CONVERSION ET MORT CHRÉTIENNE
DU FILS UNIQUE D’UN SÉNATEUR PROTESTANT AMÉRICAIN.
QUARANTE-NEUVIÈME LETTRE
DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Université
de Saint-Louis, 7 mai 1858 ¹.
Mon révérend et
cher Père
Les États-Unis
ont perdu une de leurs plus grandes célébrités, dans la personne du colonel
Benton, qui fut pendant trente années sénateur du Missouri au congrès. On lui a
fait ici les obsèques les plus magnifiques, auxquelles plus de 20,000 personnes
ont assisté ².
¹ Cette lettre nous est
parvenue, comme quelques autres que nous publierons, avant le départ du P. De
Smet pour ses expéditions nouvelles.
² Thomas Benton est mort à
Washington, le 10 avril dernier, à l'âge de 76 ans. « Tous les partis, -- dit l’Univers,
-- s'accordent pour porter le deuil d'un homme qui se recommandait par
l'austérité de son caractère et par une absence totale d'ambition. Les journaux
racontent, dans les plus grands détails, les derniers moments d'une vie
consacrée tout entière à son pays. Mais de cette lutte suprême d'une âme près
de quitter la terre, nous ne voyons rapporter que des préoccupations
politiques, et pas une aspiration vers Dieu. L'honorable M. Benton appartenait
de nom à la secte presbytérienne, et cependant pas un ministre n'a été appelé
près de lui, pas une prière n'a été dite à son chevet. Tel est le spectacle que
donnent invariablement les grands hommes du protestantisme. »
Le Courrier des États-Unis termine en ces termes
son article nécrologique sur M. Benton : « Cette existence hors ligne
a été couronnée par une fin d'une grandeur vraiment antique. Le vieil athlète a
vu littéralement la mort approcher pas à pas, sans un mouvement de faiblesse et
de trouble. Déjà un pied dans le cercueil, il dictait les dernières phrases de
son livre, réglait avec son éditeur les détails de la publication, et avait
avec le président un entretien suprême où les affaires du pays ont trouvé leur
place. Les hommes qui savent ainsi quitter la vie se comptent dans l'histoire.
» On dit, -- et nous sommes portés à le croire, --
que les derniers mots murmurés par M. Benton ont été l'expression de ses vœux
pour l'avenir de l'Union. En mesurant dans sa pensée, prête à s'éteindre,
l'abîme qui sépare l'époque de ses premiers souvenirs de celle de son heure
suprême, il a dû, en effet, emporter dans sa tombe plus d'une réflexion amère,
plus d'une appréhension légitime. »
Le New-York Herald dit, de son côté : «
L’entrevue entre le président et M. Benton, quelques heures avant la mort de ce
dernier, s'est prolongée pendant longtemps, et M. Buchanan s'est retiré
profondément ému. M. Benton lui a parlé de son extrême sollicitude pour la
condition des affaires publiques, ainsi que de ses douloureuses appréhensions
pour les dangers imminents qui menacent le pays. Le mourant a exhorté le
président à se reposer sur l'assistance divine, et à ne pas compter sur les
hommes, qui le tromperaient. »
» Malgré cette absence de toute manifestation
religieuse extérieure, nous voulons croire que le célèbre homme d'État s'est
préoccupé de l'avenir de son âme encore plus que de l'avenir de son pays; et ce
qui nous inspire cette confiance, c'est la conduite de M. Benton il y a six
ans, lorsqu'une grande affliction de famille vint le frapper. A cette époque,
son fils unique mourut après s'être converti au catholicisme, et le malheureux
père se montra plein de reconnaissance envers le saint Jésuite, instrument de cette
conversion. En 1852, le P. De Smet écrivit sur ce sujet une lettre a l'un de
ses confrères. Depuis la mort de M. Benton, le vénérable missionnaire des
Montagnes-Rocheuses a autorisé le journal catholique de New-York à rendre sa
lettre publique. » (Note de la
rédaction.)
A la demande de
l’éditeur du Freeman's Journal de New-York, je lui ai envoyé les détails
de la conversion de Randolphe Benton, mort en 1852, fils unique du sénateur, et
voici, sur ce sujet, le contenu d'une lettre que j'avais adressée, le 1er
avril 1852 au R. P. M...., à Baltimore, et que le journal de New-York a
publiée.
Lorsque Kossuth
semait au milieu de notre ville la zizanie politique et religieuse, Dieu vint,
par la conversion de plusieurs protestants, consoler ses enfants calomniés.
