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A propos de Daniel Seret, peintre ardennais

Deux tableaux qui ont été regardés, parlés, écrits durant la Semaine écriture-peinture-musique

 A partir de Bertold Brecht - reproduction

 Peinture abstraite - reproduction

 

L'art, facteur de changement

Katia DE BRABANDERE

Lors de sa construction, on l'appelait "Marrakech". Malgré le frimas ardennais de ce début de mars, sa centaine de maison blanches sans étage lui donne un petit air méditerranéen... Est-ce pour cela que les immigrés Turcs de Marche-en-Famenne ont élu cette cité comme lieu de résidence? "La Fourche", de son nom officiel, loue trente de ses maisons à des familles turques arrivées dans cette ville de province lors de la construction du camp militaire. Les travaux terminés, certains ont retrouvé un emploi dans la scierie où dans les quelques commerces. Les autres sont au chômage.

 

Il y a cinq ans, Christine Mahy, stagiaire de l'Ecole Sociale, est arrivée à la Fourche. Prise d'amitié pour le quartier et ses habitants, elle loue une maison à la fin de ses études avec l'objectif d'en faire une maison de quartier: la Chenille. Les Turcs, dont les enfants sont plus nombreux, ont rapidement envahi la Maison dont les Belges petit à petit se sont retirés se sentant en minorité. Aujourd'hui, la Chenille est devenue la maison des Turcs de la Fourche.

Un "vrai"

changement

"Nous avons fait des tas d'activités, de rencontres, d'ateliers avec les enfants, les jeunes et les adultes, raconte Christine, Nous avons réussi, je pense à créer des liens entre les familles et une réelle vie de quartier. Mais tout cela n'a pas permis d'enclencher un véritable changement. De formation sociale, nous nous sentions limités. Nous nous sommes finalement rendus compte que nous n'avions rien à apporter au niveau d'un contenu d'expression". A partir de ce constat, Christine cherche d'autres voles. Et elle rencontre Daniel Seret.

 

On croit d'abord rencontrer un personnage sorti tout droit de Do it, le best-seller de Jerry Rubin en 68: long, très long - mais pas très mince - , les cheveux lui tombent bien bas sur les épaules, la moustache sur le menton et la barbe sur le sternum. Ardennais de souche et de conviction, Daniel Seret se découvre tôt une passion pour les arts graphiques et la peinture. Mais que peut faire un artiste, aussi doué soit-il, s'il est perdu dans la plus petite ville d'Europe, Durbuy? Monter à la capitale, belge ou française, percer les milieux artistes, forcer les portes des galeries... en un mot, se faire connaître et se vendre. Daniel s'y refuse et se rebelle contre les lois du marché de l'art.

 La fonction

sociale

de l'art

 A quoi ça sert, l'art?, titre le livre qu'il écrit en 1984. A quoi sert l'art devenu un business réservé à une classe restreinte de bourgeois? Il faut rendre l'art à sa fonction sociale et allier le développement social à une nouvelle appréhension de l'art: c'est le défi que s'est lancé Daniel Seret.
 

 

 

 Le portrait

intérieur

 Peindre sur commande

 

Depuis 1975, il se définit comme "portraitiste ambulant et montreur de formes". Il ne travaille plus que sur commande privée et sociale: "Je ferai votre portrait, fait-il savoir, celui de l'intérieur. Après de longues palabres entre nous, suivant vos besoins et vos désirs, je réalise votre "visage". Le projet est soumis à votre critique autant de fois que nécessaire. Ainsi, au fur et à mesure, l'œuvre se réalise et vous vivez sa conception".

 

Daniel raconte avoir eu ainsi une commande de portraits pour les trois enfants d'une même famille. Après avoir appris à connaître les enfants et les avoir observés, il réalise trois portraits abstraits sur base des formes et des couleurs qui ont leurs faveurs symboliques. "Je n'étais pas très sûr de moi, raconte-t-il, et quand les parents n'ont pas reconnu les portraits, j'étais bien ennuyé. Est alors rentré de l'école un des enfants qui, voyant les tableaux a déclaré d'un ton péremptoire: "Ça c'est Marie, ça, c'est Sylvie et ça, c'est moi!". C'était justel Les deux autres enfants ont par après fait les mêmes déclarations. J'étais à la fois étonné et rassuré". Les enfants ont ensuite accroché leur portrait dans leur chambre. Récemment l'un d'eux l'a retourné contre le mur. La mère a expliqué qu'il vivait une période de conflit intense vis-à-vis de ses parents.

