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la peinture de Daniel Pelletti 

 

C'est comme si le corps embrasé tout entier se mettait à crier.
Un corps, là, qui crie au milieu d'une narration apparemment débridée qui remplit la toile pleine à ras bord, qui déborde presque.
Une toile que le pinceau ne veut pas lâcher comme si Daniel Pelletti n'en finissait pas de vouloir nous dire l'essentiel.
Attendez, j'ai encore quelque chose...
Comme s'il venait, dans une démarche tragique, pour la dernière fois - le tableau peint dans les deux ou trois dernières heures à vivre - témoigner encore et toujours de la stupeur.
De l'horreur. De l'espoir aussi. Car Pelletti sait rire !
Dans une société civile, dit‑on, qui se coupe du politique, Daniel ravive précisément notre désir du politique, de la contestation, de la résistance.
Dans une société livrée aux réseaux, l'homme peint par Daniel est en apesanteur; il cherche à atterrir dans un espace réel.
Attention : pas d'espace, pas de corps.
Espace donc, pour la centième fois, le paysage (le terme est impropre) renaît. Bleu, le terril, par exemple - un de ses «thèmes» préférés - le terril surgit, oeuvre des hommes, reste mythique.
C'est en regardant les grandes toiles au « Forst» à La Louvière que j'ai compris qu'un terril, c'est plus qu'un tas de cendres. Le Studio-Théâtre de La Louvière a demandé à Daniel de nous faire l'affiche de "La cité des mal lotis", la pièce de Janine Laruelle qui traite de la défense d'un terril. Etonnante affiche qui sera pour notre grand bonheur, suivie d'autres.
Par la même occasion, soulignons la volonté de Daniel d'exprimer son sentiment d'appartenance à la Wallonie, dans une quête ou l'histoire est revisitée, des menhirs aux terrils en passant par les pyramides. Espace transhistorique qui résiste à l'amnésie.
Il s'agira donc de trouver notre place dans ces toiles-labyrintes qui s'exposent dans une crise de la représentation : de soi, de l'art, du politique. Ainsi abondent les «scènes» : vitrine, étalage, théâtre, tissus où l'homme tente de se mettre en scène, butant par‑ci, par‑là, sur une chouette, un cheval, une tortue, appelant à l'aide l'animalité, comme pour se solidariser avec ce qui vit autour de nous, comme pour se rassurer sur le sentiment d'exister.
A l'entour de ces terrils cézanniens, par exemple, faut-il pointer la présence lancinante de ces cordons de maisons ouvrières, qui témoignent d'une exploitation sans nom.
Ils ont choisi, Daniel Pelletti et sa famille, de vivre dans ce périmètre de Bois-du-Luc au capitalisme autarcique pour ne pas oublier les damnés de la terre.
Au chapitre de l'exploitation, on reverra cette toile (de la fin des années 70) sur le colonialisme avec son étal (age) de «souvenirs» africains : masques, trophées, casque colonial, singes, et autre «pacotille»...
Cette négrerie qu'on croyait muséale nous replonge dans le claquetis des machettes rwandaises; le charnier est couvert par Daniel d'un linceul gris, hommage pudique à un million de victimes. C'était hier.
Il témoigne, il témoigne...
Il traque la passivité, l'indifférence.

D'accord, c'est la fin des grandes croyances collectives.
D'accord, l'utopie est morte.
Il n'empêche : retour à l'imagination qui doit garder tous ses droits.
Reconstruisons. Racontons-nous, entre ciel et terre. Je tiens dans mes mains les morceaux de mon corps éclaté.
J'ai arraché la peau avec sa protection, sa douceur, sa chaleur, nous dit le peintre dans ses rouges fulgurants.
J'écorche le bœuf. Je peins jusqu'à l'os. Jusqu'au muscle.
J'écorche l'enfant. (Vous savez bien tout de même que c'est l'enfant, le premier qui trinque dans cette époque proclamée de plus en plus inégalitaire. L'enfant, il ne fait pas le poids dans ce chaos. Son cadavre n'aura même plus droit à la terre des morts; oui, un terrain vague, une cave...
Tant de sacrifices inutiles ! répète souvent Daniel, de la guerre à l'oreille coupée (Vincent).
Daniel Pelletti se coltine avec l'homme machiné, en quête d'une essence introuvable, entre réalité et abstraction, dans des rétables vidés de Dieu. Entre le rouge, le bleu vert et le bleu violet, entre Belgique et Italie,
Pelletti inquiet, triste et rieur, jamais dans l'indifférence feutrée,
dans l'ombre d'un grand-père anti-fasciste venu d'Italie
il y a longtemps,
avec le trait le plus violent,
la couleur la plus délavée,
entre chien et loup,
entre nuit et brouillard,
Daniel Pelletti sait que toutes les dérives politiques sont encore possibles.
II n'en démordra pas.
Il ne changera pas.
Quand il avait douze ans - j'ai été son professeur à l'Athénée de Morlanwelz - il avait déjà cette manière bien à lui
de tenir la tête un peu penchée de côté pour porter un regard
critique sur les êtres et les choses.

L'enfant est le père de l'homme ?
Je le crois, oui.

 

 

 

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crédit photographique:
Raymond Saublains
Olivier Navarre
Henreaux
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