Pour répondre au désir exprimé dans votre dernière lettre, je vous donnerai des
détails sur la conversion du jeune Randolphe Benton, fils unique du célèbre et
honorable Thomas Benton, l'un des hommes d'État les plus éminents de cette
vaste république.
Ce grand homme,
qui a servi sa patrie pendant trente années en qualité de sénateur du Missouri,
avec la plus grande distinction et le zèle le plus patriotique, professe, ainsi
que toute sa famille, la religion presbytérienne. Randolphe, doué de grands
talents naturels, était, quoique très jeune encore, difficile à gouverner, ce
qui causait beaucoup d'inquiétudes à ses dignes parents, surtout à son
respectable père, qui avait fondé sur lui ses plus grandes espérances. Il
n'avait que vingt-deux ans et quatre mois lorsque la mort le ravit à sa
famille, et déjà il avait parcouru la plupart des États de l'Union, le
Nouveau-Mexique, la Californie et l'Orégon. A l'âge de quatorze ans, il avait
accompagné son beau-frère, le célèbre colonel Fremond, dans son exploration du
Grand-Désert de l'Ouest. Quatre ans plus tard, il résida pendant quelque temps
à Westphalia, dans le Missouri, où nous avons une résidence, et il s'y appliqua
à l'étude de la langue allemande, sous la direction d'un des Pères. Peut-être est-ce
à cette circonstance qu'on doit attribuer le grand respect pour notre sainte
religion qu'il montra depuis. Je vous donnerai brièvement les détails de sa
conversion.
Le jeune Benton
était revenir du Nouveau-Mexique à Saint-Louis, et s'y trouvait avec ses
parents depuis quelques semaines. Il conçut l’idée de s'appliquer à l'étude des
sciences et des langues. Dans cette intention et de l'avis de son père, il se
présenta au recteur de l'université de Saint-Louis, demandant d’être admis comme
externe, si son âge avancé lui refusait l'entrée comme pensionnaire.
Tous les
arrangements avaient été pris pour son admission et ses études, lorsque,
quelques jours après, Randolphe fut attaqué d'une diarrhée bilieuse, qui le
réduisit bientôt à une excessive faiblesse.
Sur ces
entrefaites, l’honorable sénateur me rencontra dans les rues de Saint-Louis et
me communiqua la triste nouvelle de la maladie de son fils. A sa demande, je
visitai le malade et je le trouvai dans un état très alarmant. Le jeune Benton
m'exprima la grande joie qu'il éprouvait en me voyant, et me remercia de ma
visite. Je m'assis près de son lit, et je l'exhortai à mettre toute sa
confiance dans la divine Providence et dans les miséricordes du Seigneur. Mes
paroles furent écoutées avec une attention extraordinaire, et le jeune homme
manifesta en même temps de grands sentiments de piété et de résignation à la
volonté de Dieu. « Seigneur !....
-- s'écria-t-il. -- Oui, le Seigneur nous envoie ce qui est bon pour
nous. » Je lui parlai ensuite des
points essentiels de la religion; le jeune Randolphe y donna son assentiment en
termes remplis d'onction et de piété. Le sénateur était présent à cette
entrevue. Voyant son fils dans des dispositions si chrétiennes, il me serra
affectueusement la main; puis, me conduisant à une petite distance du lit, il
me dit avec transport : « Oh! que c'est consolant ! Les paroles de mon fils me remplissent de
joie, malgré l'affliction qui me déchire le cœur ! Que Dieu en soit béni ! S'il meurt, il mourra chrétien ! » Le vénérable vieillard fondit en larmes et se
retira dans une chambre voisine pour cacher son émotion.
Je revins
m'asseoir près du lit de Randolphe, et il me fit connaître ses désirs d'être
reçu dans le sein de l'Église catholique. « De tout mon cœur, -- me
disait-il, -- je désire recevoir le baptême. C'est une bien grande faveur que
le Ciel me fait ! Mon père y consentira
sans doute. »
J'entrai aussitôt
dans l'appartement, où le sénateur s'était retiré, pour lui communiquer les
désirs de son Randolphe et pour le consoler par le récit des dispositions
religieuses de son fils. Je lui parlai en même temps de l'urgence et de la
nécessité du baptême. Le sénateur y consentit volontiers. Il aurait désiré que
la cérémonie fût retardée « jusqu'à ce que les doses soporifiques,
administrées au malade depuis un jour, lui eussent procuré quelque
repos; » mais il y avait du danger à ce délai. Ce sommeil forcé
m'inquiétait. Je fis remarquer au sénateur que la cérémonie n'empêcherait que
de quelques courts instants le repos du malade, et qu'elle servirait même à
tranquilliser son esprit. M. Benton me pria alors affectueusement de remplir
mon saint ministère auprès de son fils.
