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Ecriture - art -  création

Omer ARRIJS



Si nous observons la rue à travers la fenêtre, ses bruits sont atténués, ses mouvements sont fantomatiques et la rue elle-même, à cause de la vitre transparente, mais dure et rigide, paraît un être isolé palpitant dans un « au-delà ».
Mais que l’on ouvre la porte : nous sortons de l’isolement, nous participons de cet être, nous y devenons agissant et nous vivons sa pulsation par tous nos sens (…)
L’œuvre d’art se reflète à la surface de la conscience. Elle se trouve « au-delà » et , quand l’excitation cesse, elle disparaît de la surface sans trace. Il y a là aussi comme une vitre transparente, mais dure et rigide, qui empêche tout contact direct et intime. Là encore nous avons la possibilité de pénétrer dans l’œuvre, d’y devenir actifs et de vivre sa pulsation par tous nos sens[1].

 Vassili Kandinsky, Point et ligne sur plan.

 

Nous venons de démarrer un atelier « écriture – création ».
Je ne dis pas « créativité », mais « création » (1).

 

Bricolage et nouveaux possibles…

    Nous participons à  un courant qui se développe aujourd’hui d’ateliers liant l’écriture à la peinture, la photo, la sculpture, le livre objet, l’art…
    Il y a de quoi s’interroger. Engouement pour le nouveau parce qu’il est nouveau ? Tentative de dynamiser mieux l’alpha ? Recours à de nouveaux moyens, plus vivants, pour motiver les participants ?… Est-ce que tout cela n’est en définitive qu’un truc nouveau pour ramener encore et toujours à notre bonne alphabétisation, à l’insertion ? De l’amusement pour ramener par d’autres chemins aux choses vraiment « sérieuses » ?
    Ou n’est-ce que de l’occupationnel ? Une façon de maintenir en douce les exclus dans l’exclusion ?
    Ou un grand bricolage ou on fait de tout et n’importe quoi ?
    Il y a de tout cela dans ces nouvelles pratiques.

    Je crois aussi qu’il y a là une ouverture à d’autres possibilités. Mais l’ouverture ne se fait pas automatiquement. On peut s’enliser comme on peut aussi développer une pratique de groupe et individuelle très riche. On ne peut tout en attendre : ça n’apporte ni emploi, ni ressources matérielles, ni transformation des rapports sociaux. Et quand même, ça touche à du fondamental. Ça nous entre dans une nouvelle sensibilité. On ne sortira pas de la position ambivalente de toute activité dans le champ social, on se mettra à la voir autrement, à s’appuyer sur elle.
    Travailler pour l’ouverture, cela suppose, tout d’abord de ne pas considérer de tels ateliers comme accessoires, comme des activités de motivation pour l’alphabétisation ou la formation insertion, ni une manière d’ouvrir l’alphabétisation, ni comme aucune forme d’extra… Ces activités sont riches en elles-mêmes, n’ont pas besoin d’être justifiées par rapport à autre chose qui serait plus sérieux.
    Le contact avec l’art, comme avec l’écriture, touche à ce que nous sommes sous toutes nos faces. Il nous touche dans nos ambivalences. Nous y jouons, y luttons, y espérons et désespérons… On peut passer à côté de cela, être créatif en s’arrangeant pour ne jamais être concerné… On peut travailler ça de façon à ce que ça crée de l’humain, des formes de l’humain, des mouvements, des modifications dans l’humain, sensibles dans l’intériorité de chacun, dans la vie des groupes, dans les relations à l’environnement et la société. Cela suppose la rencontre entre l’expressivité personnelle (s’exprimer par le dessin, la peinture, la photo, l’écriture…), l’expressivité des autres, la matière et les formes  travaillées, la parole sur les symboles réalisés, la position des œuvres dans le rapport social (pas seulement faire une expo et inviter des visiteurs, mais voir comment elles questionnent).

    Il peut donc s’agir de tout un processus.

Par exemple.

