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1859 - lettre 50 - Les Mormons.

1er FÉVRIER 1859                                                                                               171e LIVRAISON

 

PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES, SCIENTIFIQUES

 

 

LES MORMONS.

 

CINQUANTIÈME   LETTRE  DU  R. P. DE  SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

Sommaire.  Le fondateur de la secte mormone; le livre de Mormon : origine, nom, étymologie ; autres livres; organisation de la secte; établissement dans l'Illinois et aux Montagne-Rocheuses; ville du Lac-Salé et l'Utah; statistique de la population mormone; Brigham Young, chef actuel; son ambition révolutionnaire; expédition américaine; organisation des troupes mormones, et sociéte secrète ou maçonnique.

 

Université de Saint-Louis, 19 janvier 1858 ¹

 

¹ Cette lettre nous est parvenue, comme quelques autres que nous publierons, avant le départ du P. De Smet pour ses expéditions nouvelles, et, par conséquent, avant la guerre contre les Mormons.

 

                   Mon révérend et cher Père,

 

Je me propose de vous donner, dans cette lettre, une courte notice sur la secte fanatique des Mormons, contre laquelle le gouvernement des États-Unis vient d'envoyer des troupes, afin de les assujettir aux lois ou de les forcer à quitter le pays. Les faits que je rapporterai sur l'origine et l'histoire de ce peuple singulier sont principalement tirés d'un livre récemment publié par Jean Hyde, qui a été Ancien (Elder) ou ministre de la secte mormone.

 

Le fondateur des Mormons est un nommé Joseph Smith, issu d'une famille obscure et né le 23 décembre 1805, à Sharon, comté de Windsor, dans l'État de Vermont. Toute la vie de cet homme, dès sa jeunesse, a été, marquée par le fanatisme, la fourberie et le vice. Plus de cinquante personnes, de bonne réputation et estimables sous tous les rapports, qui le connurent à Palmyre, dans l'État de New-York, où il s'était établi avec sa famille, ont témoigné, sous serment, que Joseph Smith était regardé comme un homme sans caractère moral et adonné à des habitudes vicieuses. En 1820, Smith avait embrassé le méthodisme. Au mois d'avril de la même année, il prétendait avoir eu une révélation du Ciel, pendant qu'il était occupé à prier dans les bois. Il dit que Dieu le Père et Jésus-Christ son Fils lui étaient apparus, et lui avaient déclaré que ses péchés étaient remis, que Dieu l'avait choisi pour rétablir son royaume sur la terre et propager de nouveau la vérité de l'Évangile, que le christianisme tout entier avait perdue. En 1825, Smith, oubliant ses révélations aussi bien que sa prétendue mission divine, s'adonna de nouveau, comme il l'avait fait autrefois, aux blasphèmes, à la fraude, à la boisson et à toutes sortes de vices. Alors, dit-il, un ange lui apparut et lui révéla' l'existence d'un livre, écrit sur des plaques d'or et contenant l’histoire des anciens habitants de l'Amérique. C'est là l'origine du livre de Mormon on Bible d'or, qui est le Coran de ces nouveaux mahométans. Le jour suivant, Smith alla visiter l'endroit où l'ange lui avait dit qu'il trouverait le livre; c'était sur la pente d'une colline, entre Palmyre et Manchester. Il prétendit y avoir trouvé, en effet, des plaques d'or renfermées dans une boîte de pierre; mais cette fois il essaya en vain de les enlever. Il y eut, dit-il, un grand combat entre le démon et les anges à son sujet; mais, quoique le démon fût battu, l'ange ne donna pas le livre à Smith, qui ne le reçut que quatre années plus tard, le 22 septembre 1827.

 