Randolphe reçut
avec joie et reconnaissance le consentement de son père. Il se prépara aussitôt
à recevoir dignement le saint sacrement du baptême. Pendant que je le lui
conférais, il croisa dévotement les bras sur sa poitrine, et, levant les yeux
au ciel, il pria avec beaucoup de ferveur et remercia Dieu de la grâce insigne
qu'il daignait lui accorder. Je l'engageai ensuite de tâcher de prendre du
repos, et, ayant quitté le malade, j'allai chercher la sainte Eucharistie et
les Saintes Huiles.
Une heure après,
je reçus la lettre suivante, écrite par le colonel Benton :
« Onze
heures et demie, le 16 mars 1852.
« Mon cher
Père De Smet. Aussitôt que vous m'aviez quitté, je suis entré dans sa chambre.
A peine m'avait-il vu qu'il me demanda : « Êtes-vous satisfait de ce
que j'ai fait ? » Je lui répondis : « Très
satisfait. » Ensuite je lui dis de ne
pas empêcher l'effet des remèdes soporifiques qu'on lui avait donnés et de
reposer. « La paix et le bonheur, -- répondit-il, -- m'ont fait plus de bien
que ne pourrait faire le sommeil. »
Après ces paroles, couché sur le dos, il leva les yeux au ciel, et avec
un air serein, d'une voix claire, calme et accentuée, il dit : « Grâce à
Dieu, je me sens heureux ! » Puis tournant les yeux vers moi, avec le même
regard et la même intonation de voix, il répéta les mêmes paroles et me dit :
« Il y a longtemps que j'avais l'intention de faire cela; mais je ne
savais pas si vous en auriez été satisfait. »
Je lui dis qu'il me rendait heureux; et, en effet, c'est le premier
sentiment de consolation que j'ai en pendant ces cinq derniers jours et ces cinq
dernières nuits qui ont été si terribles pour moi. Ainsi donc, mon cher Père,
tout est entre vos mains maintenant. Vous m'avez rendu la paix en le rendant à
mon fils. Votre affectionné, THOMAS H. BENTON. »
Voici une autre
lettre que le colonel m'adressa le lendemain du décès de Randolphe.
« Cher Père
De Smet. Je vous présente, par ce pli, M. Burke, ami et compagnon d'école de
mon pauvre enfant. Je vous prie de causer avec lui. Il vous, dira qu'il y avait
longtemps, si l'on peut se servir de ce terme dans cette vie si courte, que mon
fils méditait de faire le pas qu'il a fait. Il vous donnera des détails très
consolants, comme il m'en a donné, et vous prouvera, ce que d'ailleurs nous
savions déjà par nos propres observations et par les paroles que nous avons
entendues de la bouche de mon enfant lui-même, que ce n'est ni son lit de
douleur ni l'approche de la mort qui l'ont porté à faire cet acte, mais son
propre cœur, dans l'état le plus heureux de santé et d'esprit. Votre
affectionné, THOMAS H. BENTON. »
Lc jeune Benton
était entouré, pendant ses dernières heures, de plusieurs de ses proches
parents et amis. Dans tous ses instants lucides, il ne cessa de manifester la
plus profonde reconnaissance envers la divine bonté qui l'avait amené au bercail
de Jésus-Christ. Il reçut les derniers sacrements avec de grands sentiments de
piété, et, le 17 mars, vers le lever du soleil, il s'endormit tranquillement
dans le Seigneur, avec la ferme espérance d'échanger cette vie mortelle pour
une meilleure, une vie sans fin dans le ciel.
Les funérailles
eurent lieu à la cathédrale. Mgr. l'archevêque lui-même fit la cérémonie et
prononça un beau discours bien approprié à la circonstance. Ce discours, avec
la scène si édifiante des derniers moments et de la conversion de son fils, ne
peuvent manquer de laisser une impression profonde et favorable sur l'esprit et
le cœur du vénérable et illustre sénateur, qui partagea les sentiments de
bonheur, si pieusement et si tendrement exprimés par Randolphe, avant et après avoir
eu le bonheur de recevoir la grâce du baptême.
Voilà, mon
révérend et cher Père, un récit édifiant pour vos lecteurs. Ne m'oubliez pas
dans vos saints sacrifices et dans vos prières.
Rae Vae servus in
Christo,
P.
J. DE SMET, S. J.