Extrait du livre"La grande aventure des hommes sous la mer"
aux éditions Albin Michel, par Claude Riffaud, ISBN 2-226-03502-8

LE REGNE DU SCAPHANDRE A CASQUE (1914 à 1940)


Où en est-on dans les premières années de ce siècle ?

Les limites de la tolérance de l'organisme à l'oxygène sous pression sont bien définies, les tables de décompression de Haldane se sont répandues à travers le monde. Les scaphandriers lourds et patauds de l'époque atteignent couramment des profondeurs comprises entre trente et cinquante mètres. On ne descend pas plus bas parce que dans la plupart des cas le débit des pompes deviendrait insuffisant au-delà de cette profondeur. Les durées de séjour au fond sont courtes car, à la remontée, il faut effectuer des paliers de décompression en pleine eau, accroché à une corde, ce qui est inconfortable et dangereux pour peu qu'il y ait du courant et qu'en surface le navire-base s'agite dans la houle.
L'ivresse des profondeurs Assez rapidement apparaît alors un phénomène jusque là insoupçonné: au-delà d'une certaine profondeur, en moyenne entre quarante et cinquante mètres, les scaphandriers ressentent des troubles étranges. Ils constatent une sorte de dégradation mentale. Leur raisonnement, leur mémoire immédiate, leurs facultés de perception, particulièrement la vue, sont perturbés. Un retard dans l'enchaînement des processus mentaux devient sensible. Ces symptômes sont variables selon les individus; ils se manifestent plus ou moins rapidement et sous des formes différentes.

On constate en outre un phénomène d'accoutumance. Le plongeur entraîné se rend de mieux en mieux compte de son état et peut repousser les limites du seuil de dégradation. En fait, il supporte sans doute mieux les troubles induits.

Dès le retour en surface les troubles disparaissent et ne laissent aucune trace. Dans une certaine mesure, les symptômes sont comparables à ceux que provoque l'alcool, d'où l'appellation «d'ivresse des profondeurs» qu'on lui donnera en France...

L'origine de cette toxicité, car c'est bien ainsi qu'on peut nommer le phénomène, resta inexpliquée pendant une vingtaine d'années. C'est un physicien américain, E. Thompson, qui, entre 1925 et 1930, proposa une explication: les troubles ressentis par les plongeurs seraient dus à l'azote contenu dans le gaz respiratoire, qui deviendrait toxique à partir d'une certaine pression. Quant aux effets, ils s'apparentent à ceux d'un anesthésique.

Les premières hypothèses visant à expliquer le mécanisme de la «narcose à l'azote» sont avancées par le physiologiste américain Behnke en 1935. Il pense que le facteur essentiel, lorsque l'on étudie la toxicité d'un gaz neutre, est sa solubilité plus ou moins élevée dans l'eau (le sang, les tissus aqueux) et dans les graisses (le tissu cérébral, la moelle épinière)... C'est ce facteur qui déterminerait l'action du gaz considéré sur les tissus nerveux - théorie ayant déjà servi à expliquer les effets d'anesthésiques, l'éther et le chloroforme en particulier.

Depuis cette époque, bien d'autres explications ont été proposées incriminant l'oxygène dont, on le sait déjà, le pouvoir toxique est lié à l'augmentation de la pression, le poids moléculaire du gaz ou la densité du gaz respiré...

Cette corrélation entre poids moléculaire et narcose peut conduire à une autre série d'hypothèses faisant intervenir non plus une quelconque action narcotique des gaz neutres mais le gaz carbonique.
Si le poids moléculaire du gaz augmente, la densité du mélange respiré croit proportionnellement. La circulation de ce mélange dans les voies respiratoires est modifiée. Elle devient turbulente, et la ventilation alvéolaire peut s'avérer insuffisante; d'où une possibilité d'accumulation du gaz carbonique dans l'organisme. Les troubles observés en plongée seraient donc dus à la toxicité ce ce gaz, connue elle depuis le XVIIIème siècle. Cette théorie est infirmée par de nombreux arguments dont le principal est qu'on n'a lamais été capable de déceler la moindre trace de rétention de gaz carbonique dans un organisme soumis à la pression. Il est toutefois vraisemblable que s'il n'est pas un facteur déterminant, le gaz carbonique a un effet potentialisateur et aggravant de l'action spécifique des gaz neutres.

Une théorie plus récente (Miller, Pauling) révèle qu'aux hautes pressions, il y a apparition, au niveau de la cellule, de composés biochimiques anormaux, les hydrates de gaz. Il y aurait organisation de molécules d'eau autour des molécules du gaz neutre, l'ensemble portant pour les initiés le joli nom «d'iceberg». Il en résulterait une augmentation de la résistance électrique et une modification de la transmission synaptique, c'est-à-dire une détérioration de la conduction de l'influx nerveux.

Encore aujourd'hui, il s'agit d'une énigme de la science. On se trouve confronté à une jungle d'hypothèses qui se recoupent et se chevauchent. Il est évident en effet que toutes ces théories, présentées séparément, sont en fait plus ou moins liées entre elles. Les paramètres ne sont pas indépendants les uns des autres et il est probable que les effets constatés résultent d'interactions dont il reste à mettre au jour la trame et le fil directeur. D'éminents physiologistes s'y emploient depuis des années.

Dans les années 1920, ce que retiennent les chercheurs est que si l'on veut aborder de plus grandes profondeurs et mettre le plongeur à l'abri (complètement ou partiellement) de la narcose, il faut modifier la composition du gaz qu'il respire.

A l'air, composé pour l'essentiel d'azote et d'oxygène, il faut substituer un mélange, contenant évidemment de l'oxygène et un gaz neutre en remplacement de l'azote. Le choix est restreint. L'azote contenu dans l'air atmosphérique est acceptable jusqu'à soixante, soixante-dix mètres. On le sait par expérience, et on mesure là l'exploit de l'américain Frank Criley qui a atteint la profondeur de quatre-vingt-treize mètres...
Respirer de l'hélium L'argon, le krypton, le xénon sont trop lourds. Le néon dont le poids moléculaire est de 20 conviendrait un peu mieux que l'azote dont le poids moléculaire est de 28. Mais sa rareté et son prix l'éliminent pour l'emploi courant. Que reste-t-il?

L'hélium et l'hydrogène. Leurs poids moléculaires les situent au plus bas de la liste. L'hydrogène est le plus léger, mais il présente malheureusement un défaut: tout le monde se souvient d'avoir appris à l'école qu'il peut détoner spontanément lorsqu'il est mélangé à de l'oxygène et que la concentration en volume de ce dernier gaz avoisine ou dépasse 4%. C'est extrêmement fâcheux pour un mélange respiratoire dans lequel on ne peut évidemment exclure l'oxygène.

On ne parlera donc plus de l'hydrogène - jusqu'en 1945... Alors commencera une autre histoire, riche en développements jusqu'à nos jours.

Il reste l'hélium. Dès 1924, la marine américaine se lance dans cette voie, suivant les recommandations de Thompson et de Behnke. L'approche est prudente. Pendant trois ans les expérimentations portent sur l'animal.

En 1927, l'EDU (Experimental Diving Unit) est créé à Washington et des hommes pour la première fois respirent ce nouveau cocktail gazeux, en caisson d'abord puis dans l'eau.

En réalité, au départ l'EDU n'utilise pas l'hélium en vue d'accroître les limites de pénétration de ses scaphandriers mais pour essayer de diminuer les temps de décompression et d'améliorer de la sorte le rendement du travail sous-marin. L'expérience se révèle décevante. En revanche, trés vite les avantages de l'hélium sur l'azote apparaissent clairement en ce qui concerne la narcose. Deux succès presque immédiats l'attestent: d'abord en 1930, la première plongée à cent mètres, ensuite en 1937 à cent vingt-six mètres.

Les scaphandriers confirment qu'à cette profondeur la narcose qu'ils ont connue en plongée lorsqu'ils respiraient de l'air disparaît complètement et qu'en outre la mécanique ventilatoire des poumons est infiniment plus aisée. L'air qu'on respire à cent mètres de fond est épais comme une soupe, le mélange d'hélium et d'oxygène a la fluidité d'un bol d'air de montagne.

Si l'invention du scaphandre de Siebe, les travaux de Bert et Haldane ont donné le coup d'envoi de la plongée moderne en permettant aux hommes d'accéder aux moyennes profondeurs, c'est bien la découverte des mélanges respiratoires à base d'hélium et d'oxygène qui leur a ouvert le chemin des grandes profondeurs.
Trois tragédies sous la mer
















Cependant, l'hélium présente des inconvénients qu'il faut apprendre à surmonter. Sur le plan physique on s'aperçoit que ce gaz possède une extrême capacité de diffusion — ce qui pose des problèmes nouveaux d'ordre physiologique (sa dissolution dans les tissus n'est pas la même que celle de l'azote) et d'ordre mécanique (étanchéité des récipients, robinets, tuyautages, câbles électriques...)

Les physiologistes s'attaquent alors à la mise au point de nouvelles tables de plongée et les techniciens modifient les équipements en conséquence. En outre, l'hélium n'a pas le pouvoir isolant thermique de l'air. Cela conduit à reconsidérer le problème de la protection du plongeur contre le froid. Enfin, il déforme la voix à un point tel qu'à partir d'une certaine profondeur, de l'ordre de cent mètres, elle devient à peu près incompréhensible. C'est ce qu'on appellera plus tard «l'effet Donald Duck».

Les palliatifs seront longs à être mis au point. Il faudra attendre les années 1970 pour que des solutions satisfaisantes soient trouvées. En attendant, et comme par le passé, on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a. Les progrès sont lents et difficiles. Ils donnent souvent l'impression d'un fastidieux piétinement jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, l'Amérique a un avantage capital sur la France, l'Angleterre, l'Italie, grandes nations maritimes qui ont beaucoup oeuvré dans le domaine sous-marin et y ont acquis leurs lettres de noblesse: elle a de l'hélium - elle en a même le monopole stratégique et elle respecte scrupuleusement cette règle qu'elle s'est donnée.

