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Questionnements à partir de Paolo Freire

Omer ARRIJS



Il n’y a lieu de prendre aucun pédagogue comme un maître à suivre. La rencontre de sa pensée peut nous influencer à questionner la réalité et à questionner cette pensée elle-même. Quand nous avons commencé l’alpha, en 1976, nous avons étudié la méthodologie de Paolo Freire et nous nous y sommes référés pour inventer notre propre démarche. Et ça a beaucoup bougé en vingt-et-un ans.

 

Une pratique de la liberté.

Paolo Freire considère la pédagogie comme une pratique de transformation de l’homme et de la société. Pour lui, l’éducation est une " pratique de la liberté " et une " pédagogie des opprimés ". On appelle souvent sa démarche " conscientisation ". Il s’agit de réaliser, dans l’alphabétisation, un dévoilement de la réalité à partir de " mots générateurs " (associés à des dessins, à des diapositives). Ces mots générateurs sont choisis parce qu’ils se réfèrent à l’univers vocabulaire des membres des groupes d’alphabétisation et parce qu’ils encodent les situations les plus concrètes et les plus centrales de leur vécu. Le dialogue et la discussion à partir de mots aussi chargés d’expérience conduisent à les décoder ; dans ce décodage, se réalise à la fois l’alphabétisation et l’acquisition d’une conscience critique vis-à-vis des valeurs établies dans la société, valeurs imposées au moyen d’une mystification qui fait accepter leur oppression par les opprimés.

Paolo Freire s’oppose à toute pédagogie qui considère l’homme comme un objet de formation dans lequel déverser des paquets de connaissances préétablies et prêtes à porter : il parle à ce propos d’éducation bancaire. Tout homme a, pour lui, une " vocation ontologique " à être un sujet doué de conscience critique, tout homme est appelé à être sujet et créateur de sa propre éducation. Paolo Freire pense que sa pédagogie n’est pas applicable seulement au contexte de l’Amérique latine où elle a vu le jour, mais aussi aux pays industrialisés, parce que sa démarche concerne les dimensions les plus humaines de tout humain et parce que l’oppression n’est pas de nature différente au Nord qu’au Sud, même si elle a emprunté d’autres canaux.

Lors de la création d’Alpha Mons-Borinage, nous avons trouvé importante la mise en rapport chez Paolo Freire de la pédagogie, du langage, du sujet, de la société. Sans appliquer la lettre de sa méthode, sans nous approprier telle quelle la philosophie sous-jacente, nous nous sommes inspirés de sa démarche qui consiste à considérer le langage et son acquisition comme prise de position dans le rapport de chacun, de chaque sujet à la société. Notre projet d’alphabétisation était un projet politique, parce qu’il se donnait comme but la transformation de la société. Comme Freire, nous nous sommes référés à une analyse de l’exploitation des opprimés. Pour nous, à ce moment, il s’agissait particulièrement des immigrés avec lesquels nous travaillions prioritairement. L’échange à partir d’écrits et de supports visuels se référant à des situations vécues était considéré comme permettant une conscientisation et une mobilisation pour le changement de société.

Mais il est apparu que ça ne prenait pas. Les groupes d’alpha étaient des moments de parole et d’expression des vécus personnels. Pour la plupart, les participants et les animateurs ne collaient pas au projet politique. Tout ça était loin d’eux. Ils attendaient échange, rencontre, reconnaissance, valorisation, mais résistaient à tout ce politique. Sur le coup, on pensait que les gens étaient trop intoxiqués par la culture de masse, etc… Après coup, il y a peut-être lieu de voir autrement le rapport des gens au langage, à la société. C’est leur santé de bouder les projets politiques qui, en fait, ne leur parlent pas vraiment d’eux, mais les embrigadent ailleurs, qui les contraignent à couler leur parole dans une parole étrangère... les projets, même de changement social, où leur parole ne peut se projeter, où leur parole ne peut produire en elle son propre regard sur la société. Le refus témoigne de leur forme de conscience critique.

Pas mal de questions sont à poser.

Par rapport à la conscientisation.

