Colloque « L’éducation
pour tous : brisons le cycle de la pauvreté »
5 avril 2000
Atelier 1B - Analphabétisme au Québec
Communication
de Françoise Lefebvre, agente de recherche,
Boîte
à lettres de Longueuil, groupe d’alphabétisation populaire pour les
16-25 ans
L’alphabétisme
au Québec : des jeunes qui sortent de l’école, par la porte
d’en arrière
J’ai accepté de
participer à ce colloque à titre d’agente de recherche, de la Boîte
à lettres de Longueuil. Cet organisme mène depuis 4 ans une
recherche-action-formation impliquant des membres de l’équipe des
travailleuses et des chercheures de l’extérieur réunies en comité RAF
(recherche, action, formation). Le processus de recherche vise à ce que les jeunes participent de plein pied
à l’ensemble de la démarche. Ils sont donc appelés à participer, sur
une base volontaire, à un atelier « autobiographie » dans
lequel ils écrivent leur récit de formation afin de mieux comprendre
leur processus d’appropriation de l’écrit. Ce faisant, ils savent
qu’ils sont associés à une recherche visant à renouveler les
pratiques en alphabétisation.
J’ai compris que ce que
l’on attendait de cet atelier « L’analphabétisme au Québec »
était d’exposer certains éléments de la problématique de
l’exclusion, de décrire des situations problématiques de l’éducation
et de faire ressortir certains liens entre pauvreté et analphabétisme.
Dans un tel cadre, je vous
entretiendrai du niveau d’alphabétisme de ces jeunes qui se retrouvent,
après une scolarisation obligatoire de 11 ans, inscrits dans des activités
d’alphabétisation, à la Boîte à lettres. Mon exposé se fera en 4
temps :
1)
certains éléments de la problématiques de l’exclusion;
2)
l’appropriation de l’écrit plutôt que l’alphabétisme ou
l’analphabétisme;
3)
le système scolaire « fabrique » de l’exclusion en
croyant régler certains problèmes;
4)
le rôle que l’école pourrait jouer pour contrer l’exclusion.
1)
Certains
éléments de la problématique de l’exclusion
Une étude
sur la pauvreté et l’analphabétisme (étude canadienne)
démontre qu’il y a des liens très étroits entre la pauvreté et le
niveau d’alphabétisme des personnes ou à l’inverse, que le niveau
d’alphabétisme des personnes a un impact sur la pauvreté de ces
personnes. Une autre étude, portant sur l’analphabétisme et la santé
mentale, menée au Québec auprès de personnes fréquentant les
groupes d’alphabétisation populaire (Centre Fernand Séguin et RGPAQ ),
fait ressortir que les personnes analphabètes ont une perception très négative
de l’état de leur santé mentale. Ces mêmes personnes ont plus d’idées
suicidaires au cours de leur vie, ont vécu plus d’éléments stressants
durant leur enfance que l’ensemble de la population pauvre du Québec.
Ce
que ces études mettent le plus en lumière, finalement, c’est que
l’exclusion liée à l’analphabétisme est multipliée par autant de
facteurs ou problématiques d’exclusion autres. Autrement dit, une
personne analphabète pauvre est encore plus pauvre qu’une personne
« simplement » pauvre. Ou bien une personne analphabète en détresse
psychologique est tributaire d’une santé mentale encore plus chambranlante
qu’une personne « ordinaire » ne l’est… L’analyse portée
par le mouvement d’alphabétisation populaire au Québec, depuis 30 ans
environ, mettait ces éléments de l’avant, en se basant d’une part
sur une analyse politique de l’analphabétisme et d’autre part, sur
des observations empiriques auprès des personnes fréquentant les groupes
d’alphabétisation populaire.
Dans
la recherche-action-formation que nous menons à la Boîte à lettres, que
nous révèlent les récits de formation des jeunes? Quelle est la nature
de la pauvreté dont ils parlent? Il ne s’agit pas simplement
d’arriver à l’école le ventre vide, quoique en soi, ce ne soit pas
une mince affaire… La pauvreté, nous le savons, touche de plus en plus
de personnes et de familles. Les familles nouvellement pauvres le sont économiquement
mais au plan relationnel, social, cognitif, ces familles pourront
conserver pour un certain temps du moins, leur plein potentiel créateur
de relations nouvelles, de capacité d’analyse et d’apprentissage.
Dans
le cadre de la recherche que nous menons depuis 4 ans, nous retenons la définition
temporaire suivante de la pauvreté :
-
la pauvreté est manifeste au plan économique (« Je n’ai
pas encore pu acheter le matériel scolaire de mon (mes) enfants. »)
-
la pauvreté est sociale : le réseau des familles est rétréci
comme une peau de chagrin (« Je ne peux pas expliquer devant mes
amis pourquoi je n’ai pas encore mon matériel scolaire en main… Ils
vont me juger. »)
-
la pauvreté est aussi culturelle : la honte d’être
« autre » (« J’ai honte de ne pas avoir encore mon matériel
scolaire… Même si j’en parle chez nous, l’école ce n’est pas
important pour mes parents… »)
Ces
trois formes de pauvreté sont étroitement liées à l’analphabétisme.