 

Sur des exemples comme celui-là, Daniel est intarissable et passionné. Cela démontre pour lui la possibilité de traduire l'autre, son vécu, ses projets dans un tableau sans rien y perdre au niveau de la créativité.

 

 

 

A chacun son

symbole

 

L'art dans sa réappropriation individuelle et collective

 

Un grand nombre de fois, Daniel a été interpellé par la symbolique des formes par laquelle l'individu ou le groupe imprime dans son décor son vécu ou ses espoirs. Ainsi un couple commande une toile à l'occasion de la naissance de leur premier enfant, toile qu'ils projettent de suspendre au mur de leur salle à manger. Le tableau réalisé, le couple s'y reconnaît et se déclare satisfait, mais il s'avère que le tableau ne s'intègre pas du tout dans le décor de la salle à manger... et trouve tout naturellement sa place dans la chambre à coucher. Il "vibre" tout à fait de la même manière que l'aménagement de la chambre à coucher...

 

A partir de ces constatations, Daniel va s'axer de plus en plus sur l'adéquation de l'œuvre d'art et du milieu de vie. Dans son livre, il raconte: "Lors d'une exposition au Palais des Beaux-Arts de Verviers, je vends ma première toile; elle s'intitulait "chômeur" ... et les couleurs étaient mauves et vertes. j'étais encore très attaché à la charge émotionnelle que j'avais "fait passer" dans cette toile. Le jeune couple qui me l'acheta - je ne le sus que plus tard -, le fit parce que le mauve de ma toile allait bien avec les rideaux du salon ... je fus longtemps choqué par ce qui m'était arrivé là, blessé dons ma personnalité d'artiste... Cependant, il y a peu, revoyant une œuvre que j'avais réalisée sur commande pour une femme sur le thème de l'Amour et du Bonheur, j'ai découvert que sa décoration murale était déjà inscrite dans mon œuvre (...) Cela ne m'a pas choqué mais plutôt réjoui.. et permis d'envisager des créations à plus grande échelle... Il est clair que ce qui s'inscrit dans une œuvre achetée ou dans un papier peint est de même nature... il s'agit de notre environnement le plus proche et il nous faut être en accord avec nous, avec lui (..) Ainsi, chacun dans ce qu'il porte, met à son mur, s'achète, cherche ce qu'il est, ce qu'il aime".

 

 

 

Réfléchir la

décoration

 

Facteur de changement

 

La symbolique de quelqu'un ou d'un groupe s'inscrivant dans les formes et dans l'image, l'œuvre d'art peut être considérée comme facteur de changement culturel et social. "L'œuvre de commande, c'est porter une première réflexion sur la décoration. Il ne s'agit pas de culpabiliser ou de condamner celui ou celle qui met sur son mur un poster d'Hamilton, du Che, un coucher de soleil ou Marylin ... il s'agit d'aller voir d'où vient ce besoin, de ce qui peut s'y passer pour faire ou défaire le consensus social en place", dit encore Daniel Seret.

 

C'est Rogers qui le premier a parlé de l'importance de l'acceptation de l'image de soi dans le processus du changement. Selon lui, l'individu ou le groupe ne peut changer en lui que ce qu'il a préalablement accepté comme faisant partie de son image de lui. Accepté, c'est-à-dire avoir reconnu le fait sans en être affecté négativement. C'est sur ce principe que semble se baser Daniel Seret dans son travail artistique: "Un femme qui voulait quitter son mari m'a demandé un tableau sur le bonheur. A travers les moments difficiles qu'elle vivait et pour la soutenir dans cette étape, elle avait besoin d'avoir devant elle une image de femme heureuse. Le temps que le tableau soit réalisé, elle avait quitté son mari et rencontré quelqu'un d'autre avec lequel elle vivait des temps heureux. Et encore une fois, le tableau correspondait parfaitement avec l'aménagement de son nouvel intérieur, que je n'avais jamais vu. Jusqu'aux fleurs de son papier peint qui s'y retrouvaient presqu'identiques".

 

 

 

 

 

 

Sur la table,

les murs,

ou par terre

 

"Vas-y"!

