à propos d'Expérience du Sport
Par Jacques Sojcher

Courez, lecteur, courez lire le texte-manifeste, obsessionnel et fulgurant, musclé et soulevé d'une athlète de l'apparence : Nathalie Gassel. Nous entrons ici dans la fabrique du corps, dont le seul sens est d'être porté à l'apothéose de lui-même, au spectacle de sa sublimité. Pour cela, avant même l'effort, l'exercice quotidien du bodybuilding, il faut créer sa propre fiction : l'exaltation de la puissance, de la virtualité d'un corps qui se construira, méthodiquement, dans une ascèse sans divertissement, dans le sacrifice en vue du record. Et si le record n'est pas battu, si l'hypostase musculaire du corps n'est pas primée ? Il restera alors l'image du spectacle de la compétition, la trace de son apparaître, mais cela aura eu lieu : l'éphémère éternisé en son image. Véritable physique et éthique de l'apparence, du corps à corps avec son corps, transfigurant l'effort en légèreté, donnant naissance à un autre corps - aristocratique, nimbé de lumière, offert à la louange, au ravissement devant cet objet iconique de pouvoir, face à la violente fiction dépossédante d'un être-muscle « bodybuildé », d'une « nouvelle apparence hypersexuée », qui est l'apparence devenue réalité-essence matérielle (et spirituelle) de l'apparence, donnée à voir pour en jouir. Il y a donc un long travail de l'apparence, un accouchement d'un nouveau corps d'apparence - un « moyen physique d'être dans le monde », maître de son image, acteur de soi-même, de son apparaître, de la « vérité » de son apparence, de sa jouissance, de « toutes les jouissances liées à l'accroissement du moi et de ses possessions, de ses autorités ». Jouissance enfin du porteplume qui écrit son apparence et qui sera léché, comme une extension du corps-énergie. L'apparence, écrit notre spinoziste du bodybuilding, nous vivifie, ouvre au monde, à toutes les altérités, à l'éblouissement d'être puissance dans le monde, l'apparence alors fait éclater l'apparence et nous fait toucher l'infinité du paraître. L'apparence atteint le sans fond, « l'abstraction de l'être », elle est perdue, confondue, égarée, déplacée. Elle est le devenir des apparences, son labyrinthe, la sculpture vivante d'une fiction régulatrice, surréelle, magique.


Jacques Sojcher.
in Le Labyrinthe des Apparences
Revue de l'Université de Bruxelles
Editions Complexe
Septembre 2000

Jacques Sojcher Jacques Sojcherest directeur de la Revue de l'Université de Bruxelles, dont il a notamment dirigé les numéros La Belgique malgré tout (1980) et Belgique toujours grande et belle, en collaboration avec Antoine Pickels (1998), professeur de philosophie à l'Université libre de Bruxelles et écrivain.
Il a notamment publié Nietzsche. La question et le sens, Aubier-Montaigne, 1972, rééd. avec supplément, Éd. Ancrage, 2000 ; La Démarche poétique, 10/18, 19 76 ; Le Professeur de philosophie, rééd. Labor, 1999 ; Le Rêve de ne pas parler, rééd. Labor, 1990 ; Paul Delvaux ou la passion puérile, Cercle d'Art, 1991 ; La Confusion des visages, Éditions de la Différence, 1998; Jeanclos. Prier la terre, Cercle d'Art, 2000.


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