Le livre de Mormon est, comme le Coran, un tissu de contradictions, de citations et d'inventions absurdes. Le tout est mêlé de divers passages tirés de l'Écriture sainte. Il est même prouvé que la partie donnée comme historique n'est qu'un plagiat d'un roman de Salomon Spalding, dont Joseph Smith aurait volé le manuscrit. Spalding avait écrit, sous le titre de Manuscrit trouvé, un roman sur l’origine des sauvages de l'Amérique. Il mourut avant de l’avoir publié. Après sa mort, sa veuve vint s'établir dans l'État de New-York, et l'on sait que Smith travaillait parfois dans le voisinage de sa maison. Quelque temps après la publication du livre de Mormon, elle s'aperçut que le manuscrit de son mari avait disparu. Plusieurs des proches parents et des amis de Spalding y reconnurent le Manuscrit trouvé, légèrement changé. Spalding avait eu la coutume de leur lire de longs extraits de son roman; la singularité des faits, des noms, du style, qui était une imitation de celui de l'Écriture, les avait tellement frappés qu'ils ne l’oublièrent point. Or, le livre de Mormon avait les mêmes caractères, les mêmes noms étranges, les mêmes faits incroyables, le même style. Jean Spalding, frère de l'auteur, s'exprime ainsi sur cette question : « Le livre de mon frère avait pour titre le Manuscrit trouvé. C'était un roman historique sur les premiers habitants de l'Amérique. Il avait pour but de démontrer que les Indiens de l'Amérique étaient les descendants des Juifs ou des Tribus perdues. Il y était donné une description détaillée de leur voyage par terre et par mer, depuis leur départ de Jérusalem jusqu'à leur arrivée en Amérique, sous les ordres de Nephi et de Lehi... J'ai récemment lu le livre de Mormon. A ma grande surprise, j'ai trouvé à peu près, les mêmes matières historiques, les mêmes noms, etc., tels qu'ils se trouvaient dans les écrits de mon frère. »  Plusieurs autres personnes, qui avaient bien connu Salomon Spalding, et qui, pour la plupart, n'avaient nullement connu Joseph Smith, ont donné sous serment des témoignages semblables.

 

Le livre de Mormon tire probablement son nom d'un des chapitres de ce roman. Un descendant de Lehi obtint les plaques d'or, d'airain, etc., sur lesquelles les prophètes avaient gravé l'histoire des voyages et des guerres de leur race, et ce descendant s'appelait Mormon. Il fit un abrégé de cette histoire et la donna à son fils Moroni. Celui-ci y ayant ajouté un abrégé de l’histoire de Jared, renferma le tout dans une boîte, qu'il enterra sur une colline, l'an 400 de notre ère. Smith, se disant choisi pour donner au monde ce livre merveilleux, prétendit avoir reçu le don de le comprendre et de le traduire. Il n'écrivit pas cette traduction lui-même, mais il la dicta. Pendant la dictée, il se cachait derrière un rideau fait d'une couverture de lit, car les plaques étaient tellement sacrées, qu'il n'était point permis à son secrétaire même de les contempler. Pour donner une idée encore plus haute de sa Bible d'or, il expliqua le titre à sa manière. Selon lui, te mot Mormon vient du mot égyptien mon, qui signifie bon, et du mot anglais more, qui signifie plus; de sorte que mormon signifie littéralement meilleur. Or, la Bible, dit Smith, dans sa signification la plus étendue, signifie bon, puisque le Sauveur a dit dans l'Évangile, selon saint Jean : « Je suis le bon Pasteur. »  Le peuple fanatique et ignorant croit à toutes ces fables.

 

Le livre de Mormon, quoique le mieux connu, n'est pas le principal des livres religieux de la secte : le livre des Enseignements et des Alliances, contenant quelques-unes des révélations que Smith prétendait avoir obtenues du Ciel, est regardé, par ses disciples, comme le livre de la loi que Dieu a donné à cette génération. Smith a encore publié d'autres révélations, qui sont contenues dans un petit livre appelé la Perle de grande valeur. Une grande partie des doctrines de Smith n'est qu'une répétition des œuvres de diverses sectes protestantes. Il a imité Mahomet dans l'infâme immoralité, en permettant la polygamie. A tout cela, son successeur a encore ajouté des doctrines abominables sur la nature et les attributs de Dieu.

 

Smith organisa sa nouvelle religion en 1830. Il ne comptait alors que six disciples. L'année suivante, ayant obtenu de nouveaux adhérents, il envoya les Anciens deux à deux prêcher la nouvelle doctrine. Quand le nombre de ses disciples fut devenu assez considérable, il en établit une colonie dans le Missouri; mais leur conduite détermina les habitants de cet État, d'abord ceux des environs d'Indépendance, où les Mormons s'étaient établis en premier lieu, et ensuite ceux des environs de la ville de Liberty, à les chasser de leur territoire. En 1834, la secte mormone adopta le titre pompeux d'Église de Jésus-Christ des Saints des derniers jours, et de là les Mormons s'appelèrent les Saints des derniers jours, ou simplement les Saints.