Qui conscientise qui et à quoi ? Les immigrés, les travailleurs, les exclus du travail… ont une conscience de leur réalité plus forte, plus ancrée dans leur psychisme et dans leur corps que pas mal d’animateurs ou formateurs qui n’ont bien souvent qu’une connaissance vague, éloignée, marquée de paternalisme des réalités vécues par les membres de leurs groupes, des savoirs sur, des savoirs réducteurs, non des savoirs de l’intérieur et nourris d’expérience. Expérience notamment de la douleur d’être regardés, classés, méprisés comme analphabètes. Les participants ont un énorme savoir sur leur vie et sur leur position dans la société et c’est celui-ci qui, s’ils le désirent, doit pouvoir venir à la parole. Il y a bien manque d’analyse, manque de pensée critique et tout le monde en manque. L’élargissement de la conscience est un travail qui nous implique tous. De quel droit peut-on se constituer en élites de la conscience ? Le défi de l’enrichissement de la conscience, de l’approfondissement de la pensée critique ne se pose pas en termes d’une conscience qui serait acquise ou pas acquise, mais en attitudes de questionnement, en refus des réponses auxquelles on serait enfin parvenu, en mise en cause de toute idéologie arrêtée et se proposant comme vérité.

De plus, qu’est-ce qu’être conscient ? Les analyses les plus critiques, les plus affinées, les plus cohérentes ne servent-elles pas aussi à dissimuler des intérêts, des désirs, des résistances, que l’on se refuse inconsciemment à mettre en évidence. Prendre conscience, c’est aussi prendre inconscience, c’est engendrer une nouvelle mystification. A n’y pas prendre garde, on peut sombrer dans la nouvelle oppression, dans la nouvelle horreur. Paolo Freire lui-même dit que le rêve de l’opprimé est de devenir oppresseur à son tour. Inavouable pour les bonnes consciences critiques. Une pédagogie qui serait de libération doit agir dans l’ambivalent. Les mouvements de la conscience n’agissent qu’en rapport avec les mouvements de l’inconscient.

Tenir compte de l’inconscient dans la pédagogie, pourrait notamment consister à accorder une place importante, en rapport au travail linguistique et au travail d’analyse et de conceptualisation, à un travail sur la dimension artistique où se symbolise l’inconscient, où le langage est images plus que concepts, où l’ambivalent est vécu. L’artistique n’est pas réservé au loisir bourgeois du dimanche : il peut être une composante de la vie de chacun, miroir extraordinairement riche des personnes et des sociétés, espace de critique et de création.

L’objectif n’est pas la conscientisation, mais la possibilité de vivre comme sujet complexe, ambivalent et créateur, sujet en crise dans la société essentiellement en crise. Car la crise de société qui dure indique que la crise est constitutive de la société comme elle est constitutive de chaque être humain.

Par rapport à la culture.

Paolo Freire oppose la nature et la culture. Pour lui, la vocation de l’homme est la transformation de la nature et c’est cela la culture. Or, la séparation de la culture et de la nature mène à des impasses aujourd’hui pas mal dénoncées. L’homme a l’illusion de sa suprématie sur la nature quand il n’en est qu’une composante. L’homme ne se réalise pas en se séparant de la nature, mais comme vivant. Il est hanté par un désir de se séparer de l’animal, de se couper de l’archaïque qui resurgit dans ses rêves. La santé physique et mentale, personnelle et de la société est étroitement liée à l’acceptation de notre matière vivante.

Par rapport au changement de société.

La pédagogie de Paolo Freire s’inscrit dans un projet politique global de changement de la société (libération des opprimés, humanisation de la société). Dans nos pays, l’analphabétisme est très souvent vécu par ceux dont c’est l’expérience quotidienne comme solitude, honte, blessure, mépris, rejet. Ils ne vivent pas cela comme un phénomène global, comme un appel au changement du système, mais comme une anomalie personnelle. Ils cachent la chose. Ils ne souhaitent pas en parler. Ils ne souhaitent pas rejoindre des fronts de lutte. Ils doutent de leur valeur. Leur parler de solidarité, c’est d’abord leur parler à côté d’eux. Le premier travail est de permettre que leur histoire personnelle soit dite et soit reconnue comme telle. Jusque dans sa blessure. C’est un immense chemin. Il n’y suffit pas de quelques bonnes paroles. Le changement de base est de permettre effectivement que leur parole, leur écriture, leur acte émerge à sa façon spécifique. L’enjeu du changement social lui-même est d’abord que chacun soit reconnu pour lui-même, il est d’abord travail d’individuation. Le travail collectif consiste ici à renvoyer à chacun des miroirs, des langages, des espaces où il puisse se dire, se faire, se créer, recomposer son langage, inventer du rapport social. En retour, il renverra immanquablement des dynamismes qui nourriront les relations et le collectif. De façon sans doute inattendue.