A deux ans d'intervalle, deux catastrophes endeuillent la marine américaine et font la une des journaux du monde entier.

En septembre 1925, le sous-marin S51, éperonné par un navire alors qu'il navigue en surface, coule dans soixante mètres d'eau. Les quatre hommes qui se trouvent de quart dans le kiosque au moment de la collision sont projetés à la mer et sauvent leur vie. Six autres réussissent, pendant que le sous-marin s'enfonce, à sortir par un panneau resté ouvert mais trois seulement parviendront en surface. Le reste de l'équipage se trouve piégé à l'intérieur.

En décembre 1927, le même accident se renouvelle pour le S4, au large de Princeton. Cette fois, l'équipage tout entier est bloqué dans une prison d'acier à trente-cinq mètres de profondeur.
Dans les deux cas les hommes n'ont pas la possibilité de quitter le sous-marin par leurs propres moyens. Ils n'ont pas d'appareil respiratoire de secours et il n'y a pas de sas permettant d'établir une liaison avec l'extérieur. Pour les sauver une seule solution: remonter l'épave entière à la surface avant que les réserves d'air soient épuisées... Mais une opération de relevage prend du temps, surtout si l'on ne dispose pas de scaphandriers parfaitement préparés à ce genre de situation. C'est malheureusement le cas dans la marine américaine, et dans toutes les marines du monde d'ailleurs...

Quoi qu'il en soit, tout ce qui peut être tenté va l'être dans les jours qui suivent le sinistre. On mobilise une armada en surface, des scaphandriers descendent au fond des kilomètres de câbles et s'efforcent désespérément d'élinguer l'épave (dans les deux cas cela fut le même scénario). Le temps presse. Le battement des aiguilles d'horloge rythme de manière implacable le déroulement de la tragédie. Les plongeurs communiquent avec les naufragés par des coups frappés sur la coque - dramatique échange qui entretient l'espoir.

La bataille est perdue d'avance. Il faut se rendre à l'évidence: on sait descendre sous la mer, mais on ne sait pas y travailler. La puissante marine des Etats-Unis est incapable de remonter à la surface une masse ridicule de quelques dizaines de tonnes se trouvant à quelques dizaines de mètres sous sa quille... Finalement les coups s'espacent, se font plus faibles comme le pouls aux veines de ces hommes en train de s'asphyxier, puis c'est le silence.

Les journalistes ont suivi au jour le jour, heure par heure, l'agonie des marins et ils l'ont servie en pâture à leurs lecteurs. L'émotion soulevée par leurs articles est considérable. Elle est pour beaucoup dans la détermination des autorités américaines qui s'engagent alors à développer rapidement des méthodes d'intervention sous-marines efficaces.

C'est chaque fois la même chose... Lorsqu'un sinistre, un accident, ce qu'on appelle pudiquement un mauvais coup du sort, vient rappeler que la mer est la plus forte, ou qu'elle a encore quelques longueurs d'avance sur les présomptueux qui prétendent la dompter, alors les pouvoirs publics se réveillent et prennent des résolutions «inébranlables». Certaines, pour être juste, sont suivies d'effets, d'autres se traduisent, par une curieuse transmutation de la volonté politique, en création de comités... Cela n'est pas le propre des Etats-Unis d'Amérique !
Pendant les dix années qui suivent ces deux tragédies, les progrès dans l'usage de l'hélium se poursuivent et l'on réfléchit aux méthodes qui pourraient être utilisées pour sauver les équipages de sous-marins en difficulté.

En mai 1939, un nouveau sinistre va malheureusement servir de banc d'essai. Le sous-marin Squalus coule au large de Portsntouth, dans le New Hampshire, par soixante-dix mètres de fond. Cette fois, grâce aux efforts acharnés des scaphandriers, la plus grande partie de l'équipage peut être sauvée et l'épave est ensuite ramenée en surface. Six cent quarante plongées sont effectuées, dont une bonne moitié avec un mélange d'hélium-oxygène, sans le moindre incident...

Quelques années après, en 1943, les premières tables de décompression pour les plongées à l'hélium, valables jusqu'à une profondeur de cent trente mètres, sont publiées et mises en service dans la marine américaine.

Mais, avant la Seconde Guerre mondiale, l'Angleterre, comme la France, ne dispose pas d'hélium, du moins en quantité suffisante pour un usage courant. L'Amirauté estime par ailleurs qu'il reste beaucoup à faire dans le domaine de la plongée à l'air.

Les recherches portent sur l'étude de nouvelles tables de décompression. En 1930, une commission d'experts se réunit et officialise une table qui élargit le champ possible d'intervention jusqu'à la profondeur de cent mètres - en scaphandre àcasque et respiration d'air. La mise au point de ce document a nécessité de longues séries d'expériences en caissons où sont simulées les conditions de la plongée et où les «cobayes» respirent un air comprimé à la même pression que celle qu'ils subiraient en pleine eau.

Qui sont ces «cobayes»?

Des chèvres d'abord. De véritables troupeaux de chèvres confortablement installés dans des étables qui jouxtent le laboratoire. Et puis des hommes, le plus souvent des scaphandriers volontaires. L'histoire des progrès de la pénétration sous-marine des cent dernières années pourrait s'intituler: «Des chèvres et des hommes» !

Les scaphandres s'améliorent. Les tourelles de plongée, inventées en Angleterre par Robert Davis et fabriquées par la célèbre firme Siebe-Gorman, commencent à se généraliser. L'idée est simple et séduisante: pour éviter aux scaphandriers les longs et pénibles paliers de décompression qu'ils doivent subir en pleine eau accrochés à une corde, un caisson cylindrique en acier, ouvert à la partie basse et en équipression avec le milieu extérieur, les accompagne dans leur remontée.















Une autre forme d'ivresse sous la mer...
Le scaphandrier pénètre à l'intérieur de cet habitacle qui joue le rôle d'un ascenseur; un aide le débarrasse de son casque, puis il y effectue ses paliers de décompression en toute sécurité et dans un confort relatif. Pendant toute la durée du travail, la tourelle est maintenue à quelques mètres au-dessus du fond, et elle peut aussi servir de refuge en cas d'incident.

Les chercheurs anglais travaillent sur la narcose à l'azote, sans réellement progresser pendant ces années-là. Du moins en cernent-ils les seuils d'apparition et les effets. À ce sujet, une anecdote amusante a fait le bonheur du petit monde de la plongée entre les deux guerres mondiales.

Aux environs de 1930, une entreprise anglaise s'acharne à récupérer la cargaison d'un navire coulé par vingt mètres de fond du côté de Portsmouth et emploie plusieurs scaphandriers. Tout se passe normalement pendant des semaines. Jour après jour les hommes plongent, travaillent sur l'épave, dégagent des caisses, les déposent dans un panier qui est ensuite hissé jusqu'à la surface, puis effectuent leurs paliers de décompression et retrouvent l'air libre, heureux et fiers de la tâche accomplie, par ailleurs bien rémunérée. Un jour, l'un des scaphandriers, connu pour l'efficacité de son travail au fond, ne renvoie pratiquement rien vers la surface. Les aides, sur le navire-base, sont surpris et inquiets; par tractions successives sur la corde de sécurité que le scaphandrier porte nouée à la taille, ils l'invitent à remonter et à rendre compte des difficultés qu'il rencontre sans doute. Pas de réponse.

Nouvelles tractions. Pas de réaction. Enfin, au bout d'un moment, lorsque l'inquiétude pointe en surface, c'est le scaphandrier (Tom) lui-même qui signale par le truchement de la corde que tout va bien. Mais les caisses ne remontent toujours pas. Et c'est Tom finalement qui arrive en surface. Les aides médusés constatent, dés qu'ils l'ont débarrassé de son casque, que l'homme n'est pas dans son état normal. Il titube sur le pont et articule difficilement des phrases incohérentes.
Ses joues sont rouge vif et son oeil brille d'un éclat singulier. Tout observateur ayant l'expérience de la vie, de la vie maritime en particulier, aurait conclu que Tom avait dans l'heure précédente entretenu avec une bouteille des rapports assidus. La chose est impensable. Le plongeur était normal au départ et ensuite, enfermé dans son habit et son casque, à vingt mètres de profondeur, il lui était physiquement impossible d'introduire la plus infime goutte de liquide dans son gosier.

Pourtant, l'évidence du diagnostic conduit les assistants à prononcer le mot d'ivresse. En bonne logique, les effets ne pouvant être imputés à l'alcool, ils concluent à l'ivresse des profondeurs - phénomène assurément inhabituel à vingt mètres de profondeur, mais Tom présente peut-être une sensibilité particulière... Le lendemain et le surlendemain, même scénario.

L'affaire fait quelque bruit et un inspecteur se déplace pour se rendre compte sur place. Au départ il examine soigneusement Tom. Il est parfaitement normal, plutôt taciturne. Plus tard, l'inspecteur dira: «Il était aussi sobre qu'un cheval attelé à un corbillard» Tom plonge et revient une heure plus tard en surface, égrillard et truculent comme un Falstaff en goguette. Le mystère plane. La mer, dit-on, réserve bien des surprises.

Le jour suivant, le chef plongeur ne prévient pas Tom et le suit dans l'épave. Et il comprend tout: Tom avait découvert une poche d'air emprisonnée dans la partie haute de la cale.., et quelques caisses de whisky éparpillées alentour. Le haut de son corps se trouvant dans la bulle, il avait pu dévisser son hublot facial et il respirait librement dans l'air. Non seulement il respirait, mais il ingurgitait pour se remonter quelques généreuses gorgées de whisky directement au goulot de la bouteille !
Les tourelles d'observation Les tourelles d'observation sont nées en Angleterre. C'est Robert H. Davis qui construisit la première en 1912. De quoi s'agît-il ?

