s'étaient joints à nos Algonquins pour honorer la cérémonie.
Nous apprenons plus
loin que « tous les Indiens français de la place, avec les deux prêtres, après
avoir forcé le convoi de s'arrêter en s'approchant du lieu de sa destination,
firent les questions ordinaires, comme si les restes qu'ils portaient étaient
réellement ceux du P. Marquette. » On
les déposa à terre, comme il a été dit plus haut, sous le chant solennel du De
Profundis, et on les laissa, recouverts du poêle, toute la journée du lundi
de la Pentecôte, 8 juin, et le jour suivant. Lorsque les honneurs funèbres eurent
été rendus, on déposa ses restes dans le petit caveau au milieu de l'église.
Dans une note, il
est dit, sur le témoignage d'Hennepin, que l'église était entourée de
palissades de vingt-cinq pieds de hauteur, qu'elle était située près d'une
grande pointe de terre, vis à vis l'île de Maekinaw, ce qui indique le lieu
désigné dans les manuscrits comme devant être le « Vieux-Mackinaw, »
ainsi qu'on le nomme communément aujourd'hui.