| La langue comme phénomène culturel – travailler ça en alpha. Omer ARRIJS
Nos langues nous imprègnent ; nos cultures s’y élaborent –
autrement dit, nos vies s’y encodent, s’y projettent, en sont marquées.
Nommer des personnes « père », « mère »,
« enfant »… ou « formateur », « apprenant »…
ou « autochtone », « étranger »… ou « homme »,
« femme »… ou « citoyen », « belge »,
« wallon », « canadien », « français »,
« suisse »… nommer des comportements « langue »
ou « langage » ou « travail » ou « politique »
ou « culture » ou « économie »… tout ça, ce
n’est pas indifférent, c’est organiser le réel, c’est créer le réel
d’une façon plutôt qu’une autre. Le langage a un effet de réel. Le
plus souvent, nous prenons les mots tels qu’on nous les sert, tels
qu’on nous les enseigne sans nous interroger plus loin : pourquoi
tels mots, d’où ils viennent, où ils nous mènent… pourquoi ils nous
plaisent, ou nous mettent mal à l’aise. Pourtant tous ces mots par
milliers qui nous viennent, que nous utilisons, que nous renvoyons, reflètent
et créent des univers qui nous conduisent où nous ne voulons pas aller.
Ils nous font penser et ressentir, valoriser et dévaloriser, changer et
conserver. Bien à notre insu. Ils opèrent des classifications, des sélections,
des hiérarchisations, des exclusions très relatives, très arbitraires,
mais qui s’imposent à nous comme évidentes. Travailler la langue et le
langage comme phénomènes culturels supposerait de travailler comment
langues et langages nous viennent, comment aussi ils nous font venir à
des formes de « je », de « nous », à des
positions dans la réalité sociale, à des attitudes et des comportements
très relatifs. L’idéologie du code et de la communication. Travailler la langue, c’est inévitablement être en rapport à la
culture. Il n’y a pas de langue en dehors de ce rapport. Mais,
paradoxalement, le travail sur la langue peut être dénégation de la
culture dans la langue, aplatissement de celle-ci dans le simple code
neutralisé. Et je crois que, en alpha,
la langue n’est généralement pas travaillée comme phénomène
culturel, comme chargée d’univers complexes, comme gonflée de
symboles, comme agissant en profondeur sur le réel. Les réalisations
culturelles se passent souvent hors de l’apprentissage. Les ateliers
d’écriture, les mises en rapport de l’écriture et de l’art se
passent dans un autre temps que celui proprement dit de l’alpha. Le
point de vue des formateurs est souvent : comment enseigner
efficacement le français aux personnes d’origine étrangère ou belges ?
La langue est vue principalement comme outil de communication : si on
l’apprend, si on la maîtrise, le message passe. Elle est un code qui se
contente de désigner le réel, de lui donner des noms. Les personnes ont
des noms et prénoms, tout comme les rues, les villes, les pays, tout
comme on appelle ceci un train, cela un autobus, cette attitude de l’écoute,
telle autre de la parole… Chaque mot a sa place, sa signification, ses
usages spécifiques. Apprenons le code, le message passera, on trouvera
son chemin, son emploi, sa maison, on conversera avec ses voisins. Toutes
les relativités, les ambivalences, les tensions, les contradictions du
langage sont quasi ignorées. On l’enseigne alors qu’on devrait le
faire se choquer. Dans une production simultanée de langue, de langage et
de réalité. Les chemins d’accès au langage ne seraient plus alors :
voici comme ça se dit, voici comme ça s’emploie, comme ça se met au féminin…
Mais une confrontation entre tous sur ce qui est en jeu comme vécu, comme
expérience quand ça se dit comme ceci plutôt que comme cela, quand je
dis « homme » plutôt que « femme », « je
viens » plutôt que « il vient »… Tous les faits de
langage peuvent être réhabités, rejoués, renommés en permanence.