Par rapport à la " pédagogie ".

Parler de pédagogie, c’est très généralement signifier une démarche où l’on conduit par une méthode appropriée l’élève, l’apprenant, le stagiaire aux objectifs que le formateur, l’enseignant, le pédagogue ont déterminés. Ces objectifs fussent-ils l’autonomie ou la libération des participants. Et le comble est sans doute de penser à la place des gens qu’ils doivent devenir autonomes. La pédagogie renvoie le plus souvent à un cadrage, se fonde sur un interdit de penser les fondements de sa vie par soi-même. Interdit que les pédagogues ont subi et reportent sur leurs élèves. Mais il faut bien des repères ! Oui, mais doivent-ils être incitations et relations auxquelles se confronter pour inventer ou transmission des obsessions des éducateurs ? Il faut sans doute oser réfléchir aujourd’hui aux dégâts produits par un excès de pédagogie du fait qu’elle a prétention justement d’être une pédagogie. Il y aurait à faire des lieux et des temps collectifs pour la création par chacun de ses propres fondements de vie, de ses propres langages. Une pédagogie de non-pédagogie.

Par rapport au langage

Paolo Freire recourt aux " mots générateurs " ; ceux-ci sont des termes centraux, porteurs de tout un univers de valeurs. Cette approche du langage est intéressante, car dans toute société il y a des termes centraux, des termes clefs autour desquels le pouvoir s’instaure et est mis en question, autour desquels les rapports sociaux s’établissent : pensons au poids chez nous de termes comme " croissance ", " intégration ", " toxicomane ", " immigré ", " sécurité ", " spéculation ", " chômeur ", " CPAS ", " quartier ", " logement "… Il en va de même pour les termes centraux des différents groupes constituant la société : ainsi dans notre secteur, les termes " alphabétisation ", " apprenant ", " écriture "… De même, on aura les termes centraux du langage de chacun où il projette son histoire, sa recherche d’identité, son évolution. Tous ces termes sont chargés, constituent des univers mentaux, culturels, sociaux. Les commenter, les échanger, les rejouer dans un groupe peut amener à un travail en profondeur sur les symboles, les valeurs, ce qui fonde la vie. Ils peuvent être recréés ou repris dans de nouvelles significations…

Pourtant, le langage ne fonctionne pas seulement autour de mots, il est texte. Il associe, met les termes en présence les uns des autres, met chaque texte en rapport aux autres textes existants. C’est d’abord en produisant du texte que le sens social est recréé. Or, peu de gens (analphabètes ou non) ont appris à écrire du texte. Les enseignants eux-mêmes, chargés de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, n’en souvent pas capables. On définit l’analphabétisme et l’illettrisme bien plus par rapport à la capacité de lire que par rapport à celle d’écrire, comme si l’enjeu était d’entrer dans la pensée et les émotions des minorités (élites ? auteurs ?) capables de produire du texte. L’enjeu prioritaire, selon moi, n’est pas dans la lecture mais dans l’écriture, à être sujet du texte qui s’écrit dans la société, dans l’humanité, à y émerger son texte personnel. Travail collectif d’individuation.

 

Dans la pratique.

Nous avons trouvé chez Paolo Freire une impulsion, des pistes de travail, un questionnement qui nous a mis en route. Nous avons élaboré une méthodologie qui s’inspirait de ses concepts (pédagogie de libération, conscientisation, mots générateurs). Nous avons questionné cette route. Nous questionnons Paolo Freire sur son apport, sur ses impasses. Nous nous questionnons sur nos apports, sur nos impasses.

Nous proposons aujourd’hui des ateliers centrés sur la parlécriture : une forme d’écriture qui joue au plus près possible avec la parole qu’elle tente de dire sans y arriver. L’écriture n’est pas essentiellement code et norme, mais projection d’une parole qui se tente. Les regards, les lectures des autres, dans le groupe, font effet de tisonnier, activent l’énergie de chacun et le désir de dire de nouveau, de dire autrement, d’écrire des traces de ça, de reprendre les écrits, de les redire encore, de s’y retrouver soi, de bouger, évoluer, changer comme on peut le vouloir. On ne sait pas où ça va. Mais ça fait de la force, ça fait de la vision sur une manière de vivre en créant.

De quoi est-ce le germe pour la société ? Qui le sait ? Est-ce autrement politique ?

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