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1859 - lettre 49 - Conversion et mort chrétienne du fils unique d'un sénateur protestant américain.

CONVERSION ET MORT CHRÉTIENNE

 

DU FILS UNIQUE D’UN SÉNATEUR PROTESTANT AMÉRICAIN.

 

QUARANTE-NEUVIÈME  LETTRE  DU  R. P. DE  SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

Université de Saint-Louis, 7 mai 1858 ¹.

 

                   Mon révérend et cher Père

 

Les États-Unis ont perdu une de leurs plus grandes célébrités, dans la personne du colonel Benton, qui fut pendant trente années sénateur du Missouri au congrès. On lui a fait ici les obsèques les plus magnifiques, auxquelles plus de 20,000 personnes ont assisté ².

 

¹ Cette lettre nous est parvenue, comme quelques autres que nous publierons, avant le départ du P. De Smet pour ses expéditions nouvelles.

 

² Thomas Benton est mort à Washington, le 10 avril dernier, à l'âge de 76 ans.  « Tous les partis, -- dit l’Univers, -- s'accordent pour porter le deuil d'un homme qui se recommandait par l'austérité de son caractère et par une absence totale d'ambition. Les journaux racontent, dans les plus grands détails, les derniers moments d'une vie consacrée tout entière à son pays. Mais de cette lutte suprême d'une âme près de quitter la terre, nous ne voyons rapporter que des préoccupations politiques, et pas une aspiration vers Dieu. L'honorable M. Benton appartenait de nom à la secte presbytérienne, et cependant pas un ministre n'a été appelé près de lui, pas une prière n'a été dite à son chevet. Tel est le spectacle que donnent invariablement les grands hommes du protestantisme. »

Le Courrier des États-Unis termine en ces termes son article nécrologique sur M. Benton : « Cette existence hors ligne a été couronnée par une fin d'une grandeur vraiment antique. Le vieil athlète a vu littéralement la mort approcher pas à pas, sans un mouvement de faiblesse et de trouble. Déjà un pied dans le cercueil, il dictait les dernières phrases de son livre, réglait avec son éditeur les détails de la publication, et avait avec le président un entretien suprême où les affaires du pays ont trouvé leur place. Les hommes qui savent ainsi quitter la vie se comptent dans l'histoire.

» On dit, -- et nous sommes portés à le croire, -- que les derniers mots murmurés par M. Benton ont été l'expression de ses vœux pour l'avenir de l'Union. En mesurant dans sa pensée, prête à s'éteindre, l'abîme qui sépare l'époque de ses premiers souvenirs de celle de son heure suprême, il a dû, en effet, emporter dans sa tombe plus d'une réflexion amère, plus d'une appréhension légitime. »

Le New-York Herald dit, de son côté : « L’entrevue entre le président et M. Benton, quelques heures avant la mort de ce dernier, s'est prolongée pendant longtemps, et M. Buchanan s'est retiré profondément ému. M. Benton lui a parlé de son extrême sollicitude pour la condition des affaires publiques, ainsi que de ses douloureuses appréhensions pour les dangers imminents qui menacent le pays. Le mourant a exhorté le président à se reposer sur l'assistance divine, et à ne pas compter sur les hommes, qui le tromperaient. »

» Malgré cette absence de toute manifestation religieuse extérieure, nous voulons croire que le célèbre homme d'État s'est préoccupé de l'avenir de son âme encore plus que de l'avenir de son pays; et ce qui nous inspire cette confiance, c'est la conduite de M. Benton il y a six ans, lorsqu'une grande affliction de famille vint le frapper. A cette époque, son fils unique mourut après s'être converti au catholicisme, et le malheureux père se montra plein de reconnaissance envers le saint Jésuite, instrument de cette conversion. En 1852, le P. De Smet écrivit sur ce sujet une lettre a l'un de ses confrères. Depuis la mort de M. Benton, le vénérable missionnaire des Montagnes-Rocheuses a autorisé le journal catholique de New-York à rendre sa lettre publique. »    (Note de la rédaction.)

 

A la demande de l’éditeur du Freeman's Journal de New-York, je lui ai envoyé les détails de la conversion de Randolphe Benton, mort en 1852, fils unique du sénateur, et voici, sur ce sujet, le contenu d'une lettre que j'avais adressée, le 1er avril 1852 au R. P. M...., à Baltimore, et que le journal de New-York a publiée.