Tout le monde s'accorde à reconnaître alors qu'un scaphandrier peut travailler sous la mer, certes, mais pendant des temps relativement brefs et à des profondeurs courantes ne dépassant pas une quarantaine de mètres. Au-delà, cela reste possible, mais l'opération devient rapidement dangereuse en raison de la toxicité, croissant avec la profondeur, du mélange respiré.

Quelques bons esprits se sont dit que la solution pour rester longtemps sous la mer était de protéger le corps de l'homme dans une enceinte résistant à la pression et lui permettant de ce fait de respirer de l'air atmosphérique. Quel serait dans ce cas le volume le mieux adapté ? Une sphère, un cylindre, ou un assemblage de sphères et d'éléments cylindriques. La tourelle de Davis est un cylindre d'acier, muni de hublots, un peu plus grand qu'un homme, qu'on descend dans l'eau suspendu au bout d'un câble sous la grue d'un navire.

Le passager respire librement l'air contenu dans l'enceinte et peut voir à l'extérieur dans les limites de la visibilité avoisinante. C'est très simple, bon marché et à la portée de n'importe quel «client». Une plongée en tourelle d'observation ne nécessite aucune espèce de formation préalable. Les possibilités d'action sont évidemment nulles, on peut seulement observer, ce qui n'est pas négligeable lorsque ensuite on est amené à diriger les travaux d'une équipe de scaphandriers. Et surtout, on peut dans cet équipage descendre beaucoup plus bas qu'avec un scaphandre, sous réserve que la coque de la tourelle soit suffisamment épaisse, que le câble d'acier soit assez long et résistant et, bien entendu, qu'on dispose d'un éclairage vers l'extérieur.










L'or de l'Egypt
En 1912, ce n'est pas le cas, mais dés les années 1920-1925 on saura construire de manière courante des lampes étanches. Le système se perfectionnera encore avec l'installation d'un téléphone sous-marin. C'est ce que fera l'ingénieur italien R. Galleazzi en 1930. Sa tourelle butoscopique est considérée comme un modèle du genre, elle est encore aujourd'hui utilisée dans le monde entier ! Son titre de gloire est d'avoir permis le relevage du trésor de l'Egypt.

Le 20 mai 1922 au matin, par mer calme mais recouverte d'un épais brouillard, l'Egypt, paquebot britannique, fait route de Londres à Bombay au large des côtes du Finistère. A sept heures, alors qu'il se trouve à vingt milles au sud-ouest d'Ouessant, il est abordé de plein fouet à bâbord par un cargo français, la Seine. Le choc est d'une extrême violence; la coque de l'Egypt est éventrée. Le paquebot coule en vingt minutes, entraînant dans la mort quatre-vingt-seize passagers; et engloutissant à cent vingt mètres de fond cinq tonnes d'or, deux tonnes d'argent qui se trouvent dans une chambre forte dans les fonds du navire.

A l'époque, l'épave est inaccessible pour des scaphandriers et personne ne sait avec précision où elle se trouve, du moins a une dizaine de milles près, car dans la brume le point fourni par le commandant de la Seine est assez largement entaché d'erreur. En 1929, un groupe d'intrépides italiens relève le défi.

Ils possèdent un navire, l'Artiglio, équipé d'une tourelle Galleazzi. La technique qu'ils ont mise au point est simple, du moins en théorie: la tourelle est descendue au bout d'un câble à la verticale de l'épave. À l'intérieur, un observateur muni d'un téléphone communique avec la surface et guide une benne manoeuvrée par une grue. L'éclairage que porte la tourelle suffit pour assurer une vision correcte à l'extérieur sur une dizaine de mètres.

D'abord il faut retrouver l'épave et à l'époque les systèmes de détection acoustique n'existent pas encore. On procède par dragage. Ils y passent un peu moins d'un an. Ensuite, il faut mouiller l'Artiglio très exactement à l'aplomb de l'Egypt qui se trouve cent vingt mètres plus bas. Il y a de la houle, du vent, du courant. Par tâtonnements successifs, ils réussissent, et les travaux commencent.

La méthode envisagée est simple en théorie mais la pratique est infiniment plus compliquée: ils veulent à coups de dynamite démanteler l'épave et ménager, au vu des plans du navire, un passage qui permettra à la benne de descendre jusqu'à la chambre forte. Au préalable, c'est cette même benne qui place les charges explosives, selon les indications fournies du fond par l'observateur enfermé dans la tourelle.
On le remonte lorsque les charges sont en place. L'explosion est commandée de la surface. Puis l'homme est redescendu et il dirige par téléphone l'arrachement des tôles broyées.

En 1930, l'Artiglio a accepté, à la demande des autorités françaises, de déblayer une autre épave, la Florence, qui transportait de la dynamite, et avait été coulée par un sous-marin allemand en 1917 dans le même secteur. Les charges sont mises en place, mais le chef plongeur ne s'est pas rendu compte que le courant a ramené l'Artiglio à la verticale de l'épave — et d'une énorme quantité d'explosif... Lorsqu'il appuie sur la poignée de la magnéto, il signe son arrêt de mort et celui de ses compagnons. L'Artiglio se désintègre dans un geyser d'écume.

La tragédie ne décourage pas le promoteur de l'opération, le commandarore Giovanni Quaglia. Il trouve un nouveau navire qui reprend le même nom, l'Artiglio, et une autre équipe prend la relève des morts. Pendant deux ans encore les travaux se poursuivent. Enfin, le 22 juin 1932, cette débauche d'efforts, d'habileté, de ténacité et de courage trouve enfin sa récompense. Entre les pinces de la benne les premiers lingots d'or et d'argent reviennent à la lumière du soleil. Beaucoup d'autres suivront et les trois quarts de la précieuse cargaison seront ramenés en surface. Le reste est à la disposition des amateurs de sensations fortes...
Les scaphandres articulés La grande frustation qu'éprouvent les utilisateurs de tourelles d'observation lorsqu'ils se trouvent sous la mer est d'être impotents, de ne pouvoir utiliser ni leurs bras ni leurs jambes. Il était inévitable que des inventeurs s'attachent à surmonter ce handicap. On a vu qu'en son temps Lethbridge avait essayé. Il ne pouvait pas se déplacer mais il sortait les bras de son habitacle, dispositif qui ne fonctionnait qu'à faible profondeur.

Le but à atteindre était donc d'imaginer une cuirasse résistant à la pression, épousant le corps et les membres, et articulée de telle sorte qu'elle permette de mouvoir les bras et les jambes. Les difficultés métallurgiques et mécaniques étaient extrêmement difficiles à surmonter.

Pourtant, dès 1838 un nommé Taylor s'y était attaqué. Il n'avait aucune chance de réussir puisqu'il commettait la même erreur que Lethbridge: il laissait les mains et les pieds de l'homme libres, donc soumis directement à la pression. L'effet de ventouse était inévitable.

En 1856, un Américain, L.D. Philipps, dessina un scaphandre rigide articulé qui était certainement beaucoup plus fiable. On ignore s'il a été construit. L'appareil de Philipps était un assemblage de cylindres métalliques: un gros cylindre pour le corps et la tête, deux autres pour les bras et les jambes, avec des joints à rotule pour permettre l'articulation et faciliter le mouvement des membres. Les bras étaient prolongés par des genres de pinces à sucre. Dans le dos un ballast métallique devait permettre d'ajuster la flottabilité et, comble du raffinement, un ballonnet gonflable était prévu pour les réglages plus fins.

Philipps, se doutant que, revêtu de cette étrange cuirasse qui lui donnait l'allure d'un monstrueux insecte, il risquait d'éprouver quelque difficulté à se déplacer sur le fond, n'avait pas hésité à disposer à hauteur du ventre… une petite hélice qui serait, en cas d'immobilisation forcée, actionnée à la main par une manivelle intérieure. Deux tuyaux assuraient la fourniture d'air à partir de la surface.

Tout cela était correctement pensé. On ne voit pas très bien comment l'inventeur s'y prenait pour régler sa flottabilité car rien ne semblait prévu pour chasser l'eau du ballast et surtout pour gonfler le ballonnet, mais dans l'ensemble on trouve dans ces plans quelques excellentes idées qui seront pour la plupart reprises plus tard par les inventeurs qui suivront.

Des inventeurs dans ce domaine bien particulier de la plongée, il n'en manquera pas. Entre 1850 et 1920, on ne compte pas moins de trente modèles différents de scaphandres rigides qui apparaîtront sur le marché. Le plus souvent d'ailleurs, ils ne dépasseront pas le stade du prototype.
En 1882, deux Français, les frères Carmagnolle, déposent un brevet d'habit rigide, dont on trouve encore quelques exemplaires dans des musées. Ils se sont efforcés d'améliorer la manoeuvrabilité de celui de Philipps. Celui-ci avait doté son habit de dix joints articulés, les Carmagnolle en prévoyaient vingt-deux: six pour chaque bras, quatre par jambe et deux sur le corps qui théoriquement devaient pouvoir se plier en avant...

Les joints étaient d'un principe ingénieux: des segments de sphère très finement usinés qui glissaient les uns sur les autres. Une bande de tissu caoutchouté fixée au bord du joint assurait l'étanchéité. Le casque était d'un aspect très curieux: à la place du, ou des deux ou trois hublots classiques de grand diamètre qu'on trouvait alors sur les casques des scaphandriers, celui des Carmagnolle en portait vingt-cinq de petite taille répartis et disposés de telle sorte que lorsque le plongeur déplaçait sa tête dans le sens vertical et horizontal, chacun de ses yeux se trouvait sensiblement en face d'un des hublots.