Quels sont les liens entre la pauvreté telle que nous la définissons et
le processus de l’appropriation de l’écrit des jeunes? Quels impacts
cela a-t-il sur les jeunes qui sortent du système scolaire sans savoir
suffisamment lire et écrire
pour être un tant soit peu autonomes au plan personnel et au plan social?
2)
L’appropriation
de l’écrit (ALÉ) plutôt que l’analphabétisme
L’appropriation de l’écrit
est un processus vivant, dynamique qui évolue tout au long de la vie des
personnes alors que l’alphabétisme serait les résultats de ce
processus, à un moment donné de la vie de quelqu’un. Depuis l’Enquête
internationale sur l’alphabétisation des adultes (EIEA) on entend
parler davantage de niveau d’alphabétisme plutôt que d’analphabétisme;
plus le niveau est élevé chez une personne, plus nous dirons d’elle
qu’elle est alphabétisée. Le niveau d’alphabétisme « acceptable »
dans une société industrialisée et moderne est aux alentours de 3 (Il y
a 5 niveau d’alphabétisme selon l’enquête internationale).
L’appropriation
de l’écrit, c’est quoi?
a)
des composantes : affectives, cognitives et relationnelles et
sociales
b)
des dimensions qui ont trait à:
-
le contexte (familial, scolaire, travail);
-
le sujet apprenant (ses attitudes, ses comportements, l’image de
soi);
-
des pratiques (lecture, écriture prescrites (à l’école entre
autres) ou personnelles);
-
une représentation de l’écrit (dans la société, dans ma vie
personnelle);
-
une représentation de soi face à l’écrit.
3)
Le
système scolaire fabrique de l’exclusion en croyant « régler »
le problème d’enfants qui proviennent de milieux défavorisés
Dans les récits des jeunes
voici ce que, pour le moment, à cette étape-ci de la recherche, nous
constatons :
a)
TOUS les jeunes qui fréquentent l’atelier « autobiographie »
sont allés en classes spéciales.
b)
TOUS les jeunes s’accrochent à l’école jusqu’au moment où
ils passent d’un cheminement temporaire (CT au secondaire) à un
cheminement continu (CC au secondaire). Sont-ils des décrocheurs ou des
exclus?
c)
Le système semble avoir démissionné bien avant que les jeunes démissionnent
… Et encore, ils viennent s’inscrire à la Boîte à lettres pour
retourner éventuellement … terminer leurs études secondaires,
notamment parce que la pression sociale est telle que « Sans
secondaire 5, point de salut! »
d)
Aucun jeune ne semble avoir eu accès à des activités
parascolaires ou scolaires (tout simplement) d’enrichissement tel sport/école,
musique/école, arts/école, théâtre/école… « C’est Mozart
qu’on assassine »
encore parfois…
e)
La représentation de l’écrit que l’école renvoie est
essentiellement de type instrumental : un code à assimiler, des règles
à connaître. (Plusieurs jeunes mentionnent qu’ils ont le sentiment de
refaire toujours les mêmes fascicules plates…) Bref cette représentation
est restrictive et entraîne une perte de l’utilité, du sens, du
symbolique de l’écrit. Socialement, l’écrit est un lieu de pouvoir,
un lieu d’expression, un lieu de communication… Il semble que l’école
des classes spéciales ne l’ait pas retenu et encore moins partagé avec
ces enfants.
4)
Quel
serait le rôle que l’école pourrait jouer pour contrer l’exclusion?
À l’étape actuelle de
notre recherche, nous constatons ceci dans les récits des jeunes :
a)
Il semble que la qualité de la relation entre le prof et les
jeunes soit de première importance pour tous les jeunes. Cette relation
permet à plusieurs jeunes de « tenir le coup » même si
parfois la situation peut sembler désespérée…
b)
Un autre aspect essentiel est la composante affective, la
perception de soi jouant ici, dans le processus de l’ALÉ, un rôle
primordial. (« À quoi bon essayer, je suis « poche » de
toute manière… »)
c)
Le fait de regrouper les jeunes en difficulté les marginalise
davantage face à :
-
leurs pairs (On me traite de « mongol »)
-
leur origine scolaire (Les « pas bons » sont tous
ensemble…)
-
leurs rêves (la musique, le dessin, ne sont que de piètres
passe-temps au lieu de devenir des lieux d’investissement personnel, des
« challenges ». Il semble qu’on dessine beaucoup dans les
classes spéciales au lieu de travailler sérieusement…)
L’école pourrait, sans se
tromper, remettre à l’ordre du jour certains points essentiels visant
à améliorer le processus d’appropriation de l’écrit des jeunes en
difficulté :
a)
Redonner à la composante relationnelle et sociale sa première
place. Le respect des autres ça s’impose. Grâce au respect, l’image
de soi se bonifie et l’apprentissage peut devenir plus stimulant à
entreprendre. En d’autres termes, nous constatons que le volet
relationnel et social a la primauté sur l’affectif et le cognitif.
b)
Redonner un sens à l’appropriation de l’écrit (ALÉ) dans
l’école et dans tout apprentissage. Faire en sorte que cela traverse
les autres savoirs académiques…
c)
L’apprentissage par pédagogie du projet est un lieu immédiat
d’investissement de ce qui est appris. Célestin Freinet y avait déjà
pensé dans les années quarante lorsqu’il « inventait »
l’imprimerie à l’école.
|