| Lordre alphabétique Omer ARRIJS
Lalphabétisation semble aller de soi. Comment contester le droit de tous à léducation? 400.000 personnes en Communauté française sont recensées comme ayant des difficultés pour lire, écrire, calculer : une réalité scandaleuse à laquelle il importe dapporter des réponses... Evidences à interroger. Ambivalences à pointer. Voilà longtemps quon inculque aux personnes " concernées " une image delles-mêmes comme ayant des difficultés à lire, écrire, calculer, une image centrée sur le manque, une image qui rétrécit ce quelles sont, ce quelles peuvent. Elles ne demandent pas lalphabétisation sans quon le leur suggère, sans quon ait pensé pour elles que ce sera leur bien, sans quon les conditionne à en faire la demande, sans une espèce dordre qui leur est donné dentrer dans lordre alphabétique. La désignation du mal Y a-t-il seulement des analphabètes? Il y a 20 ans, on ne trouvait des analphabètes que dans les communautés " immigrées ". La population autochtone, selon lUNESCO, ne comportait pas plus de 0,5% danalphabètes. Il y a 10 ans, on en relevait 300.000 en communauté française de Belgique. Actuellement, Lire et Ecrire en déclare 400.000 (soit 1/10 de la population). Non que le nombre danalphabètes ait augmenté. Cest la conception de lanalphabétisme lui-même qui a évolué. A mesure que la crise de société sinstalle et sapprofondit, on en repère de plus en plus et de plus en plus de personnes sont invitées à se penser comme " analphabètes ", à intérioriser que sil ny a pas de place pour elles dans la société en changement cest parce quelles manquent de formation de base. Elles porteront elles-mêmes la responsabilité de leur marginalité notamment socio-économique. On crée de plus en plus dinitiatives de formation, mises à niveau, cours dalpha. On concerne de plus en plus la population (campagnes, mobilisation de la poste, du voisinage par lappel à aider un proche). Et les demandes de formation sont en augmentation. Lon désigne avec insistance le mal à éradiquer ; les " apprenants " sautodésignent comme porteurs du mal. Comme une peste sociale. La maladie aura ses soignants, ses sauveurs, ses experts. Un langage sélabore avec sa terminologie, ses significations : " analphabète ", " analphabétisme ", " apprenant ", " formateur "... ses formules : " analphabétisme fonctionnel ", " analphabétisme de retour ", " un public ayant des difficultés de lecture", " lire, écrire, calculer, cest possible "... Un langage qui sarticule souvent autour dune imagerie caritative et réductrice soulignant le handicap et la peur de lanalphabète dans son entourage; son audace un beau jour de sadresser à une association, laccueil reçu, les progrès réalisés... Une valorisation de laide : dans le tract de " Lire et Ecrire ", le mot " aide " est un véritable leitmotiv. Une imagerie qui élimine la complexité et la richesse dexpérience des personnes ainsi ciblées, trop ciblées. Or, les analphabètes ne le sont pas. Ils ont des capacités pénétrantes de lire leur vie, les événements, lordre social. Souvent plus que pas mal de lecteurs chevronnés. Ils ont des savoirs quils éteignent sous la désignation danalphabètes. Lexclusion agréée Le concept danalphabète fige et simplifie une réalité complexe. Il trace une frontière entre le territoire alphabète et ceux qui nen sont pas et se formeront à en être les sous-citoyens, de toute façon les sous-citoyens, même après la formation. On en fait des êtres sans alphabet, sans signe pour marquer leur trace, marqués de la trace du manque quon leur prête. On augmente leur ignorance, peut-être pour cacher la nôtre. Lon dresse deux un tableau angoissant : cycle scolaire chaotique, conditions de vie difficiles, sans emploi parce que nayant aucune qualification. On les enferme dans un cycle noir dont ils ne pourront sortir que par le recours aux centres dalphabétisation. Léducation est un enjeu clef dans une société. Doit-elle pour autant être opération de sauvetage? Lenjeu est-il de pointer des exclus du savoir, de les définir comme tels, de leur inculquer cette image deux-mêmes, de leur suggérer ou imposer linscription à un centre dalphabétisation ou de formation, dy mettre au travail des formateurs à statut précaire, des bénévoles désireux daider les autres? Ny aurait-il pas lieu de sortir complètement