Les années passent et d'autres habits rigides, aux articulations plus ou moins complexes, font leur apparition. Manifestement, cette solution pour travailler sous la mer, à l'abri des troubles et des accidents que la respiration d'air comprimé peut à mesure des progrès de la métallurgie, des techniques de découpage et soudage des métaux, de la tréfilerie qui permet de fabriquer des câbles d'acier souples et résistants, l'imagination des inventeurs trouve à s'appliquer, sans dépense excessive. Les résultats ? Ils sont généralement médiocres.
Les systèmes d'étanchéité laissent à désirer et l'on constate des entrées d'eau à l'intérieur des scaphandres. Elles ne pardonnent pas car l'air contenu dans l'enceinte close est à la pression atmosphérique alors que l'eau, elle, se trouve naturellement à une pression largement supérieure. Alors, le risque de remplissage de l'habit, et de noyade pour l'infortuné «chevalier cuirassé» du fond des mers, est grand. Aussi, y regarde-t-on à deux fois avant d'endosser ce vêtement d'acier qui est supposé protéger des effets de la pression et, en même temps, permettre de respirer en sécurité. Le gros problème réside dans les joints.

Même si l'étanchéité est correctement assurée, l'expérience prouve que, sous l'eau, l'articulation des bras et des jambes est de plus en plus dure sous les effets de la pression. L'action de saisir un objet, et surtout de se déplacer en mettant les jambes en mouvement, devient une épreuve de force que seuls des athlètes éprouvés peuvent affronter.

L'introduction des roulements à billes pour faciliter le déplacement du métal dans les joints à rotules améliorera les choses. C'est ce que fera la firme Neufelt & Kuhnlce en 1913. L'engin qu'elle fabrique cette année-là présente une autre particularité amusante, même si elle ne doit pas donner lieu à des développements prometteurs: pour faire varier sa flottabilité en plongée, le scaphandre articulé est muni sur l'arrière d'une... queue télescopique dont une bouteille d'air comprimé permet l'allongement à volonté !

En 1920, Neufelt & Kuhnke mettra au point un modèle amélioré qui à quelques modifications près est semblable à celui qu'on trouve sur le marché actuel, en Italie (Galleazzi) ou aux Etats-Unis (JIM). La nouveauté qu'il apporte aux scaphandres antérieurs tient à ce que celui-ci est autonome en gaz respiratoire. L'homme porte sur son dos une batterie de bouteilles d'oxygène et une cartouche de chaux sodée, interne à l'habit, assure l'absorption du gaz carbonique expiré. Ce modèle fera l'objet d'essais systématiques assez poussés et connaîtra la consécration du travail professionnel lorsqu'il sera utilisé avec succès entre 1930 et 1932 sur l'épave de l'Egypt par les hommes du commandatore Quaglia embarqués sur l'Artiglio.
Pionniers de la plongée autonome Comment utilise-t-on ces scaphandres qui dorment à ceux qui les portent des allures d'extraterrestres? A peu près de la même manière que les tourelles d'observation. On les descend dans la mer au moyen d'une grue, ou de nos jours d'un portique hydraulique. Qu'ils soient dotés ou non d'un système respiratoire autonome, ils restent donc toujours reliés à la surface par un gros câble porteur dans lequel est généralement inséré un fil téléphonique. Lorsqu'ils atteignent le fond, ils retrouvent un semblant d'autonomie de mouvements, mais, on s'en doute, leur agilité n'a aucun point commun avec celle d'un quelconque animal aquatique. Ce sont des monstres cuirassés qui offrent la possibilité, comme dans une tourelle d'observation, de décrire ce qu'on voit, de diriger une benne manoeuvrée depuis la surface, et occasionnellement de faire quelques pas et quelques gestes simples pour peu que la force des muscles le permette... En contrepartie de cette lourdeur, et des risques inhérents à ce genre d'exercice, entrées d'eau en particulier, l'homme n'a pas à craindre les effets de la pression. On peut renouveler les séjours au fond indéfiniment si l'on dispose d'une relève, et la terrible contrainte des paliers de décompression disparaît.

Le modèle Neufelt & Kuhnke de 1920 permettait théoriquement d'intervenir jusqu'à deux cents mètres de profondeur. Aujourd'hui, cette limite est théoriquement repoussée à quatre cents mètres avec le JIM américain.

Au tournant du siècle, les hommes sont globalement satisfaits des moyens que leur offrent les techniques de l'époque pour intervenir sous la mer et, à quelques exceptions près, ils ne ressentent pas le besoin de se libérer du câble et des tuyaux d'alimentation d'air qui les relient à la surface. Lorsqu'ils ont à se mouvoir sur le fond, ce qui est rare, sur des distances très faibles, ils n'envisagent que de marcher ou du moins de se déplacer en position verticale. La nage n'est appropriée qu'à la surface de l'eau; en dessous, dès qu'un plongeur retrouve le fond, on s'attend à ce qu'il reprenne le moyen de locomotion naturel à l'homme, sur la terre ferme, c'est-à-dire la marche, ou ce qui s'en rapproche le plus... Ces considérations ne sont pas de pure rhétorique. Elles conditionnent la mentalité des plongeurs, et sur ces bases-là on comprend très bien qu'ils n'aient éprouvé ni l'envie ni le besoin de se sentir autonomes au fond de la mer. Pour évoluer dans ce sens, il faudra qu'ils se heurtent à une nécessité. Cela fut le cas de Louis Boutan.
En 1900, il est professeur de zoologie à l'université d'Alger et conseiller du Gouvernement général pour la biologie et l'ichtyologie. Ses recherches le conduisent à s'intéresser à la faune et la flore des côtes algériennes et son laboratoire est régulièrement approvisionné en spécimens divers par les pêcheurs locaux. Louis Boutan est aussi un passionné de photographie. Vient un jour où, comme son collègue Milne-Edwards quarante ans plus tôt, il ne se satisfait plus de la dissection de cadavres de poissons sur la paillasse de son laboratoire; il veut les voir vivre et évoluer dans leur milieu naturel. Une seule solution: apprendre à se servir d'un scaphandre. C'est ce qu'il fait. Il revêt le lourd vêtement, se coiffe du casque et un bateau l'amène sur le site qu'il souhaite visiter.

Emerveillement. La vie marine dans sa luxuriance et sa diversité éclate littéralement sous ses yeux éblouis. La curiosité, la soif de la découverte le poussent à en voir plus, donc à se déplacer, mais le moins qu'on puisse dire est qu'il a un gros fil à la patte: l'ombilical qui le relie au bateau limite ses possibilités d'évolution à une zone de quelques mètres carrés seulement. Le désir lui vient d'acquérir son autonomie au fond. Pour Rouquayrol et Denayrouse, ce n'était qu'une possibilité, ou une option offerte au plongeur; pour Houtan, cela devient un besoin.
Alors, il décide de modifier un scaphandre classique et d'en supprimer l'alimentation par câble, en emportant sur son dos une bouteille d'air comprimé à 200 kg/cm2 et, pour être sûr de ne pas risquer un phénomène d'anoxie (privation d'oxygène), il lui adjoint une autre bouteille de taille moindre remplie d'oxygène. A l'intérieur du casque, il dispose un absorbant du gaz carbonique à base de potasse.

Boutan n'a certes pas fait oeuvre d'inventeur ou d'ingénieur génial. D'autres avaient eu avant lui l'idée de supprimer la dépendance en air respiratoire en provenance de la surface. Lui l'a fait parce qu'il en ressentait la nécessité. A ce titre, il fait date dans l'histoire de l'évolution de la pénétration de l'homme sous la mer. Un peu plus tard, il publie un ouvrage intitulé Scaphandre autonome à respiration normale. Son autre mérite a été de réaliser les premières photographies sous-marines de l'histoire.

Un des handicaps de la plongée autonome est, qu'emportant avec soi une réserve d'air, on est limité par la capacité du réservoir, d'autant plus qu'en expirant dans l'eau après chaque inhalation on gaspille une part importante du gaz. C'est ce qu'on appelle la respiration en circuit ouvert, identique à celle qu'on pratique à l'air libre.

Pour remédier à cet inconvénient, on peut envisager de fermer le circuit et de réutiliser les gaz expirés. Mais comme au fur et à mesure ils s'appauvrissent en oxygène consommé par l'organisme, on risque au bout d'un certain temps, en réalité très court, d'inhaler un mélange trop riche en azote. Alors survient l'anoxie et le sujet tombe en syncope. Sous l'eau, c'est une péripétie qu'il vaut mieux éviter... D'autre part, il faut dans un circuit fermé trouver le moyen d'absorber le gaz carbonique dégagé à l'expiration. Sinon, assez rapidement aussi, le taux de ce gaz s'élève dans le mélange et devient toxique.

Si l'on fait un retour en arrière dans le temps, on note qu'en 1726, un botaniste anglais, Stephen Hales, avait eu l'idée d'un appareil de ce type (et l'avait fabriqué), pour permettre aux mineurs de respirer dans des galeries emplies de gaz délétères. Il inspirait et expirait dans un embout relié à un sac respiratoire en cuir, une sorte de «faux poumon» qui contenait de l'air à la pression atmosphérique et était doublé d'un revêtement interne de flanelle imbibée d'un mélange de sel et de phosphate de chaux destiné à «purifier» le mélange de gaz. A l'époque, on ne connaissait pas en tant que tel le gaz carbonique et Priestley n'avait pas encore isolé l'oxygène.
Il ne s'agissait pas à proprement parler d'un appareil de plongée, mais sans doute du premier appareil respiratoire en circuit fermé. Quelle utilisation en a-t-on fait, comment l'expérimentateur a-t-il échappé à l'anoxie? On l'ignore. Pour éviter l'anoxie il n'y avait qu'une solution: utiliser de l'oxygène pur. Il faudra attendre un demi-siècle après que Lavoisier eut découvert les propriétés de ce gaz pour que le principe énoncé par Stephen Hales puisse être appliqué de manière saine.

