DROGUES EN EUROPE, ETAT COMPARE DES PRATIQUES.
© Nicolas Gros-Verheyde
pour La Découverte "Etat de l'Europe"
date :
15 novembre 1991partie : II.2 Modes de vie/Consommation
Qu'est-ce qu'une drogue ? une substance toxique agissant sur le système nerveux, comme narcotique ou euphorisant, dont l'usage abusif provoque des perturbations graves, physiques ou mentales et un état de dépendance et d'accoutumance. On peut donc y classer à la fois les drogues "quotidiennes" - tabac, alcool, médicaments - et les drogues illégales - cocaïne, héroïne, cannabis...
QUE CONSOMME-T-ON ?
Près d'un Européen sur dix boit trop d'alcool, un sur quinze prend trop de médicaments, un sur 500 consomme des drogues 'dures'. Et de plus en plus, la consommation de plusieurs drogues à la fois l'emporte sur la "mono-toxicomanie". Depuis le début des années 1980, effet de la libéralisation des frontières ou de l'harmonisation des cultures, la consommation des drogues tend ainsi davantage à s'homogénéiser qu'à se différencier.
La première drogue européenne, c'est l'alcool...
Chaque année, un Européen boit en moyenne 7 litres d'alcool pur. Les pays latins, producteurs de vins, consomment davantage, plus de 10 litres d'alcool pur par habitant, que les pays anglo-saxons, buveurs de bières. Mais cette barrière n'est pas figée. Certains pays du nord - Belgique, Danemark - recueillent le plus grand pourcentage de consommateurs "excessifs" ; d'autres - Allemagne, Royaume Uni - très peu ; les pays latins se situant au milieu. D'ailleurs, la consommation tend à s'homogéïniser. Car si la consommation de vin tend à se stabiliser, celles de bière et d'alcool tendent à augmenter. Les pays non producteurs de vin subissent une forte augmentation du nombre de consommateurs tandis qu'il stagne ailleurs - Italie, Portugal - voire diminue - en France.
Les drogues passent, les toxicomanes restent.
Malgré toutes les nuances de législation ou de jurisprudence (cf. échelle de tolérance) c'est par la consommation de DROGUES ILLEGALES que l'Europe est la plus homogène. Dans toute l'Europe, la consommation de cannabis se stabiliser, celle d'héroïne est en hausse, moins rapide qu'au début des années 80 certes, mais le nombre de décès augmente. De même, la demande de cocaïne progresse. Le crack, produit dérivé des déchets de la cocaïne, ne s'est pas encore implanté de façon aussi extensive qu'aux Etats Unis. Seuls la Belgique et le Royaume uni semblent touchés pour l'instant de façon plus importante. Mais les modes de consommation changent rapidement. Une drogue en remplace une autre. Les opiacés légaux et hallucinogènes illégaux ont ainsi beaucoup diminué, en particulier celui du LSD, presque complètement disparu au profit des amphétamines et des barbituriques. Dans les dix dernières années, la consommation globale de médicaments psychotropes a réussi à diminuer de façon drastique, entre un tiers et la moitié de moins, dans toute l'Europe, notamment en RFA, aux Pays-Bas et Royaume Uni, le taux de consommateurs réguliers et chroniques reste élevé dans ces deux derniers pays et progresse dans les pays latins - Espagne, Italie, France. La France fait figure d'exception puisque c'est le seul pays où la consommation n'a réussi qu'à se stabiliser et où existe une surconsommation manifeste de médicaments psychotropes - les médecins prescrivent de deux à trois plus que leurs confrères.
Seule la consommation de tabac subit le poids des coutumes. Le tabagisme semble plus important contrairement aux idées préconçues, Selon une étude de la Communauté européenne réalisée en mai/juin 1990 sur 10.000 adolescents, les jeunes dans les pays où les parents sont les plus tolérants - Danemark et Allemagne - et plus faible là où l'interdiction prédomine - Royaume Uni, Irlande, Portugal, Italie et France.
QUI CONSOMME ?
Il n'y a plus en Europe de catégorie sensible. Première constante européenne, on consomme de plus en plus jeune toute sorte de drogue selon la CEE et toutes les études d'experts. En Europe ainsi, 14% des 11-15 ans peuvent être considérés comme des buveurs réguliers, c'est à dire qu'ils consomment au moins une fois par semaine l'une ou l'autre de ces boissons alcooliques, et 5% des fumeurs réguliers. En Grèce et en Italie, ces "réguliers" représentent près d'un jeune sur quatre. C'est chez les jeunes âgés entre 17 et 25 ans que la hausse de consommation d'héroïne et de cocaïne a été la plus forte. Deuxième constante, la tendance à fumer l'héroïne au lieu de l'injecter, moins visible, a permis de toucher toutes les couches de la société, que ce soit en milieu urbain ou rural, et notamment d'accroître la proportion de femmes, surtout au nord de l'Europe. Des femmes qui représentent également une part importante des consommateurs de tabac et de tranquillisants. Dernière constante, l'âge moyen des consommateurs de drogues dures augmente, essentiellement dans les premiers pays touchés par ce phénomène : Italie, Allemagne, Pays Bas, Royaume Uni...
des chiffres qui font peur ?