 

Daniel ne fait pas que des commandes. En 1980, il crée une ASBL, le CREAN, centre d'expression et de créativité. Le CREAN organise des ateliers créatifs pour adultes et pour enfants qui se basent sur un apprentissage différent: Il s'agit de partir de la personne, de la découverte de ses formes symboliques propres jusqu'à leur maîtrise. De l'anti-académisme. Josée y a participé durant plusieurs années: "J'ai toujours voulu dessiner mais j'ai longtemps été découragée pas mon entourage. Depuis que je suis allée à l'atelier, je sais que je ne m'arrêterai plus". Les ateliers du CREAN sont ouverts à tous ... et à tout! On y peint sur la table, sur les murs ou par terre. La seule consigne donnée aux stagiaires est "vas-y!" On y travaille aussi en improvisation avec des musiciens ou des acteurs de théâtre "J'y ai appris à me connaître, continue Josée, et à m'accepter. On peint ce que l'on est, il n'y a pas d'erreurs dans les dessins il n'y a que des manifestations d'un côté de soi. Par exemple, je dessine des visages plutôt rentrés et aplatis. Yvette, une collègue de l'atelier, a plutôt tendance à les enfler. Le jour où nous avons réalisé cela, nous avons bien ri: on est ce que l'on est! Il faut dire que si je suis petite et mince, Yvette est plutôt du genre rond... Mais le dessin peut aussi modifier l'image que l'on a de soi en découvrant des facettes que l'on ne se connaissait pas".

 

 

 

 

 

 

 

Une exposition

miroir

 

Paysages intérieurs

 

Il est temps maintenant de revenir à la Chenille, la maison des Turcs de la cité la Fourche à la sortie de Marche. Christine Mahy, l'assistante sociale a trouvé dans le travail de Daniel un moyen d'apporter un contenu d'expression à l'animation du quartier.

 

Durant deux ans, ils ont travaillé ensemble, Christine, Daniel et les Turcs, cherchant à dégager la spécificité symbolique et esthétique de ce milieu de vie. Et le 25 février 87, ils inaugurent "Portraits et paysages Turcs", une exposition miroir destinée à renvoyer au quartier cette spécificité afin qu'il se la réapproprie et restitue ainsi sa position dans le contexte social de l'intégration à Marche en portant un regard autre et plus approfondi sur l'immigré, et donc sur lui-même.

 

Dans le vestibule d'entrée de la Chenille, une couverture gît à côté de quelques paires de chaussures laissées en désordre: seules les chaussettes sont admises à l'intérieur. La pièce de séjour, identique à toutes celles du quartier, a occulté ses fenêtres de panneaux striés de colonnettes et arrondi le dessus de ses portes. Mais c'est le revêtement du sol qui frappe d'abord: une mosaïque de dessins d'enfants recouverte de polyester caresse les yeux comme les tapis chamarrés d'Orient. C'est le résultat des ateliers des enfants du quartier: les enfants Turcs peignent spontanément de manière non-figurative, ils préfèrent jouer avec les formes et les couleurs.

  

Le mur de gauche affiche des photos-portraits d'intérieur. Ici une famille entière sur un divan, là un enfant devant une cuisinière... En face, la galerie des portraits s'étale: les femmes de l'atelier portrait de CREAN sont venues un soir croquer les hommes jouant aux cartes à la Chenille. Ravis qu'ils étaientl Mais ils n'ont pas autorisé les portraits de leurs femmes, ou alors, uniquement chez ellesl Ils ont eux même choisi les portraits à mettre en évidence mais tous s'y retrouvent en frise sur la partie supérieure du mur. A côté de ces portraits Daniel a tracé les silhouettes d'un village ardennais avec son clocher d'église et d'un paysage turc, avec son minaret. Ces silhouettes sont parsemées de dates qui ont marqué cette histoire: 732, 1453... J'allais oublier de mentionner le portrait d'Atatürk, bien mis en évidence entre deux petits rideaux de théâtre: il reste pour les Turcs un symbole et son effigie trouve une place de choix dans chaque intérieur.

 Portraits

"maladroits"

 Le mur du fond expose d'autres dessins encore: les portraits maladroits de ceux qui "ne savent pas dessiner" sont mis en parallèle avec des cartoons de bande dessinée. La similitude des traits est frappante. Plus loin, des portraits hyperréalistes d'acteurs célèbres réalisés par un jeune Turc qui "sait dessiner".
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mélange de

cultures

 

Portrait intérieur d'un groupe de jeunes Turcs

 