Hermann Stelzner, un historien des techniques sous-marines, prétend que c'est un Allemand, Wehrle, qui le premier a fabriqué un appareil respiratoire en circuit fermé utilisant l'oxygène et contenant une cartouche absorbante du gaz carbonique, à base de chlorate de chaux. Cela, en 1835, à Chemmitz. Il ne fournit pas d'explications complémentaires et on ne sait donc pas si cet appareil a été utilisé sous l'eau.

On dit aussi, mais sans preuves substantielles, qu'en 1853 un professeur belge, Schwann, aurait présenté dans une foire industrielle à Bruxelles un dispositif du même type.

Tout le monde s'accorde à reconnaître que c'est Henry Fleuss, un marin anglais, qui a fabriqué et breveté en 1870 le premier appareil de plongée à circuit fermé fonctionnant à l'oxygène pur.

Deux ans plus tard, il était utilisé dans un tunnel inondé par la crue de la Severn. L'opération consistait à s'enfoncer dans une galerie pleine d'eau, sur une centaine de mètres, dans un enchevêtrement de planches et de débris divers, puis à fermer une porte métallique qui s'était bloquée en position ouverte. Aucun scaphandrier n'acceptait de tenter sa chance en raison des risques d'accrochage ou de rupture du tuyau d'air. Un plongeur courageux décida d'essayer avec l'appareil de Fleuss. Il resta sous l'eau pendant une heure trente et réussit.

Fleuss s'associa à la compagnie Siebe-Gorman, présidée à l'époque par RH. Davis, et son appareil devint rapidement d'usage courant pour les interventions sous-marines de courte durée et à faible profondeur. Car il ne faut pas l'oublier, c'est sensiblement à la même époque que Paul Bert faisait connaître les dangers de la respiration d'oxygène pur comprimé et indiquait que la limite à ne pas dépasser était de sept mètres de profondeur.

Sérieuse barrière pour la conquête des grandes profondeurs, mais on n'en est pas encore là. Dans les dernières années du XIXème siècle, un professeur français, Georges Jaubert, invente l'oxylite, un mélange pulvérulent de potasse et de péroxyde de soude qui, lorsqu'il est mis au contact de l'eau, produit un dégagement d'oxygène.
L'application de cette découverte est prometteuse pour ceux qui ont à l'esprit l'amélioration des procédés de plongée avec des appareils autonomes à oxygène. Il devient dés lors possible de séjourner sous l'eau sans emporter avec soi du gaz respiratoire en bouteille puisqu'il peut être généré par simple addition d'eau à une poudre. En 1904, RH. Davis ne laisse pas passer l'occasion, achète le brevet et développe un appareil sur ce principe. Il restera en usage dans les sous-marins militaires pendant des années comme moyen d'évacuation en cas de sinistre. Malheureusement, si le principe est séduisant, l'application est dangereuse. Car il n'y a émission d'oxygène que si l'eau est mise au contact de la poudre, graduellement et par petites quantités. Dans le cas contraire, il se produit une forte élévation de température et une importante émanation de fumée. Le plongeur est non seulement brûlé, mais asphyxié !

Ce n'est qu'après plusieurs accidents graves que l'appareil sera retiré du service. Toutefois, en 1915, lorsque Hollywood tournera une première version de Vingt mille lieues sous les mers, c'est cet appareil-là qui sera utilisé.

Le sauvetage des équipages des sous-marins accidentés est un sujet dont les marines commencent réellement à se soucier dans les années qui précédent la Première Guerre mondiale. La disparition en 1910 du sous-marin français le Pluviôse, dont pas un seul homme n'a pu être sauvé - car rien n'était prévu à cet effet - va donner un coup de fouet aux recherches.

Les deux pôles en sont Siebe-Gorman en Angleterre et Draegerwerk en Allemagne. L'une et l'autre de ces firmes développent des équipements qui ont de nombreux points communs. Celui que Draegerwerk fabrique en 1909 est à peu prés identique à l'appareil inventé par Fleuss, devenu plus tard le Fleuss-Davis, puis entre les deux guerres mondiales le Davis tout court. Dans les deux cas, le plongeur respire de l'oxygène pur dans un sac souple qui contient une cartouche destinée à l'absorption du gaz carbonique - que l'oxygène provienne d'une bouteille ou d'une réaction chimique, peu importe. Ce type d'équipement à quelques modifications mineures prés restera en service dans les marines pendant plus de cinquante ans.

Comment envisage-t-on l'évacuation de l'équipage d'un sous-marin accidenté ?

Tout dépend du type d'accident et du dommage subi, ainsi naturellement que de la profondeur du fond où il repose.
Photo de la page 227 en préparation

Le drame le plus fréquent est l'abordage avec un navire de surface et une déchirure dans la coque qui, avec un peu de chance, ne la remplit que partiellement d'eau, en quantité suffisante toutefois pour l'alourdir au point qu'il devient incapable de remonter à la surface.

L'air qui reste piégé dans un ou plusieurs compartiments se trouve à la même pression que l'eau qui a fait irruption dans la coque et il y a naturellement contact entre eau et air. Si ce n'est pas le cas, c'est-à-dire si un compartiment a été épargné et s'il se trouve toujours, après le sinistre, à la pression atmosphérique (qui règne normalement dans le sous-marin), les survivants peuvent y introduire de l'eau qui comprimera progressivement l'air, et on se retrouve alors dans le cas précédent.

En résumé, le principe de base est de réaliser quelque part dans la coque une équipression entre l'eau et l'air. A ce moment-là, les hommes qui survivent dans cette bulle où l'atmosphére est respirable peuvent théoriquement sortir en ouvrant un panneau du sous-marin puisque les pressions interne et externe sont égales.

Mais encore faut—il pouvoir respirer sous l'eau pendant les minutes qui précèdent l'évacuation, puis le temps de la remontée jusqu'en surface. D'où la nécessité de disposer d'appareils respiratoires autonomes de faible encombrement. Les seuls disponibles pendant la première moitié du siècle sont les appareils à oxygène type Davis ou Draegerwerk (en Amérique, Lambertsen mettra au point un équipement équivalent).

Or, l'oxygène est toxique à partir d'une profondeur théorique de sept mètres. Si l'on introduit dans le sac respiratoire une petite quantité d'air qui vient diluer l'oxygène, on peut supporter des pressions plus élevées mais la manoeuvre est dangereuse car elle est pour le moins empirique et on ne sait plus ce qu'il y a dans la mixture que l'on respire... Mais après tout, dans les circonstances dramatiques qui sont celles d'un naufrage de sous-marin, on peut envisager avec une certaine sérénité de prendre quelques risques supplémentaires.

Quoi qu'il en soit, les limitations en profondeur de ce genre d'exercice sont sévères. Toutes les marines pensent néanmoins que des opérations visant à sauver la vie d'hommes emprisonnés dans un sous-marin valent la peine d'être étudiées, du moins pour des théâtres d'opération où la profondeur d'eau est relativement faible, comme la Manche, la mer du Nord, la Baltique...
En plein océan ou dans des mers profondes, comme la Méditerranée par exemple, il n'y a pratiquement aucune chance de sauver la vie de l'équipage en cas de sinistre. Cela explique la boutade fataliste d'un commandant de sous-marin français basé à Toulon, en réponse à une personnalité qui lui demandait ce qu'il était prévu de faire en cas de sinistre: «Rassembler rapidement l'équipage et lui recommander de faire un signe de croix puis de chanter La Marseillaise...»

Les limitations en profondeur des appareils à circuit fermé troublent certes les usagers pendant les vingt premières années de ce siècle, mais comme leur seule utilisation envisagée est le sauvetage des équipages de sous-marins, avec une bonne dose d'incertitude quant aux résultats, elles ne représentent pas un réel souci pour les états-majors qui ont alors d'autres chats à fouetter.

Pour descendre plus bas dans la mer, on dispose du bon vieux scaphandre à casque et il est jugé bien suffisant pour y accomplir les tâches qui peuvent être nécessaires. La recherche d'autonomie n'est alors qu'un luxe de puristes ou d'originaux. Certains pourtant, Siebe-Gorman et Draegerwerk en particulier, poussés par la dynamique du progrès et sans viser une utilisation clairement définie, s'efforcent d'améliorer le concept de la respiration en circuit fermé. En 1912, à la bouteille d'oxygène de l'appareil ils rajoutent une ou deux bouteilles d'air en amont du faux poumon.

Leur raisonnement est le suivant: le mélange respiré par le plongeur sera composé d'oxygène à un taux supérieur à celui de l'air, Il permettra donc une autonomie plus grande. Par ailleurs, la proportion d'azote sera moindre. Donc, moins de risques d'accident de décompression. Malheureusement, si on laisse s'accumuler l'azote dans le sac, on risque l'anoxie. Il convient alors de ménager une fuite qui rétablira l'équilibre du mélange à des taux d'oxygène et d'azote acceptables. A l'époque, on ne sait pas doser tous ces éléments, et ces appareils sont dangereux. En vérité, comme cela a déjà été dit, le plongeur ne sait plus du tout ce qu'il respire et il y a une part de roulette russe dans cette pratique. Il faudra attendre les années 1950 pour y voir plus clair et pour que se développe l'usage des appareils dits à «circuit semi-fermé», en service aujourd'hui dans les diverses marines du monde.
Revenons en 1912. En dépit des dangers qu'ils présentent, des équipements de ce type sont construits en Angleterre et en Allemagne. La France ne participe pas à ces essais- Elle s'en dent au scaphandre à casque classique pour les travaux courants et aux appareils à circuit fermé Davis pour les sous-marins. L'Italie suivra la voie ouverte par Siebe-Gorman et Draegerwerk vers 1930. Pirelli se lancera alors dans la construction d'équipements dérivés des précédents.