Difficile d'avoir des chiffres fiables sur la toxicomanie illégale "Dans l'ensemble, la collecte des données sanitaires au niveau national est récente, peu développée et non uniforme" a constaté le Conseil des ministres de la CEE à Dublin en juin 1990. Depuis la situation n'a guère changé. Les seules sources d'informations régulières demeurent les décès, les déclarations de traitement, c'est à dire les personnes soignées, et les saisies policières. Si l'on veut prendre en compte l'activité sanitaire, les méthodes d'évaluation varient suivant les pays. Au Royaume-Uni par exemple, les médecins ne sont tenus de déclarer au Ministère de l'intérieur que les toxicomanes pour abus de drogues dangereuses - opiacés, cocaïne et amphétamines injectables - ; en Italie, on se base sur le nombre de personnes qui consultent les services publics d'assistance et les centres de réadaptation sociale ; au Portugal on comptabilise les personnes en traitement et les admissions d'urgences... etc. Si l'on préfère se baser sur l'activité policière, c'est alors le grand bond dans l'inconnu. Pour arriver au nombre de consommateurs, on extrapole à partir du volume de drogue saisie, le seul chiffre connu, un taux de coupage entre l'héroïne pure et d'une estimation de la consommation moyenne de doses par habitant. Résultat, un chiffre qui varie du simple au double, entre 700.000 ou 1,5 million héroïnomanes et 1,5 consommateurs de cocaïne... Ce qui est assez loin des chiffres estimés des différents pays, environ 500.000 toxicomanes !
ECHELLE DE TOLERANCE
de la permission à l'interdiction
Permission de l'usage : Espagne, Pays Bas.
Tolérance sauf opium : Irlande, Royaume Uni.
Tolérance de l'usage mais pas de l'acquisition :
Danemark, Portugal, Rfa.Interdiction mais pas de sanction sauf : Italie (acquisition), Belgique (usage collectif ou acquisition), Grèce (acquisition).
Réprimé : France (avec aménagement si fait occasionnel), Luxembourg.
QUELQUES CHIFFRES
Consommation Alcool-Médicaments-Drogues
|
1989 |
Vin |
Bière |
Alcool |
Excessifs |
Médicament |
Toxicos |
Tabac |
Population |
|
litre / habitant |
l litre / habitant |
l litre / habitant |
millions personnes - et % de population |
unités / 100 hbt / an |
chiffre et % de population |
en % de population |
en million |
|
|
Belgique |
22,7 |
12 |
10,5 |
2,05 - 20% |
105 U |
10-20.000 0,2% |
36,3% |
9,9 |
|
Danemark |
20,7 |
121,2 |
9,91 |
1,85 - 36% |
10.000 0,2% |
45,0% |
5,1 |
|
|
Espagne |
48 |
61 |
11,8 |
4,63 - 12% |
70-80.000 0,2% |
40,0% |
38,9 |
|
|
France |
80 |
40 |
13,3 |
9,40 - 17% |
142 U |
100.000 0,2% |
36,5% |
56,0 |
|
Grèce |
42,5 |
33,9 |
6,8 |
9-35.000 0,3% |
43,0% |
10,0 |
||
|
Irlande |
3,5 |
100 |
6,2 |
2.000 0,05% |
35,2% |
3,5 |
||
|
Italie |
84,8 |
21,6 |
11,6 |
5,87 - 10% |
55 U |
100.000 0,2% |
31,7% |
57,5 |
|
Luxembourg |
57,3 |
40 |
13 |
0,03 - 8% |
2.000 0,5% |
34,0% |
0,37 |
|
|
Pays Bas |
139 |
84,5 |
8,5 |
1,45 - 9% |
38 U |
20.000 0,15% |
42,0% |
14,8 |
|
Portugal |
87 |
38 |
13,1 |
40-50.000 0,5% |
28,0% |
10,3 |
||
|
Rfa |
25,6 |
145,6 |
10,8 |
3,97 - 6% |
30 U |
60-80.000 0,1% |
33,9% |
62,2 |
|
Royaume Uni |
9,9 |
108,9 |
7,1 |
1,95 - 3,5% |
20 U |
60-100.000 0,2 % |
35,3% |
57,2 |
Bibliographie.
- Caballero Francis, Droit de la drogue, Editions Dalloz, Paris 1989.
- CEE, Les jeunes européens, le tabac et l'alcool, l'Europe contre le cancer, Documents CEE, Bruxelles 1991.
- Conseil de l'Europe, Groupe Pompidou, étude multi-villes sur l'abus de drogues, Strasbourg 1991.
- Parlement Européen, Sir Jack Stewart-Clark, Commission d'enquête sur le problème de la drogue dans les pays de la Communauté européenne, Bruxelles 1986.