En face se trouve le portrait de l'intérieur d'un groupe de jeunes, réalisé par Daniel Seret. Le tableau est très construit et le résultat est étonnant. "J'ai essayé, dit Daniel, d'y mettre tout ce que ces jeunes Turcs vivent ici, tout ce dont ils parlent, tout ce à quoi ils rêvent". De gauche à droite, on voit sur la toile le bâtiment de l'ONEm, duquel sort une main qui demande ou qui reçoit et qui tient une carte de pointage; le café de Marche qui a les faveurs du groupe avec son enseigne lumineuse bien reconnaissable; un groupe de femmes arabes bien cachées dans leurs foulards devant un solide mur de briques sur lequel une main invisible a compté les jours... Puis, la petite plage de Hotton avec ses femmes en bikini, un profil de mosquée, coupole et minaret compris, à côté d'une silhouette féminine, cliché de la femme occidentale telle qu'elle apparaît dans la publicité, mais interdite, barrée de lignes rouges. Enfin, en bas et à droite, la vidéo: le lien entre les deux cultures parce que les Turcs font venir de chez eux énormément de films qu'ils regardent à longueur de journée. Tout le tableau est dominé par la couleur bleue, le bleu que lon retrouve bien souvent dans les mosquées là-bas et qui côtoie ici le rose de la carte de pointage et le jaune du soleil et de la plage.

 

Certains jeunes étaient choqués par la main qui sort de l'ONEm (Office National de l'Emploi), raconte Daniel, Mais j'ai tenu bon: je trouve important aussi de détruire les fausses images. A la fin, ils ont tous reconnu, même si c'était parfois avec un petit sourire gêné, qu'ils s'y retrouvaient". Un des jeunes qui a participé à l'élaboration du tableau me donne son point de vue: "C'est bien, dit-il, il y a tout ce qui fait notre vie". Lorsque j'insiste pour savoir s'il y a des éléments qui l'ont dérangé, il finit par dire après bien des hésitations: "Oui, la femme nue. Je ne voulais pas qu'elle y soit. Mais maintenant je suis d'accord et je trouve qu'elle a bien sa place..."

 

Au milieu de la pièce vide, une structure de panneaux rappelle l'architecture des maisons du quartier. Mélange de culture… Pour voir le reste de l'exposition, il faut emprunter le couloir qui mène aux chambres. Un coin du couloir est réservé aux dentelles ardennaises et turques: jamais je n'avais remarqué qu'elles étaient si semblables. Un autre coin affiche le dessin d'enfant préféré de tous: il est mis en parallèle avec le papier peint de la chambre de la Chenille réservée aux enfants: c'est frappant, ils vibrent de la même façon. Plus loin, on retrouve un coin ardennais avec les tableaux naïfs d'une peintre amateur qui chantent la vie campagnarde. Et enfin la chambre aménagée totalement par les femmes turques du quartier, telles qu'elles l'auraient aménagée chez elles: tapis, bibelots, coussins, dentelles, portrait d'Atatürk...

 

Tout au long de la journée que j'ai passé là-bas, des Turcs sont entrés, sortis, revenus, ressortis. "Ils sont vraiment content, explique Christine, et fiers de voir que de nombreux belges se sont déplacés. La plupart d'entre eux nous demandent de laisser la maison comme cela en permanence... Certains nous ont demandé d'avoir des dessins d'enfants pour couvrir leur sol! Des femmes que l'on n'avait jamais vues auparavant sont sorties de chez elles rien que pour venir voir l'exposition".

 "C'est nous!"

 Les quelques jeunes avec lesquels je me suis entretenue ont aussi marqué leur fierté: "C'est nous! dit l'un, et c'est bien parce que cela marque la différence. Maintenant les Belges ne pourront plus croire qu'à l'intérieur de chez nous c'est comme chez eux. Avant, ils pouvaient l'imaginer..." "C'est bien imité, dit un autre, surtout la chambre avec le tapis. Maintenant quand les autres verront les femmes qui brodent, ils sauront à quoi cela sert".

 

Une jeune fille est venue aussi. Quatorze ou quinze ans à peine et déjà le regard soumis et baissé et le foulard sur la tête. L'exposition l'a réveillée. Avec d'autres, elle a demandé de pouvoir organiser un atelier de dentelles. Et elle est décidée à affronter son père pour y participer.

 

La réalisation est belle, elle prouve sûrement la possibilité de faire du social avec une qualité esthétique qui vaut celle des galeries, comme le dit Daniel Seret.

 

Un renouveau

social

 

Cela suffirait-il pour enclencher un renouveau social? Les théories d'organisations sociale ou économique qui nient l'aspect culturel restent sûrement utopiques et partielles. Mais le travail culturel qui n'inclut pas la dimension économique n'est-elle pas tout aussi partielle? "Si on me donne cinq ans et des moyens suffisants, répond Daniel, je suis sûr que ce quartier aura un visage tout différent, y compris économiquement". Cela vaudrait d'être tenté.

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