Apprendre la langue et le langage, c’est alors apprendre à renommer, à
déjouer les noms définitivement acquis. Il y a des ruptures, bien sûr. Bien des fois, on part de l’expression
des participants, de leurs écrits personnels. Et on les valorise. On les
édite. Et ça met la langue en rapport avec les expériences des
personnes. Mais bien des fois, aussi, ça reste marginal et ça ramène
vite à la langue à enseigner. La culture scolaire marque fortement les
pratiques. La culture scolaire, ce n’est
pas seulement une certaine forme de la pédagogie, par exemple axée
sur la transmission du savoir et le contrôle des connaissances, ni un
fonctionnement élitiste aboutissant à la sélection des populations, ni
l’intégration à la société compétitiviste… c’est aussi (une
couche parmi d’autres) l’inculcation que la langue c’est le code
(avec ses mots justes, sa grammaire correcte, ses significations standard,
son orthographe…), que le code ça s’enseigne, que le code ça permet
la communication claire et précise. En alpha, on veut souvent, pas
toujours, se démarquer de l’école. On met en cause surtout les méthodes
scolaires, certains contenus (on prend appui sur d’autres textes,
d’autres documents…). On ne met pas en cause l’idéologie du code et
de la communication, on la porte, on la transmet. Dans le cas des immigrés, on tente parfois de connaître au moins des
rudiments de leurs langues d’origine, pour comprendre pourquoi et
comment ils rencontrent des difficultés dans l’apprentissage du français.
Parfois, on va plus loin dans la connaissance par exemple de l’arabe ou
du turc. On pose aussi la question de l’alpha dans la langue
d’origine. Mais le travail de la langue n’est que très peu ou pas un
travail sur le rapport entre les langues, leurs multiplicités et
l’invention d’une interculture. Ceci supposerait des questions d’un
autre ordre que : comment on dit ceci ou cela en français ?
comment et avec quelles formules on s’y retrouve en ville ? etc…
L’interrogation pourrait être : comment tel mot français et / ou
turc etc… agit dans les relations multiples, contradictoires, que
chacun, dans le groupe, a, subit, crée, refuse, apprécie, transforme…
dans cette ville ? comment ce mot se heurte aux autres mots qui y
font le réel ? mots non seulement en français, mais en toutes ces
langues qui s’y croisent ou s’ignorent. Dans le cas de l’alpha avec des Belges, on ne mène guère de réflexion
sur leurs langues propres. L’approche sociolinguistique est peu présente.
Ils sont désignés et perçus comme « analphabètes », voire
« handicapés sociaux »… Par le langage même, on les
produit comme manquant de langue et de culture. On parle de leurs
richesses propres dans un contexte où l’on a préalablement établi
qu’ils sont en carence. En référence au français standard, à la
communication générale. Il s’agit de les « mettre à niveau ».
A niveau de quoi ? On prolonge la mutilation de leur langue et de
leur langage déjà bien réalisée, intériorisée. Et puisque les
« formateurs », quant à eux, sont établis comme apportant
une « aide », ils nous diront « merci ». Dès le départ,
tout un réel est scellé par du langage. Où les personnes concernées ne
se nomment aucunement elles-mêmes mais entrent dans les noms qu’on leur
impose, que le code de la communication leur ordonne d’intégrer. Elles
s’y soumettent, à travers l’apprentissage linguistique et la répartition
des rôles qu’il fixe. La nomination du réel marquée par les termes
« analphabètes », « apprenants », « formateurs »,
« cours », « français », « stagiaires »,
« insertion », « mise à niveau », etc… se
poursuit avec la transmission de la langue standard comme langue qui va de
soi, comme français qu’il convient d’utiliser. Mettre en cause le langage de la « faute ». Travailler la langue comme phénomène culturel , ce serait tout
d’abord mettre en cause le langage de la « faute » et même
de l’« erreur ». Dire « je suis venir », écrire
« je vient », ce ne sont pas des fautes de langue et de
langage, ce sont des réalisations de langue et de langage en rapport à
des expériences. Ce sont d’authentiques démarches de création de réel,
des comportements culturels essentiels. Répondre : on dit « je
suis venu », on écrit « je viens », c’est refuser un
déplacement dans le bon ordre des choses. Un travail peut être réalisé
sur ce que porte « je suis venir » par rapport à « je
suis venu » et « je vient » par rapport à « je
viens » : voir comment l’une ou l’autre formule parle ou
non à chacun. Complètement choquant ? sans doute puisque on a été
conditionné et culpabilisé autour du bon français qui est notre évidence.