 

Lorsque Kossuth semait au milieu de notre ville la zizanie politique et religieuse, Dieu vint, par la conversion de plusieurs protestants, consoler ses enfants calomniés. Pour répondre au désir exprimé dans votre dernière lettre, je vous donnerai des détails sur la conversion du jeune Randolphe Benton, fils unique du célèbre et honorable Thomas Benton, l'un des hommes d'État les plus éminents de cette vaste république.

 

Ce grand homme, qui a servi sa patrie pendant trente années en qualité de sénateur du Missouri, avec la plus grande distinction et le zèle le plus patriotique, professe, ainsi que toute sa famille, la religion presbytérienne. Randolphe, doué de grands talents naturels, était, quoique très jeune encore, difficile à gouverner, ce qui causait beaucoup d'inquiétudes à ses dignes parents, surtout à son respectable père, qui avait fondé sur lui ses plus grandes espérances. Il n'avait que vingt-deux ans et quatre mois lorsque la mort le ravit à sa famille, et déjà il avait parcouru la plupart des États de l'Union, le Nouveau-Mexique, la Californie et l'Orégon. A l'âge de quatorze ans, il avait accompagné son beau-frère, le célèbre colonel Fremond, dans son exploration du Grand-Désert de l'Ouest. Quatre ans plus tard, il résida pendant quelque temps à Westphalia, dans le Missouri, où nous avons une résidence, et il s'y appliqua à l'étude de la langue allemande, sous la direction d'un des Pères. Peut-être est-ce à cette circonstance qu'on doit attribuer le grand respect pour notre sainte religion qu'il montra depuis. Je vous donnerai brièvement les détails de sa conversion.

 

Le jeune Benton était revenir du Nouveau-Mexique à Saint-Louis, et s'y trouvait avec ses parents depuis quelques semaines. Il conçut l’idée de s'appliquer à l'étude des sciences et des langues. Dans cette intention et de l'avis de son père, il se présenta au recteur de l'université de Saint-Louis, demandant d’être admis comme externe, si son âge avancé lui refusait l'entrée comme pensionnaire.

 

Tous les arrangements avaient été pris pour son admission et ses études, lorsque, quelques jours après, Randolphe fut attaqué d'une diarrhée bilieuse, qui le réduisit bientôt à une excessive faiblesse.

 

Sur ces entrefaites, l’honorable sénateur me rencontra dans les rues de Saint-Louis et me communiqua la triste nouvelle de la maladie de son fils. A sa demande, je visitai le malade et je le trouvai dans un état très alarmant. Le jeune Benton m'exprima la grande joie qu'il éprouvait en me voyant, et me remercia de ma visite. Je m'assis près de son lit, et je l'exhortai à mettre toute sa confiance dans la divine Providence et dans les miséricordes du Seigneur. Mes paroles furent écoutées avec une attention extraordinaire, et le jeune homme manifesta en même temps de grands sentiments de piété et de résignation à la volonté de Dieu.  « Seigneur !.... -- s'écria-t-il. -- Oui, le Seigneur nous envoie ce qui est bon pour nous. »  Je lui parlai ensuite des points essentiels de la religion; le jeune Randolphe y donna son assentiment en termes remplis d'onction et de piété. Le sénateur était présent à cette entrevue. Voyant son fils dans des dispositions si chrétiennes, il me serra affectueusement la main; puis, me conduisant à une petite distance du lit, il me dit avec transport : « Oh! que c'est consolant !  Les paroles de mon fils me remplissent de joie, malgré l'affliction qui me déchire le cœur !  Que Dieu en soit béni !  S'il meurt, il mourra chrétien ! »  Le vénérable vieillard fondit en larmes et se retira dans une chambre voisine pour cacher son émotion.

 

Je revins m'asseoir près du lit de Randolphe, et il me fit connaître ses désirs d'être reçu dans le sein de l'Église catholique. « De tout mon cœur, -- me disait-il, -- je désire recevoir le baptême. C'est une bien grande faveur que le Ciel me fait !  Mon père y consentira sans doute. »

 

J'entrai aussitôt dans l'appartement, où le sénateur s'était retiré, pour lui communiquer les désirs de son Randolphe et pour le consoler par le récit des dispositions religieuses de son fils. Je lui parlai en même temps de l'urgence et de la nécessité du baptême. Le sénateur y consentit volontiers. Il aurait désiré que la cérémonie fût retardée « jusqu'à ce que les doses soporifiques, administrées au malade depuis un jour, lui eussent procuré quelque repos; » mais il y avait du danger à ce délai. Ce sommeil forcé m'inquiétait. Je fis remarquer au sénateur que la cérémonie n'empêcherait que de quelques courts instants le repos du malade, et qu'elle servirait même à tranquilliser son esprit. M. Benton me pria alors affectueusement de remplir mon saint ministère auprès de son fils.

