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On ne badine pas avec le charnel : lecture d'Eros Androgyne de Nathalie Gassel Jalel El Gharbi |
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Il y a l'ébranlement du charnel et les prouesses des muscles tendus en quoi Nathalie Gassel surprend l'apothéose du corps sculpté, pictural et tout aussi charnel. Vision d'où découle une vertigineuse commotion spasmodique d'un désir au renouvellement danaïdien. Le corps ne s'épuise pas à aimer. Mais il y a surtout l'émerveillement devant la chair aimée, l'assiduité de l'approche amoureuse où le corps de l'autre est honoré, profané par l'inextinguible du désir. Approche et jamais coït. L'oeuvre de Nathalie Gassel n'est pas pornographique-érotique, elle a ceci de particulier qu'elle érige la descente en élévation. Les bas fonds qu'il lui arrive d'évoquer sont toujours subordonnés à un souci constant du sublime : |
| « toutes les passions doivent servir notre volupté des hauteurs. Même notre dégringolade dans les plus basses distractions (le bordel) doit encore être marquée par notre besoin d'élévation et de connaissance, de lucidité et de plaisir. » |
| Et il y a le silence infranchissable. Or que fait le désir privé de parole ? Il gagne à perdre la voix dès lors quil peut se muer en célébration de lappétence. Le défaut, consubstantiel au désir, déborde, devient profusion poétique, épanchement du verbe. |
| Voici une libido nourrie de réminiscences et de soifs essentielles à lactualisation desquelles lautre se prête. Lautre se prête intransitivement. Tout se passe comme si le corps du partenaire était une abstraction, une idée ou plutôt une image. Femme image de femme et dhomme et homme image dhomme et de femme. Lautre tient de la statue de Galatée. Il est création de qui laime, de son Pygmalion. Ici, lérotisme fait de lautre une figure de la beauté, un parangon de la «désirabilité », une allégorie de lentièreté du rêve. Celui que convoque le désir est témoin privilégié de ces transports quil déclenche et qui mènent vers un ailleurs ne se situant nulle part, vers un énième ciel. De lautre on peut dire quil nest pas autre ; il nest même pas. Il gagne en poésie ce quil perd en consistance. Lautre est allégorie de la rencontre androgyne que connaît lêtre désirant, de cette rencontre de la féminité et de la virilité qui se fait indépendamment de lui. Car lamour est révélation dune mue de type androgyne. Le désir indifférencie. Il intervertit le féminin et le masculin. Ici, nulle nest que femme, nul nest quhomme. Mue silencieuse, muette. Cest un mutisme qui concourt à maintenir la distance, la faille indispensable au désir et à sa sublimation. Relisant Nathalie Gassel, je relève cet équilibre quelle maintient entre lexigence de proximité que nous dicte le désir et celle de distance dont dépend sa survie. Il convient que lautre soit présent et comme absent car, nous le savons depuis Aristote, «le désir est de ce qui est absent ». On comprend dès lors que «le désir demeuré désir » (Char) récompense le mutisme. |
| À la réflexion, le corps quévoque le texte et à la possession duquel il sacharne est peut-être le sien. Le corps du texte, cest le texte. Lautre est prétexte non pas à la rencontre orgiaque et à la débâcle du plaisir mais à cette prise de parole que le silence partagé aiguillonne. Tout porte à croire que le meilleur détour de la poésie vers la poésie est le charnel. |
| Le sexuel et le textuel ne sont pas deux entités distinctes. «Lénergie arrogante » les croise, les confond, les synthétise dans ce chiasme qui ambitionne une réification de lesprit et une spiritualisation du corps : « rendre le corps intellectuel (le faire naître de lidée) et lintellectuel corporel (le faire aboutir à la matière), les confondre en une même chair, en un même projet : puissance et progrès ». Voici résumée lentreprise de Nathalie Gassel qui sexemplifie dans ce désir de statufier lautre et détreindre une statue. Que désir et culture, corps et esprit se chevauchent, sinterpénètrent tel le vu de la poétesse. Mais la poésie nefface pas le cri du corps habité par une soif à la mesure de ce sentiment de finitude qui hante la poétesse. Le phantasme émane de la rencontre entre lonirique et le cauchemardesque. Écrire : donner voix au principe de vie, occulter lindicible hantise du silence. Et le corps exulte. Étourdi, il exhibe ses muscles, ses tendons, ses nerfs ; cherche les proéminences et les dépressions qui soffrent à ses sens. Insatiable, le désir se nourrit de toute belle altérité quil rencontre. Son objet est androgyne. Ce qui prime, cest labouchement des corps athlétiques. Corps exigeant comme pour qui chercherait lessence, lesprit du corps : |
| « J'exclus de mes goûts la simplicité sensuelle. Il me faut une autre intensité, plus épuisante, plus déroutante. J'aspire à l'emprise, à la maîtrise, aux images laissées, aux paroles, aux traces inscrites, aux notes et aux emblèmes, à mon esprit survivant encore parmi les chairs touchées : ainsi je veux ignorer que l'on puisse mourir » ce dont elle cherche à s'abreuver c'est le corps en vie, la vie en un corps, la vie. L'objet de cette lubricité, qui par moments effleure l'animalité, c'est la vie. Mais paradoxalement, la frénésie qui porte vers l'autre tient aussi du suicide : car à quoi court le désir sinon à sa perte et à la nôtre : « J'étais attirée par l'abîme de ce corps comme un tombeau. J'étais surexcitée, je bavais. Le corps était désirable charnel à en mourir. Il était là et cruelle était sa disparition. J'usais de sa présence immodérément et inlassablement. Je survivais à sa mort. » Ce qui advient à l'issue de la frénésie amoureuse est comme la mort. Dit autrement : ce n'est pas la mort. C'est la mort qui n'en est pas une i.e. la mort sous une forme admissible. |
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Jalel El Gharbi, Faculté des Lettres de La Manouba, Tunisie.
Jalel El Gharbi, enseigne la poésie contemporaine, à la Faculté des lettres de La Manouba. Critique, Prix Maurice Carême d'Etudes Littéraires, il prépare pour fin 2002, un essais: Michel Deguy, le poète que je cherche à lire. Aux Editions Maisonneuve & Larose. |