En Allemagne, juste avant la guerre de 1914, on voit apparaître une application originale du système de respiration semi-fermé dans un appareil de plongée autonome: en Baltique, la Kriegsmarine perd beaucoup de torpilles pendant les essais de lancement. Elles jonchent le fond sous des hauteurs d'eau relativement faibles, comprises entre vingt et trente mètres, et sont difficiles à retrouver car, si l'on connaît à peu près l'axe de leur parcours, on ignore leur point de chute. Les découvrir en envoyant un scaphandrier au hasard revient à chercher une aiguille dans une meule de foin.

Alors, un commandant de sous-marin a l'idée de construire un traîneau, identique au traîneau des steppes, sur lequel prend place un plongeur muni d'un appareil autonome à circuit semi-fermé. Le mélange qu'il respire l'autorise à évoluer jusqu'à trente mètres et ce, pendant deux à trois heures. Le traîneau glissant sur le fond est remorqué derrière une embarcation qui suit avec précision la route qu'a empruntée la torpille. On ignore si sa quête a été fructueuse...

L'idée du traîneau sous-marin sera reprise cinquante ans plus tard par J-Y. Cousteau. Il le munira d'une caméra qui prendra la place du passager, et l'utilisera pour photographier les grands fonds marins. L'édition de décembre 1912 du Scientific American avait prophétisé correctement l'avenir du traîneau allemand: «L'avènement d'un nouveau sport, celui du voyage sous-marin, peut désormais être envisagé dans un avenir très proche». La revue se trompait seulement d'un demi-siècle !

Pour la petite histoire, notons qu'en 1914, enthousiasmé par les possibilités qu'offrait désormais, selon lui, la plongée autonome à l'oxygène, un commandant de la Royal Navy, G. Herbert, avait proposé au premier lord de l'Amirauté de construire des «torpilles humaines» ressemblant à s'y méprendre à celles que les Italiens allaient lancer trente ans plus tard contre la flotte britannique. Son projet fut dédaigneusement repoussé par le premier lord - qui s'appelait W. Churchill...
Un nouveau rapport entre l'homme et la mer Pendant les dix années qui suivent la Première Guerre mondiale, c'est le grand calme sous la mer. Les sous-marins militaires y évoluent avec de plus en plus d'aisance mais ils sont aveugles, sourds et muets, car la science de l'acoustique en est encore à ses premiers balbutiements.

Ils rôdent entre deux eaux, à des profondeurs relativement faibles, se posent parfois sur le fond, perfectionnent leurs armes. Les hommes qui les conduisent ne sont pas réellement des plongeurs, ils naviguent dans des «boites à plonger» et se soucient comme d'une guigne du milieu environnant dont ils sont protégés par une épaisse coque d'acier. Cela n'enlève rien à leur mérite.

Les scaphandriers se livrent alors à des tâches fastidieuses et sans gloire dans le fond des ports. L'accès aux plus grandes profondeurs leur est interdit, pensent-ils, par les barrières de la narcose et de la décompression. Aux Etats-Unis, l'hélium excite l'esprit des chercheurs et les premiers essais commencent. En Angleterre et en Allemagne, on a acquis, en avance sur la France et l'Italie, une bonne expérience de la respiration d'oxygène pur ou de mélanges synthétiques. Il arrive qu'on voie dans les magazines l'image étrange et vaguement futuriste d'un homme descendu sous l'eau par une grue dans un habit rigide articulé, mais on se doute bien que l'outil est dangereux et le rendra quasi infirme au fond de la mer.

Cette mer, comme elle l'a toujours été, est un monde fermé qui n'entrouvre ses portes qu'à une poignée d'audacieux, au prix des plus grands risques.

En 1926, les Français qui s'étaient assoupis depuis l'époque de Rouquayrol et Denayrouse, de Paul Bert, entrent à nouveau dans la course, en la personne de Yves Le Prieur, capitaine de corvette de la marine française. Jacques-Yves Cousteau qu'il vient d'initier à la plongée en 1937 le décrit ainsi : «Imaginez un vrai personnage de Jules Verne, une haute carcasse, une longue figure rieuse au nez recourbé, un regard naïf.» Autre signe distinctif de cet homme exceptionnel imagination débordante et capacité technique de mettre ses idées en application. Il a aussi, et cela est une nouveauté dans les années 1920, une attirance pour le monde sous-marin en tant que tel, qui n'est ni celle du poète, ni celle du militaire, du scientifique ou du commerçant. Il est un des premiers, peut-être le premier à imaginer des techniques qui permettent de mieux voir, de mieux se déplacer, de vivre aussi normalement que possible sous les eaux dans l'espoir désintéressé de satisfaire sa curiosité et de découvrir un monde nouveau.
Le Prieur et son appareil autonome, 1934 Le Prieur annonce Cousteau. Moins en tant que marin et technicien qu'en raison du nouveau rapport qu'il introduit entre l'homme et la mer.

Jusqu'ici les inventeurs la traitaient en ennemie et, pour vaincre ses traquenards, ils s'appliquaient à isoler le plongeur (au sens propre et au sens figuré) aussi hermétiquement que possible du milieu aquatique. Le Prieur, plus tard Cousteau, Taillez, recherchent au contraire une symbiose avec l'élément liquide. Le plongeur ne doit plus être cet intrus marchant sur le fond avec la maladresse pataude d'un petit enfant; il doit comme les poissons évoluer librement dans le volume d'eau qui l'entoure.

Cette mutation qui offre aux hommes une troisième dimension dans l'espace aquatique et les arrache aux effets de la gravité à laquelle ils sont irrémédiablement condamnés sur la planète Terre est due pour une large part à l'apparition, en 1930, des palmes natatoires que le commandant de Corlieu a tirées des oubliettes où elles étaient enfermées depuis Léonard de Vina.

De son côté, qu'apporte Le Prieur ?

En 1926 - il y a vingt ans déjà qu'il a plongé à diverses reprises avec le scaphandre à casque en service dans la marine et qu'il en a mesuré les contraintes -, il met au point avec Fernez, un ingénieur de ses amis, un appareil respiratoire autonome. Il se compose d'une bouteille d'air comprimé de trois litres à 150 kg/cm2 de pression (utilisée dans les garages pour regonfler les pneumatiques des voitures) et d'un détendeur d'où part un tuyau souple aboutissant à un embout que le plongeur dent entre ses dents.

Un pince-nez et des lunettes du genre de celles que portent les motocyclistes complètent le dispositif. Pas de vêtement protecteur; on plonge en costume de bain. L'appareil pèse dix kilos et l'autonomie est de dix minutes à sept ou huit mètres d'immersion. En 1926, lors d'une présentation officielle à la piscine des Tourelles, le public s'enthousiasme. Personne n'imaginait alors qu'il soit si simple d'évoluer sous la mer en toute liberté.

En 1933, il modifie légèrement son appareil : il remplace le pince-nez et les lunettes binoculaires par un masque recouvrant toute la face et il augmente la taille de la bouteille d'air. L'autonomie double. La marine adopte officiellement le scaphandre Le Prieur en 1935 et celui-ci fait figure de pionnier du monde sous-marin.
Les palmes de Corlieu sont déjà en service, la chasse sous-marine prend son essor sur la côte d'Azur et l'on voit de plus en plus d'originaux - car ils sont encore considérés comme tels - se déplacer furtivement sur la frange littorale armés d'une arbalète et transpercer avec la plus grande facilité les sars et les mérous qui se demandent avec appréhension qui sont ces étranges prédateurs venus d'un autre monde.

Entre-temps Le Prieur, jamais à court d'idées, a inventé un fusil à poudre (que l'Institut des Pêches horrifié a fait interdire, d'où l'apparition, pour tourner la loi, de l'arbalète à sandow), un vêtement isolant en caoutchouc mousse, et dans d'autres domaines, un viseur ingénieux pour les avions de l'aéronavale, une méthode de bombardement pour couler les sous-marins...

A ce propos, lorsqu'en 1975 les plongeurs de la COMEX eurent renfloué, au large de Saint-Raphael, l'épave d'un minuscule sous-marin qui semblait d'antique fabrication, ils se demandèrent ce qu'ils avaient ramené en surface et ce que ce sous-marin faisait là, depuis si longtemps sur le fond. Une enquête de la marine établit qu'il s'agissait de l'Alose qui, dans les années qui suivirent la Première Guerre mondiale, avait servi de cible à un hydravion à partir duquel Le Prieur expérimenta sa méthode : deux bombes empennellées qui, lâchées sur un sous-marin naviguant en surface ou à faible immersion, devaient, sous l'action du fil d'acier qui les reliait entre elles, venir se plaquer de part et d'autre de sa coque et en théorie le couler. L'Alose apparemment n'avait pas survécu à la méthode Le Prieur...

En 1935, Y. Le Prieur et J. Painlevé fondent le «Club des scaphandriers et de la vie sous l'eau». La plongée qui était jusque-là une profession réservée à un petit nombre d'initiés est en train de perdre une bonne part de son étrangeté et de devenir un jeu ou un sport à la mode. Sous l'égide du Club une petite fille de cinq ans, Micheline Merle, s'immerge dans une piscine, équipée d'un masque facial relié à la bouteille d'un plongeur et tous deux évoluent avec aisance pendant plusieurs minutes.

Cette démonstration exécutée par la plus jeune plongeuse de l'histoire vaut tous les discours publicitaires. Le monde sous-marin s'ouvre indiscutablement au public de tous les âges.
En 1937, lors de l'Exposition, c'est l'apothéose. L'«aquarium humain» du Trocadéro offre aux yeux des visiteurs médusés le spectacle incongru de ballets sous-marins, de cyclistes scaphandriers pédalant sur des bécanes à roues de plomb, de banqueteurs assis autour d'une table devant une vaisselle métallique, et bien entendu de Le Prieur lui-même, capitaine de vaisseau de son état, planté tout droit sur le fond de l'aquarium la tète surmontée d'un panache de bulles, pareil au gardien d'un étrange royaume imaginé par un Jules Verne touché par le surréalisme.