 

Smith et ses adeptes, ayant reçu, en 1839, une grande étendue de terre de l'État de l'Illinois, dans une belle localité sur les bords du grand fleuve Mississipi, y bâtirent la ville florissante qu'ils appelèrent Nauvoo, y construisirent un temple magnifique; dont il ne reste aujourd'hui que les ruines, et y vécurent jusqu'en 1844, lorsque de nouveau ils se rendirent odieux aux habitants de cet État. Ils furent donc attaqués par une multitude effrénée, et le soi-disant prophète Joseph Smith et son frère Hyrum furent assassinés dans la prison de Carthage.

 

En 1845 ces persécutions continuèrent, et les Mormons, forcés enfin de quitter Nauvoo, résolurent en conseil d'aller chercher une demeure solitaire et permanente dans quelque vallée fertile au pied des Montagnes-Rocheuses. Ils exécutèrent leur projet en 1847, pénétrèrent dans le désert à une distance de plus de 1,200 milles, et fondèrent une nouvelle ville sur les bords du grand lac Salé, au pied d'une haute chaîne de montagnes, formant une portion des limites orientales de ce qu'on appelle, dans la géographie des États-Unis, le Grand-Bassin. Brigham Young, successeur de Joseph Smith comme prophète et comme chef, fut leur conducteur dans ce long et pénible voyage. La vallée du Grand-Bassin s'étend sur un espace de 500 milles du nord au sud, et de 350 de l'est à l'ouest. Elle est formée par les montagnes Sierra Madre, qui la bornent à l'est, et par les chaînes de montagnes Goose Creek et Humboldt, qui la terminent à l'ouest. Tout le territoire d'Utah, que les Mormons occupent, contient 187,923 milles carrés. Le lac, qui' n'a aujourd'hui qu'une longueur de 70 milles sur fine largeur de 35, remplissait probablement, à une époque reculée, la vallée tout entière. De toutes parts, sur les côtés des montagnes, à une hauteur uniforme, on voit encore les traces que les eaux seules paraissent avoir pu faire. En 1841, j'ai traversé une grande partie de cette vallée, dans mes courses aux Montagnes-Rocheuses. Le pays était alors boisé et agréable, arrosé par des fontaines et des ruisseaux, serpentant autour de la vallée. Depuis que les Mormons l'occupent, les forêts ont disparu en grande partie sur le penchant des côtes et des montagnes, et, au fur et à mesure que les neiges sont plus exposées aux rayons du soleil et se fondent plus vite, les fontaines se dessèchent et les ruisseaux donnent à peine assez d'eau, dans le printemps, pour fournir aux besoins de l'irrigation des champs cultivés et des troupeaux d'animaux domestiques.

 

La ville du Lac-Salé compte à présent, environ 15,000 habitants. Ce sont pour la plupart des Anglais, des Écossais et des Suédois. A peine un quart des Mormons sont Américains de naissance. Ils se trouvent répandus çà et là dans des bourgs et des villages de toutes les plaines et de toutes les vallées du territoire d'Utah, ainsi nommé d'une tribu de sauvages qui habite cette contrée. Ce territoire est borné au nord par l'Orégon, à l'ouest par la Californie, à l'est par les territoires de Nébraska et de Kansas, au sud par le Nouveau-Mexique. Le nombre total des habitants du territoire ne s'élève pas à 50,000, quoique les chefs mormons, par des motifs intéressés, disent qu’il s'élève beaucoup plus haut. On fait remonter le nombre des Mormons répandus dans différents pays à près de 300,000. Ils envoient leurs émissaires dans toutes les parties du globe. Ceux-ci se gardent bien de présenter le mormonisme sous ses couleurs réelles à ceux qui ne sont pas préparés à l'accepter tel qu'il est. On assure qu'il se trouve parmi les Mormons du Lac-Salé un grand nombre de personnes qui n'ont accepté la nouvelle secte que dans l'attente d'y trouver un paradis terrestre avec une abondance sans bornes pour tous leurs besoins. Quand une fois ils sont arrivés dans l'Utah, il leur devient très difficile d'échapper aux piéges préparés et au pouvoir despotique des chefs.

 

Brigham Young, président de l'Église mormone et gouverneur (rebelle aujourd'hui) du territoire d'Utah, jouit d'une autorité absolue parmi les siens. Cet homme est, comme Joseph Smith, originaire du Vermont. Il naquit à Wittenham, le 1er juin 1801. Ayant embrassé le mormonisme en 1832, il devint bientôt l'intime ami de Joseph Smith. Depuis qu'il est devenu le chef des Mormons, il a montré une ambition sans bornes, mais aussi des talents supérieurs à ceux de Smith. Il travaille à établir le mormonisme sur tout le continent américain.