    On commence par y entrer. Mettre sur un grand tableau un signe en rapport à soi – un mot, un dessin, un graffiti… -, et on le commente. Essentiel de toujours prendre du recul sur ce qui a été mis là, entre nous, renvoyer nos miroirs, mettre des mots ou d’autres formes sur des mots ou d’autres formes, accumuler couche sur couche, faire de l’épaisseur. On choisit chacun une reproduction d’un peintre contemporain, on la présente, on parle, on ajoute encore couche sur couche (comme Picasso re-peignant et re-peignant la même toile pendant des heures). On peint en prenant appui sur l’un des éléments de la reproduction choisie. On écrit un commentaire. On peint de nouveau, une fresque collective mélangeant les formes, les traits, les couleurs et les mots. On en parle, on commente (l’ensemble ou tel détail), on peint encore, on commente encore, on écrit encore, on parle de l’écrit… on parle de comment on vit ça, cette peinture – écriture, comment c’est dur ou comment on aime ou comment on n’aime pas ou comment ça vient ou comment ça vient pas… C’est donc d’abord tout un flux, on réactive le chaos. Il y apparaît comment on fait avec les formes et comment on fait avec soi là dedans, ce qu’on y met et ce qu’on n’y met pas, comme on se donne et comme on se retient, comme chacun crée, comme chacun crée autrement que tout autre, comme chacun a ce possible là de créer autrement que tout autre, comment chacun doit bien faire et se bagarrer avec le regard des autres sur ce qu’il a mis là entre nous, comment chacun peut rebondir sur ce que les autres aussi ont mis là entre tous les regards.
    Et on continue. On éprouve une satisfaction, un étonnement de ce qu’on a fait, un mécontentement aussi… on se heurte à la limite… ce qu’on porte, ce qu’on voudrait tant dire, extérioriser enfin, on n’y arrive pas. Et les formes (écritures, peintures…) s’ajoutent aux formes ; et les paroles et les commentaires et les regards croisés s’ajoutent les uns aux autres. Et tout ça bouge et se transforme. Et la recherche ne s’arrête pas. Et la vie elle-même devient questionnement. On ne dit plus tout à fait les mêmes mots, on ressent autrement, on pense autrement, on est en mouvement. On voudrait sortir de l’étriqué, c’est dur, mais on s’y met. Et ça continue. On voudrait sortir de l’étriqué pas seulement, là dans l’atelier, mais aussi dans le reste de la vie. On se met à aller plus loin que le « j’aime » « j’aime pas », à se bagarrer avec la limite, avec ce qui résiste dans les formes, la sensibilité, les points de vue, les clichés. Et ce qui d’abord n’est que regard sur l’art devient regard sur le tout.

    On pourra aussi toucher à la technique (de l’art, de l’écriture). La technique est langage. Et en même temps, elle n’est jamais qu’au bord de ce qui compte vraiment, moyen de mise en forme de tout ce qui peut s’y projeter, refléter, symboliser, repartir, évoquer, provoquer… On parlera de tentatives techniques diverses, de ce qu’elles transforment, de ce qu’elles figent comme des portes qu’elles ouvrent[3].

    On pourra travailler en contact avec des artistes, des écrivains… dans leur diversité : croiser des multiplicités de regards et de formes, tenter de percevoir quelque chose de leurs itinéraires, y confronter son propre itinéraire. Les artistes non comme s’ils monopolisaient la création, mais comme privilégiant dans leur vie des attitudes que bien d’autres peuvent rencontrer, dont bien d’autres peuvent élargir leurs manières d’êtres. La rencontre pourra donc être comparative et critique.

    On pourra ouvrir le brassage vers la photo, la musique, l’informatique, le théâtre… faire rebondir les langages les uns sur les autres, multiplier les chocs, décarcaniser nos modes d’expression.

    Une « œuvre », un « texte » (ou une musique, ou un geste…) pourront être l’entrée dans un grand voyage.

C’était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d’hiver pour escalader péniblement de flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu’aux toits des grandes maisons séculaires, ouverts de plaques de pierre grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie[4].
                                   Ismaïl Kadaré, Chronique de la ville de pierre.

    Avec ce texte et mille autres, il y a de quoi croiser regards, paroles, réécritures, transformations, expressions, re-créations…

 

 



(1) Pour Le Robert, par exemple, la créativité n’est que le « pouvoir de création, d’invention », tandis que la création,  « tire du néant », « fait, organise une chose qui n'existait pas encore », et l’on parle spécialement du « fait de créer une œuvre (art, littér.) ».
[3]
Je pense qu’une démarche fondée sur la création artistique ouvre d’autres portes pour l’écriture, d’autres portes aussi pour l’alphabétisation, d’autres regards notamment sur le rapport à la grammaire : en voir la violence, comme elle brise la parole, voir aussi comme elle peut-être au contraire intégrée à une démarche centrée sur la parole, en tant que mise en forme de la parole, pouvant lui donner force, pouvant même la faire sortir de ses ornières.

[4]

 

 

 

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