Pourtant, si l'on y regarde de plus près, l'invention de Le Prieur en elle-même n'est pas marquée du sceau du génie. Son appareil est rudimentaire, il exige un réglage quasi permanent et il fonctionne en fait pratiquement en débit continu ; ce qui implique un énorme gaspillage d'air et une gêne pour la vision car les bulles s'échappant sur les bords du masque viennent souvent juste devant la vitre.

L'appareil de Rouquayrol et Denayrouse, vieux d'un demi-siècle, était en réalité beaucoup plus évolué, mais, paradoxe du progrès qui ne suit pas toujours un cheminement linéaire, cet appareil-là, tout le monde l'avait oublié. Et pourtant il est quasiment certain que les magasiniers de la marine en conservaient encore enfouis dans le secret de leurs stocks et qu'ils les repassaient consciencieusement en comptabilité à leurs successeurs à chaque changement d'affectation...
JY. Cousteau, découverte d'un nouveau monde L'auteur de cet ouvrage n'a-t-il pas trouvé en 1955, au hasard d'une inspection, dûment enregistré dans le magasin d'un contre-torpilleur, un octant qui remontait au tout début du XIXème siècle ? On dit que la marine est conservatrice, en réalité, elle ne laisse rien se perdre.

En 1937, Georges Commeinhes, ingénieur français, améliore le détendeur Le Prieur et accroît l'autonomie de l'appareil en le dotant de trois bouteilles d'air comprimé - ce qui permet de passer quarante minutes à dix mètres de profondeur, ou vingt-cinq minutes à vingt mètres, avec un confort respiratoire assez médiocre.

En 1943, Commeinhes plongera à cinquante-trois mètres devant Marseille. Aurait-il pu apporter à son détendeur l'ultime progrès qui aurait rendu la mécanique respiratoire aussi aisée sous l'eau qu'à l'air libre ? On ne le saura jamais, car l'inventeur est tué devant Strasbourg en 1945.

Et puis vient J-Y. Cousteau. 1942 : c'est le temps des sombres années de la guerre, de l'humiliation de l'armistice et de l'occupation de la France. Le pays survit au jour le jour dans une triste grisaille. Le ciel au-dessus des têtes est tout ce qui reste de bleu - avec la mer. Mais le ciel est inaccessible ; les Français n'ont plus d'ailes. La mer n'est pas interdite, mais son accès est limité par de sévères contraintes. Les bateaux assignés à résidence à Toulon naviguent parcimonieusement et comptent les litres de mazout qui leur sont octroyés. Le manteau de la résignation ploie les épaules de beaucoup de marins. Certains cèdent au découragement et, jetant aux orties leur «veste noire galonnée d'or», comme disait Baudelaire du temps où la porte du large et les grands espaces de liberté leur étaient ouverts, deviennent fonctionnaires ou ingénieurs. Ils recommencent une nouvelle vie. D'autres passent les frontières et vont poursuivre ailleurs leurs rêves de gloire et de sacrifice.

D'autres enfin, penchés sur la lisse de leurs navires immobiles, regardent les yeux de la mer qui brillent dans chaque vaguelette et qui leur semblent lancer des appels d'espérance. Espérance d'évasion et de liberté retrouvée bien sûr. Avec ce que cela comporte d'attrait du mystère, d'oubli des misères de l'heure, et aussi d'aspiration à découvrir un monde qu'on imagine différent, qui est là près de nous et au-delà du regard, juste sous la surface des eaux. Tout homme a éprouvé au moins une fois dans sa vie, comme Alice, la tentation aiguë de franchir le miroir qui sépare son existence de tous les jours de celle du rêve et d'un univers où régneraient d'autres lois.
L'enseigne de vaisseau Cousteau est de ceux-là. Il a des idées à revendre, une imagination créatrice que n'arrêtent pas les contingences, et une vitalité débordante. Initié par son camarade Taillez, officier de marine comme lui et qui est une réincarnation du célèbre Nicolas le Poisson dont le Moyen Âge chantait les exploits nautiques, il se prend de passion pour l'aventure sous-marine. Mais pour accéder à ce théâtre d'ombres où clignotent les feux fugitifs des girelles royales, il faut, comme les chevaliers autrefois qui aspiraient à l'adoubement, revêtir les instruments de son nouvel état. En bref, il faut s'équiper pour respirer sous l'eau, à l'exemple de ces précurseurs que les Parisiens ébahis ont pu voir quelques années plus tôt évoluer dans l'aquarium du Trocadéro.

L'appareil de Le Prieur ne séduit ni Taillez ni Cousteau.

Celui-ci pense à une autre solution plus simple, plus élégante : se doter d'un système respiratoire «annexe», par exemple sous la forme d'un faux poumon souple qui rétablirait sans effort la fonction pulmonaire en échappant aux lourdeurs mécaniques et aux imperfections d'un détendeur. Et respirer de l'oxygène pur, en circuit fermé, comme les sous-mariniers anglais le font depuis longtemps cri exercice. Pas de bruit, pas de bulles, pas d'efforts. On se coule dans l'eau, pieds palmés, et l'on évolue avec l'aisance d'une loutre de mer... C'est la «plongée douce» par excellence.

Les inventeurs du temps passé allaient traditionnellement chez les cordonniers pour confectionner leurs appareils; ceux des années 1940 vont frapper à la porte des garagistes pour obtenir des chambres à air de voiture ou de motocyclette, matière première de base de l'apprenti plongeur pour bricoler lunettes, sandows d'arbalète, sacs respiratoires. C'est ce que fait Cousteau et, avec l'aide de l'atelier du croiseur sur lequel il est embarqué, il dispose bientôt d'un appareil qui doit ressembler à celui que Fleuss et Davis avaient fabriqué avant le début du siècle.
Aout 1946, le lieutenant de vaisseau JY Cousteau s'apprête à plonger L'histoire retient que c'est en cet équipage qu'il entra dans la carrière et qu'il donna ses premiers coups de palmes sous la mer. Mais si la plongée à l'oxygène est douce à l'utilisateur, pour peu qu'il soit esthète, elle est brutale à l'imprudent qui dépasse les limites de profondeur énoncées par Paul Bert en son temps. Par deux fois, on retire Cousteau inconscient des fonds de quinze mètres. Il comprend alors qu'il fait fausse route et qu'il est plus sage, et plus prudent, de respirer dans un scaphandre autonome l'air ordinaire du bon Dieu... Adieu donc à l'oxygène qu'il faut laisser aux combattants sous-marins ultra-spécialisés, à ces hommes-torpilles italiens ou anglais, dont on chuchote les hauts faits dans les carrés de l'escadre.

Respirer de l'air comprimé, cela revient à poser le difficile problème d'un détendeur qui, idéalement, devait à l'inspiration et à l'expiration être aussi léger à entrer en mouvement qu'une plume d'oiseau. Rien de tel n'existe sur le marché...

Emile Gagnan, ingénieur de L'Air Liquide auquel Cousteau s'ouvre de son souci, apporte, croit-il, la solution : un détendeur qu'il a mis au point pour l'alimentation des moteurs à gazogène. Alimenter un moteur à combustion interne et les poumons, c'est un peu la même chose après tout... Un prototype est fabriqué, fixé sur une bouteille d'air comprimé et Cousteau se livre à un essai dans la Marne. Cela fonctionne correctement lorsqu'il est en position allongée, mais rien ne va plus lorsqu'il se tient droit ou tête en bas et jambes en l'air. Dans un cas, l'air bouillonne en excès, dans l'autre, il se tarit. Semi-échec donc.

La solution finale est toute proche, pourtant. Rouquayrol et Denayrouse, quatre-vingts ans plus tôt, l'avaient également frôlée. Cousteau et Gagnan trouvent. C'est simple - comme l'oeuf de Christophe Colomb ! - il suffisait de bouger la soupape d'expiration de quelques centimètres et de la placer au même niveau que la membrane du détendeur...

Dès lors, tout va très vite. Quelques appareils sont rapidement fabriqués et, en 1943, Cousteau et Taillez auxquels est venu se joindre Frédéric Dumas, l'as de la plongée de toute la Côte d'Azur, se livrent à une véritable frénésie d'incursions sous-marines. Ils ne plongent ni à des fins militaires, commerciales ou scientifiques ; pour la première fois sans doute dans l'histoire, ces trois hommes vont journellement sous la mer pour leur simple plaisir. Bien sûr, de temps à autre, parce que les temps sont durs et que la nourriture est devenue en France une denrée rare, ils pourfendent d'une flèche d'arbalète un sar ou un mérou imprudent.
C'est à cette époque que Cousteau tourne ses deux premiers films, «Par dix-huit mètres de fond» et «Epaves», qui connaissent un grand succès, bien que réalisés avec des moyens on ne peut plus rudimentaires.

Les appareils respiratoires ont maintenant largement subi l'épreuve des essais. Ils sont au point, d'une sûreté, d'une facilité d'emploi extraordinaire, et apportent véritablement une révolution dans la pénétration de l'homme sous la mer.

Les données du problème ne se trouvent pas modifiées: ils n'exemptent pas des accidents de décompression, ils ne mettent pas à l'abri de la narcose à l'azote et leur autonomie n'est pas considérable, maïs ils ne présentent pas les dangers des appareils à oxygène britanniques ou américains et, surtout, ils sont d'un maniement incomparablement plus facile que tous les autres équipements existant alors dans le monde.