 

Quant au territoire qu'il gouverne, il veut en faire un État indépendant dans la Confédération. Il a souvent déclaré qu'il ne permettra jamais qu'un autre devienne gouverneur d'Utah. Il défie l'autorité du Président et de tous les États-Unis. Les juges et les autres officiers que le gouvernement général a nommés pour l'administration civile de d'Utah, ont été obligés de quitter le territoire où ils se sont vus incapables d'exercer leurs fonctions. Young a établi des tribunaux de sa façon, et, dans les cours des États-Unis qu'il tolérait avant sa rébellion, les jurys ne portaient leurs sentences que d'après ses ordres. Le gouvernement résolut enfin de faire respecter son autorité, même par la force, s'il le fallait. En conséquence, dans le courant de l'automne dernier (1857), une troupe de 2,500 soldats fut envoyée au territoire, pour maintenir le nouveau gouvernement et tout son état-major.

 

A cette nouvelle, Young se prépare aussitôt à la résistance. Les troupes ont déjà passé les frontières de l'Utah, mais les rigueurs de l'hiver les arrêtent à environ cent cinquante milles de la capitale des Mormons. Ceux-ci ne sont pas restés oisifs : ils ont surpris un convoi de soixante-seize waggons, les ont pillés et brûlés. Tous les animaux de charge, chevaux, mules et bœufs, ont été emmenés par eux. Cette perte est évaluée à un million de dollars. Les troupes, mal logées et mal nourries, souffriront beaucoup et terriblement si l'hiver est rigoureux, comme il l'est ordinairement dans les parages élevés qu'elles occupent. Aussitôt que la bonne saison s'ouvrira, de grands renforts leur seront envoyés. Il y a ici grande diversité d'opinions sur cette affaire. Plusieurs disent que la guerre sera longue et cruelle, et que les Mormons résisteront jusqu'à la mort. Une grande manifestation de la part du gouvernement sera nécessaire, sans doute, et je pense qu'à mesure que les nouvelles forces s'approcheront du territoire rebelle, les Mormons s'en éloigneront, après avoir mis le feu à toutes leurs habitations, et qu'ils seront en route pour aller prendre possession d'une nouvelle terre, le Sonora peut-être ou quelque autre plage encore peu peuplée du vaste territoire mexicain. Cette secte fanatique ne trouvera de repos qu'en dehors de toute autre juridiction civile; elle maîtrisera tout et s'assujettira tout, à moins qu'elle ne soit maîtrisée elle-même à temps et éloignée.

 

Encore un mot sur les Mormons et je finis. Une nouvelle organisation a été donnée aux troupes mormones. En 1840, Smith organisa la légion de Nauvoo, et força tous ses disciples, depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de cinquante, de s'y engager. Cette petite troupe a continuellement augmenté, et conserve son ancien nom. Aucun effort n'est épargné pour rendre les soldats parfaits dans les exercices et la discipline militaire. Ils ont à leur tête des officiers qui servirent sous le général Scott dans la guerre du Mexique. L'armée entière de Young pourrait, en cas de nécessité, être élevée au chiffre de 8,000 hommes. Ce nombre de soldats ne serait aucunement à craindre s'ils n'étaient tous animés d'un esprit de fanatisme, qui les fera combattre, s'ils en viennent aux mains, avec une opiniâtreté semblable à celle qui animait les premiers mahométans. Outre la communauté de religion et d'intérêts, il existe entre eux un autre lien : un grand nombre sont liés à leur président et prophète Young par des serments horribles. Il existe parmi ce peuple une société qu'ils appellent la Fondation Mormone (Mormon Endowment). On y est admis au milieu des cérémonies les plus capables d'inspirer une terreur superstitieuse. Les initiés font serment d'une obéissance aveugle, telle qu'elle est entendue par les sociétés secrètes de l’Europe. La peine de mort attend ceux qui violent leurs serments. Si les Mormons veulent la guerre, comme ils le proclament à haute voix, l'occasion se présentera dans le courant de cette année; mais ils ne pourront offrir une longue résistance, aux troupes des États-Unis.

 

                   J'ai l'honneur d'être,

 

                                  Mon révérend père,

 

                                                        Rae Vae servus in Christo,

 

                                                              P. J. DE SMET, S. J.