de loptique alphabétisante? Lenjeu serait de promouvoir des espaces éducatifs et formatifs concernant des populations mêlées échangeant lécriture et les autres savoirs et compétences. Ne faut-il pas en finir avec le confinement de soit disant exclus du savoir? Etrange société qui donne lordre de savoir lire, écrire et calculer à ceux quelle exclut. Car il sagit dun ordre caché quand on déclare: " Lire, écrire, calculer, cest possible " et quau même moment lon enferme les personnes dans lanalyse que " Savoir lire, écrire et calculer est devenu aujourdhui une condition indispensable pour que la vie soit plus quune survie ". Affirmation dailleurs non démontrée. Lordre donné ordonne dappartenir à lordre alphabétique, hors duquel il ny a pas de survie. Lordre alphabétique comporte lillusion que " savoir lire, écrire, calculer " cest obtenir une place dans la société, dans lordre social. Forts de cet espoir, beaucoup découvrent la désillusion de rester dans lexclusion malgré le travail accompli. Comme si lalphabétisation était le rite de passage vers la position dexclusion agréée. Des savoirs ignorants Elle est bien réelle la souffrance liée aux difficultés que vivent telles personnes en rapport à lécriture, souffrance de lexpérience scolaire passée, souffrance de la mémoire de ce passé, souffrance des regards actuels. Elle ne demande pourtant ni sauveteurs, ni aidants. Elle est bien réelle la difficulté concrète et quotidienne, mais elle ne définit pas tout le rapport des personnes aux savoirs, elle est lentrée la plus étroite dans leur univers. Si le manque et la souffrance doivent être pris en compte, ce nest pas à partir du plein des formateurs, ce nest pas dans un rapport manque / plein, non savoir / savoir, mais plutôt dans un échange où le manque des " formateurs " sera pris en compte aussi, ce manque inscrit jusquau cur de leur savoir lui-même. Tout savoir nest-il pas imprégné de manque, de douleur, de défi à la vie, à la mort? Ny a-t-il pas lieu de remettre en cause toute position hiérarchique, toute frontière savoir / non-savoir et de retrouver notre commune incapacité dêtre et de savoir? Celle-ci est dailleurs mise en évidence par les " marges " de la société. Dans la mesure même où celles-ci sont la part de la société qui séchappe de lordre, dans la mesure justement où elles sont taxées dignorance et dincapacité, elles mettent en évidence comment toute la société ne sappartient pas à elle-même, comment toute la société est ignorante et incapable de se lire, sécrire, sagencer, devenir. La carence rejetée sur certains est la carence de lensemble. Et les " analphabètes " ont de quoi enseigner la société, de quoi lui apprendre une écriture, une lecture, un mode de calcul. Des langages multiples Sur le terrain, des pratiques concrètes dépassent le strictement scolaire, font place à la riche et complexe expérience des personnes. Elles sont le fait des initiatives tant des participants que des formateurs. Il y aurait lieu daller plus loin encore. Les animateurs de lalphabétisation peuvent-ils agir en assumant la profonde ambivalence de la démarche dalphabétiser? Peuvent-ils même sortir de lordre donné dalphabétiser et réinventer plus profondément encore le rapport au savoir, en croisant leur propre expérience complexe dignorer en sachant, avec celles des savoirs " analphabètes "? Il ny a pas lieu de se rabattre sur des recettes. Nous pouvons tous
rechercher des pistes de pratique nouvelle. Le langage est multiple ; il ne se
réduit pas à ce français standard que lon enseigne et qui enferme dans ses
expressions et significations à sens unique. Lon pourrait dès lors, dans les
groupes, chercher comment permettre que de multiples langages, et même de multiples
français, sy parlent, sy lisent, sy écrivent, notamment ceux qui
passent par ces écrits dits " incorrects ". Lon pourrait, dans
les groupes, travailler comment chacun (" formateur " y compris) fait,
invente, hésite, se trompe, recherche, reprend dans ses lectures, écritures, paroles,
formules et mots, ratures et bégaiements. Lon pourrait y échanger sur comment
et à quoi le mot, le texte pour chacun ouvrent et ferment et chercher comment créer du
langage multiple, chacun y apportant son possible et sa difficulté propre.
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