Impraticable ? Les « participants » eux-mêmes veulent de
la grammaire, de l’orthographe ? Pour se situer dans la société,
l’orthographe est indispensable ? Il y a lieu de travailler sur la
question de la norme, puisqu’elle force notre réel, mais cela peut se
faire en tension avec les autres formes d’actes de langage, avec une
vraie reconnaissance que « Tiens-me tu quand solitude » est
une expression – création irremplaçable intraduisible en « français »
standard. De même que « j’aime les couchers de soile » ne
peut se rendre par « j’aime les couchers de soleil ». Au
lieu de travailler la langue comme une chose figée à transmettre, on
peut la travailler comme un enjeu qui se dispute dans l’expérience
quotidienne. Humanitaire ? Dans le cadre de l’alpha, les rôles sont définis : il y a ceux
qui sont dans le besoin, dans le manque, voire dans l’angoisse, dans une
incapacité de vivre… ils ont besoin d’aide, il faut les repérer,
leur indiquer où ils peuvent trouver un remède à leur problème; il y a
ceux qui peuvent répondre à leur besoin, les écouter. Qu’ils
s’adressent aux associations d’alphabétisation ; ils y seront
des apprenants, accompagnés par des formateurs. On a là tout un langage
créateur d’un univers bien particulier. Très apparenté au langage
« humanitaire ». Le secours apporté aux déshérités, aux
miséreux. Une façon de définir qui est qui bien discutable. D’établir
les uns et les autres dans les positions figées de nécessiteux et de
secouristes. Les pouvoirs profitent généralement pas mal de ces définitions
des rôles. L’on peut se demander si les formateurs–secouristes
n’ont pas eux aussi besoin de « leurs » apprenants
pour résoudre leurs propres problèmes, leurs propres difficultés de se
situer dans le réel, leur propre analphabétisme. Et que signifie
l’expression parfois entendue : « mes apprenants » ?
Etre formateur, c’est se positionner comme non en manque, comme non
analphabète, comme ayant réponse et l’autre, le nommé « analphabète »
permet cela. La langue et le langage de l’alpha, la culture de l’alpha
instituent de tels rapports. L’on pourrait mettre au départ non la méconnaissance
du français par les uns et sa connaissance par les autres, mais la
connaissance par les participants (en ce compris les « formateurs »)
de langues complexes qu’ils peuvent mettre en œuvre dans des groupes de
travail commun sur le langage. Il s’agit de langues étrangères
multiples et de français multiples. Quelles options de base ? Cela supposerait une « formation des formateurs » non comme
enseignants de type particulier adaptés aux milieux populaires, mais
comme « faciliteurs » d’échanges multilingues à travers le
français vu lui-même comme multiple. Les formateurs eux-mêmes réaliseraient
alors un travail sur la relativité de leur propre français, de ses
marques culturelles… (voir notamment ce que c’est que le français
particulier des formateurs en alpha, au carrefour d’un français propre
au milieu socio-culturel, d’un français scolaire, d’un français
branché sur l’actualité, d’un français de fonctionnaire). Tout ceci questionne les options de base de l’alphabétisation et de
son lien à l’insertion, voire au contrôle social, à l’homogénéisation
culturelle… Et il nous est difficile d’imaginer comment faire
autrement. Nous baignons dans notre univers, sa culture, ses mots, ses
pratiques. Nous avons besoin de nous y réaliser, d’en être satisfaits.
Il est difficile de remettre en cause ce par quoi l’on vit. Beaucoup
d’entre nous ont pourtant le sentiment que quelque chose d’essentiel
cloche. La force de l’habitude, la difficulté de trouver des
alternatives valables, la nécessité de se procurer des revenus font que
l’on continue. La langue nous imprègne à un point tel que nous ne pouvons pas nous
rendre compte comme elle nous imprègne : nous ne pouvons parvenir à
la distance nécessaire à cette impossible lucidité. Dans l’alpha, la
langue imprègne toutes les pratiques. Elle crée et cimente l’univers
de l’alpha avec son jargon spécifique. Elle crée une forme de pratique
par rapport à des populations prises dans son jeu para-scolaire. Elle
n’enseigne pas seulement les sons, les mots, les règles du français. A
travers la langue, elle transmet d’abord une organisation sociale où
l’émancipation se conjugue aux modes de la dépendance, de l’intégration
dans les normes de la langue standard et de la culture qu’elle a pour
fonction de nommer. Elle ménage une place à la parole propre de ses
« apprenants », à leur créativité, mais sa fonction
normalisatrice l’emporte. C’est la fonction que la société lui
assigne, elle la remplit. Elle paie le prix de sa reconnaissance. Elle
introduit des failles, elle ne change pas l’orientation d’ensemble. J’ai produit moi-même ici de la langue et du langage créateurs de réel
et tout relatifs. J’espère qu’ils sont choquants. Qu’ils se
choqueront à vos langues et langages. |