Partout ailleurs règne encore le scaphandrier d'antan avec son casque de cuivre et ses souliers de plomb. Officier en cet attirail tient de la cérémonie collective où les rites et une dose d'ésotérisme sont pieusement préservés. Pour sa célébration, il faut un bateau ou un ponton aménagé à cet effet, des aides qui s'empressent autour de l'impétrant et le revêtent de l'habit avec des soins identiques à ceux que déploient les valets d'un toréador. D'autres manoeuvrent la pompe, veillent au téléphone ; l'homme de confiance tient à deux mains la corde de sécurité. Cette pratique a ses mérites, ses traditions, une certaine convivialité; elle n'est pas une aventure individuelle. Le scaphandrier pénètre sous la mer, précautionneusement, tenu par des fils que manient d'autres hommes depuis la surface.

Cousteau, Taillez, Dumas eux, arrivent en maillot de bain dans une crique, jettent négligemment leurs bouteilles sur le dos, chaussent leurs palmes de batracien, ajustent sur leurs yeux un masque à peine plus large qu'un loup de carnaval et glissent dans la mer avec l'aisance des poissons. C'est ce que Taillez appellera la révolution de la «plongée sans câble»...

Ils pensent qu'ils ont en main les clefs précieuses qui ouvrent toutes grandes les portes de la mer. Alors, saisis par la passion, avec une curiosité d'enfants, ils s'y enfoncent, de plus en plus loin du soleil. Ils découvrent leurs premières amphores qui gisent depuis deux mille ans aux abords des lies et des promontoires où sont venues se jeter les galères, ils s'émerveillent des entrelacs de coraux qui tapissent les parois des grottes et en cueillent des branches qui laissent sur les doigts comme des traces de sang.
Naissance du GRS

Le capitaine de corvette P. Tailliez, commandant le GRS en juin 1946
Ils passent la barrière des cinquante mètres et découvrent ce monde crépusculaire où les rayons du soleil n'ont plus d'éclat. Ils ressentent les premiers bourdonnements d'oreilles et ce goût métallique dans la bouche — comme si, selon Dumas, «elle était pleine de pièces de bronze» - symptômes de ce qu'ils vont appeler l'ivresse des grandes profondeurs. En octobre 1943, Dumas descend à soixante-dix mètres et il éprouve, dira-t-il plus tard, «une sensation bizarre de béatitude et d'angoisse».

La guerre se termine. Dans l'immense soulagement de la paix retrouvée et l'enthousiasme d'un monde à reconstruire, ils continuent leur aventure sous la mer. Ils ont conscience d'être des novateurs, les plongeurs de l'an Il. En 1946, Cousteau intervient auprès du chef d'état-major de la marine et suggère la création d'une unité constituée qui serait vouée à la recherche sous-marine.

L'idée est acceptée. Le GRS (Groupe de Recherches Sous-marines) est créé. Le capitaine de corvette Taillez en prend le commandement, le lieutenant de vaisseau Cousteau est à la fois son adjoint et le commandant de l'Elie Monnier, un aviso, ex-remorqueur allemand de haute mer - qui va être équipé en bâtiment support de plongeurs.

A l'instar des marines américaine et anglaise, la Marine nationale vient enfin de se doter de l'instrument d'études qu'elle méritait pour exploiter les idées de Paul Bert.

L'Elie Monnier, qui annonce la future Calypso, commence ses croisières en Méditerranée, emportant avec les océanographes une cohorte de jeunes gens aux pieds palmés qui font leurs premiers ébats dans ce grand ballet sous la mer qui touchera bientôt le monde entier.

Leur obsession, inévitable chez des hommes à la fois curieux et intrépides qui ont à leur disposition un merveilleux outil, est d'en évaluer les limites. Jusqu'à quelle profondeur peuvent-ils espérer descendre? Ils connaissent tout de la littérature scientifique qui traite de la narcose, mais l'appareil inventé par Cousteau et Gagnan offre des facilités respiratoires tellement grandes qu'ils sont conduits à se demander s'il ne permet pas de faire mieux qu'un scaphandre classique.

Le gaz carbonique est théoriquement éliminé à l'expiration et se perd dans le chapelet de bulles qui remontent à la surface. Et l'on sait bien qu'il y a un phénomène d'accoutumance qui fait qu'un plongeur entraîné résiste mieux qu'un autre à cette fameuse «ivresse». Or entraînés, ils le sont. Ils plongent tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour, parfois la nuit. Personne au monde ne va sous l'eau à un rythme pareil.
Frédéric Dumas







M. Fargues
F. Dumas ouvre le bal. Un jour de l'été 1947, il descend à quatre-vingt-treize mètres. Il est saoul d'azote, ses mains tremblent, ses mâchoires ont des tremblements convulsifs, ses yeux ont de la peine à se fixer sur ce qu'il voit autour de lui dans une pénombre glacée, mais il résiste et remonte, avec un immense soulagement. Les troubles disparaissent comme par enchantement. Toute l'équipe suivra jusqu'à quatre-vingt-dix mètres, avec plus ou moins de bonheur et des troubles dont l'accentuation est variable selon les cas.

La conclusion est optimiste : quatre-vingt-dix mètres ne constituent pas une limite infranchissable. On va souffrir mais on passera... Pas tous, seulement ceux qui physiologiquement paraissent les plus aptes, c'est-à-dire ceux qui ont éprouvé le minimum de troubles. Le premier maître Maurice Fargues est de ceux-là. Il dit qu'à quatre-vingt-dix mètres il s'est senti en pleine possession de ses moyens...

En octobre 1947, la décision est prise. Fargues descendra le long d'une corde lestée sur un fond de cent vingt mètres. A intervalles réguliers des écritoires permettront de vérifier la profondeur atteinte et la qualité de la signature attestera de l'état mental du plongeur.
Les plongeurs du GRS en 1947 : de g. à dr. : Lieutenant de vaisseau Cousteau, 2nd maître Georges, Cdt Tailliez, Maître Pinard, Frédéric Dumas, 2nd maître Morandière

Fargues s'enfonce sous l'eau, assuré par une ligne de sécurité. Il signe maladroitement la dernière écritoire - et ne remonte pas. La ligne le ramène en surface, mort.

L'ingénieur Elie Monnier, qui a donné son nom à l'aviso du GRS était mort en plongée, à Mers el-Kébir, dans un scaphandre à casque sur l'épave de la «Bretagne» coulée par les Anglais en 1940. Il était sans doute un des derniers scaphandriers classiques à périr dans l'exercice de ce métier en train de disparaître en France. C'est ce qu'on disait alors. Fargues est le premier mort de l'après-guerre dans l'histoire de la conquête du monde sous-marin qui venait de s'ouvrir.

Les hommes du GRS sont atterres. Ont-ils été trop audacieux ? Ont-ils pris un risque inutile ? La réponse est difficile. Après coup, avec le recul du temps qui atténue le chagrin de la disparition d'un homme courageux, on peut dire, en toute sérénité, que le risque valait d'être couru. Car il n'y avait pas alors d'autres moyens de tâter les limites de l'homme sous la mer que d'y aller voir soi-même... Les études en laboratoire ne donnent pas de réponse à toutes les questions. Dans cette activité, comme dans d'autres, il vient un moment de vérité où il faut mettre sa vie en jeu pour vérifier les hypothèses. Ceux qui la pratiquent le savent.

Après la mort de Fargues, la limite de la plongée à l'air est officiellement fixée à quatre-vingt-dix mètres - et, à ce jour, elle l'est encore. Il reste beaucoup à faire pour aménager le terrain conquis en si peu d'années par le scaphandre autonome. Il faut calculer de nouvelles tables de décompression, étudier avec plus d'attention le rôle de l'azote dans la narcose, développer des équipements nouveaux. Il y a certes du grain à moudre pour les chercheurs. Mais ces travaux ne repousseront pas d'un seul mètre la limite de profondeur accessible. Pour cela, il faudrait disposer d'hélium. Or, la France n'en a pas. Seuls les Etats-Unis, le Canada, l'URSS en produisent et n'en vendent pas. C'est un produit stratégique. Il va falloir patienter quinze ans.
A propos d'hélium, un bref retour en arrière s'impose. En 1935, la vogue de la plongée autonome, dont Le Prieur avait en France donné le coup d'envoi, ne manque pas d'exciter les imaginations, en particulier celle de deux ingénieurs américains, John Craig et Gène Nohl. Ils s'étaient depuis longtemps mis en tête d'explorer l'épave du Lusitania coulé par cent mètres de fond au large de l'Irlande et s'étaient rendu compte que l'entreprise était difficile et onéreuse s'ils décidaient d'utiliser des scaphandres à casque classiques nécessitant un lourd soutien logistique.

Alors, se disent-ils, pourquoi ne pas utiliser la technique française de plongée autonome qui laisse une entière liberté de mouvements et l'améliorer en faisant respirer aux plongeurs un mélange d'hélium et d'oxygène ? Ainsi, ils pensent éliminer les risques de narcose comme le prouvent les plus récents travaux menés à Washington par les chercheurs de la marine. Ils mettent deux ans à construire leur appareil et calculent qu'ils pourront passer deux heures à cent mètres, avec seulement trente minutes d'arrêt en trois paliers de décompression lors du retour en surface.

En 1937, ils partent pour l'Irlande et s'apprêtent à passer à l'action sur la célèbre épave. Au dernier moment, ils reçoivent des autorités britanniques l'interdiction de visiter le Lusitania. De là part la légende - vraie ou fausse ? - que le paquebot, dont le torpillage en 1915 avait, on s'en souvient, soulevé une émotion considérable, cachait en ses flancs quelque chose qu'il valait mieux ne pas dévoiler...

Déçu, Nohl décide néanmoins d'essayer son appareil. En 1938, il plonge dans le lac Michigan à cent vingt mètres de profondeur et remonte sans incident. Là où Fargues avait échoué en respirant de l'air, Nohl réussissait avec un mélange contenant de l'hélium.


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© novembre 2000 Pascal Constant
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