 

Randolphe reçut avec joie et reconnaissance le consentement de son père. Il se prépara aussitôt à recevoir dignement le saint sacrement du baptême. Pendant que je le lui conférais, il croisa dévotement les bras sur sa poitrine, et, levant les yeux au ciel, il pria avec beaucoup de ferveur et remercia Dieu de la grâce insigne qu'il daignait lui accorder. Je l'engageai ensuite de tâcher de prendre du repos, et, ayant quitté le malade, j'allai chercher la sainte Eucharistie et les Saintes Huiles.

 

Une heure après, je reçus la lettre suivante, écrite par le colonel Benton :

 

« Onze heures et demie, le 16 mars 1852.

 

« Mon cher Père De Smet. Aussitôt que vous m'aviez quitté, je suis entré dans sa chambre. A peine m'avait-il vu qu'il me demanda : « Êtes-vous satisfait de ce que j'ai fait ? »  Je lui répondis : « Très satisfait. »  Ensuite je lui dis de ne pas empêcher l'effet des remèdes soporifiques qu'on lui avait donnés et de reposer. « La paix et le bonheur, -- répondit-il, -- m'ont fait plus de bien que ne pourrait faire le sommeil. »  Après ces paroles, couché sur le dos, il leva les yeux au ciel, et avec un air serein, d'une voix claire, calme et accentuée, il dit : « Grâce à Dieu, je me sens heureux ! » Puis tournant les yeux vers moi, avec le même regard et la même intonation de voix, il répéta les mêmes paroles et me dit : « Il y a longtemps que j'avais l'intention de faire cela; mais je ne savais pas si vous en auriez été satisfait. »  Je lui dis qu'il me rendait heureux; et, en effet, c'est le premier sentiment de consolation que j'ai en pendant ces cinq derniers jours et ces cinq dernières nuits qui ont été si terribles pour moi. Ainsi donc, mon cher Père, tout est entre vos mains maintenant. Vous m'avez rendu la paix en le rendant à mon fils. Votre affectionné, THOMAS H. BENTON. »

 

Voici une autre lettre que le colonel m'adressa le lendemain du décès de Randolphe.

 

« Cher Père De Smet. Je vous présente, par ce pli, M. Burke, ami et compagnon d'école de mon pauvre enfant. Je vous prie de causer avec lui. Il vous, dira qu'il y avait longtemps, si l'on peut se servir de ce terme dans cette vie si courte, que mon fils méditait de faire le pas qu'il a fait. Il vous donnera des détails très consolants, comme il m'en a donné, et vous prouvera, ce que d'ailleurs nous savions déjà par nos propres observations et par les paroles que nous avons entendues de la bouche de mon enfant lui-même, que ce n'est ni son lit de douleur ni l'approche de la mort qui l'ont porté à faire cet acte, mais son propre cœur, dans l'état le plus heureux de santé et d'esprit. Votre affectionné, THOMAS H. BENTON. »

 

Lc jeune Benton était entouré, pendant ses dernières heures, de plusieurs de ses proches parents et amis. Dans tous ses instants lucides, il ne cessa de manifester la plus profonde reconnaissance envers la divine bonté qui l'avait amené au bercail de Jésus-Christ. Il reçut les derniers sacrements avec de grands sentiments de piété, et, le 17 mars, vers le lever du soleil, il s'endormit tranquillement dans le Seigneur, avec la ferme espérance d'échanger cette vie mortelle pour une meilleure, une vie sans fin dans le ciel.

 

Les funérailles eurent lieu à la cathédrale. Mgr. l'archevêque lui-même fit la cérémonie et prononça un beau discours bien approprié à la circonstance. Ce discours, avec la scène si édifiante des derniers moments et de la conversion de son fils, ne peuvent manquer de laisser une impression profonde et favorable sur l'esprit et le cœur du vénérable et illustre sénateur, qui partagea les sentiments de bonheur, si pieusement et si tendrement exprimés par Randolphe, avant et après avoir eu le bonheur de recevoir la grâce du baptême.

 

Voilà, mon révérend et cher Père, un récit édifiant pour vos lecteurs. Ne m'oubliez pas dans vos saints sacrifices et dans vos prières.

 

                                            Rae Vae servus in Christo,

 

                                                  P. J. DE SMET, S. J.