Légende des Géants de Sainte-Marguerite (Liège)

Oyez, bonnes gens du Val de la Légia, vous les sceptiques et les oublieux des ans passés.

C'était l'époque où les années prenaient le temps de s'écouler, où Camelot retentissait des exploits des Chevaliers de la Table Ronde, où la forêt de Brocéliande frémissait au passage de Merlin l'Enchanteur, où les Nutons et les Makralles hantaient les taillis profonds de nos Ardennes, …

En ces temps reculés, un homme de haute stature, accompagné de sa femme, était venu s'installer au pied de la colline de Publémont, à l'abri des murailles de la ville naissante. Venant de quelque contrée éloignée bordée par la mer d'azur, il avait construit de ses mains, aidé par son épouse, un puissant moulin. Sa meule actionnée par les ondes dévalant des coteaux, émerveillait les habitants de la principauté par l'incomparable mouture des grains de blé qu'ils leur avaient confiés.

Vers la même époque, venu de lointaines plaines du Nord, un autre couple s'installa dans une clairière située bien plus haut, en amont du ruisseau bondissant. Il défricha, laboura et sema de si belle manière que bientôt leva un blé si dru et si beau que l'on vint de partout voir pareille récolte.

Et le moulin transforma ce beau blé en une farine si odorante que tous y voulurent goûter.

En cette période d'abondance, la meunière mit au monde un beau garçon qui reçut le prénom d'Hubert tandis que la fermière accouchait d'une fille prénommée du doux nom de Marguerite.

Est-ce le bon blé ou la douce farine? Toujours est-il que bientôt les enfants grandirent plus que d'habitude et au fil des ans ils devinrent géants, chacun de leur côté. Et les voilà en âge de fonder une famille. Mais où trouver conjoint à leur taille ?

Marguerite d'Arzis, puisque tel est son nom, se désespèra et se pencha une fois de plus sur le doux cours d'eau qui a bercé son enfance. Elle y déposa des blanches fleurs dont elle porte le nom. Celles-ci, portées par le courant, rejoignirent bientôt le moulin Séverin où le jeune Hubert travaillait avec son père. Il vit les fleurs flottant au gré des flots et s'étonna de leur présence. Intrigué, il remonta la Légia et entre des taillis, aperçut la géante aux nattes blondes comme les blés et aux yeux bleus comme les eaux.

Ce qu'ils se dirent, nul ne le sut. Mais les parents durent penser à les marier, eux que l'amour et la grande taille rapprochaient. Les bans furent donc aussitôt publiés et la fête préparée.

Cependant, beaucoup de gens craignent l'inconnu. Le mariage des deux géants n'était pas vu d'un bon oeil par tout le monde. Les habitants avaient peur, tellement peur qu'ils se réunirent en secret. " Nous ne pouvons laisser ces géants se marier! En cas de dispute, ils pourraient tout détruire : le quartier, le faubourg, la ville entière! Ils sont si grands, si forts! Imaginez leurs terribles enfants… " Ainsi, la décision fut prise d'éliminer ces deux gênants. Mais vous connaissez le courage de l'âme humaine. Ils voulurent commencer par s'en prendre … au plus faible des deux, la pauvre Marguerite.

Une nuit bien sombre, une nuit du mois de mai, ils mirent leurs noirs desseins à exécution. Les habitants, armés jusqu'aux dents, se rassemblèrent au lieu-dit " le flot ". Ils gagnèrent la maison des parents de Marguerite afin de la surprendre en son sommeil. C'est alors que se produisit un miracle! La Vierge de mai leur apparut, splendide dans son beau halo de lumière blanche et étincelante de pureté. Elle leur demanda ce qu'ils faisaient là. Les habitants surpris laissèrent tomber leurs armes et se mirent à genoux. L'un d'eux, d'un air honteux, expliqua à la vierge leurs médiocres intentions inspirées par la peur des géants et la perspective de leur mariage. Elle leur répondit : " N'ayez aucune crainte car les géants ont le cœur pur et leur amour est plus fort que tout! Allez au mariage et participez à la fête ". Puis, aussi subitement qu'elle était apparue, elle disparut. Les gens du quartier abandonnèrent leurs idées malsaines et décidèrent de se rendre au mariage des géants.

Un beau dimanche de mai, le mariage eut lieu comme prévu sur la place de l'église. Tous étaient rassemblés. Il y avait tellement de monde que le mariage ne put se faire dans l'église mais bien sur le parvis… Mais alors que les vœux allaient être prononcés, Marguerite prit la parole et s'adressa au peuple amassé : " Braves habitants du quartier, j'étais éveillée l'autre nuit. J'ai tout vu. J'ai tout entendu ". L'assemblée fut frappée d'une stupeur carabinée et les gens restèrent figés... Elle poursuivit : " Mais, j'ai compris vos peurs. Sachez que nous serons toujours là pour vous protéger et non pour vous détruire! Hubert et moi, nous nous aimons et nous nous aimerons toujours! Pour que vous puissiez en être convaincus, nous jurons tous les deux de renouveler nos vœux devant vous chaque année afin de prouver à tous notre amour éternel ". Une grande clameur éclata dans le peuple assemblé. Les quelques mots de Marguerite les avaient rassurés !

C'est ainsi que Marguerite d'Arzis et Hubert Séverin s'unirent devant tous et vécurent longtemps en parfaite harmonie. Comme ils s'y étaient engagés, chaque année, ils renouvelèrent devant les habitants leur vœu de mariage et leur promesse de protéger le quartier.

Chaque année depuis lors, ces géants de légende, qui ont traversés les siècles, reviennent nous visiter. Heureux de leur bienveillance, nous organisons en leur honneur une grande fête dans le quartier de Sainte-Marguerite.

Peut-être un jour, viendrez-vous leur rendre visite?