EN QUETE DE VIEILLES RECETTES
LE MYSTERE DU
PHOTOGRAPHE
2
Eglise de CHAOURCE


Surpris, je glissai un œil interrogateur dans la fente de l'ouverture. Assis dans son fauteuil, et tirant sur son
brûle-gueule, le détective lisait tranquillement son courrier, plongé dans un nuage de fumée.
- Holmes ! m'exclamai-je en entrant dans son salon, comment avez-vous deviné que j'allais franchir le seuil votre porte ?
- Combien de fois faudra-t-il vous rappeler, cher docteur, que je ne devine pas ! me grommela-t-il, la pipe entre les dents.
- Exact, Holmes, répondis-je en accrochant ma canne et mon chapeau au portemanteau. Vous déduisez mais cela n'explique
pas tout, franchement !
- Vos chaussures, me dit-il en se retournant vers moi et en les indiquant de sa pipe. Vos chaussures grincent à chacun de
vos pas. Sont-elles neuves ?
- Oui, d'avant-hier, et alors ? N'importe quel autre visiteur aurait pu acheter une paire de chaussures dans la semaine, et
venir vous voir ce matin, en les portant aux pieds.
- Soit. Et comment va votre jambe, docteur ?

Effectivement, ce matin là, un rhumatisme dû à l'humidité automnale me raidissait la jambe gauche. La redoutable
balle récoltée à la bataille de Maïway y était pour quelque chose !

- Il n'y a pas l'ombre d'un doute qu'au Moyen Age, Holmes, vous finissiez au bûcher ! répliquai-je, avec une pointe d'ironie.

Il m'adressa un petit rire sec, qui chez lui pouvait devenir un véritable éclat de rire.
- Rien de plus élémentaire, mon cher docteur ! De la façon dont vous avez monté l'escalier, j'en ai rapidement déduit que ce
matin, vous traîniez un peu la patte, votre canne vous servant surtout d'appui. De plus, comme vous portiez aux pieds les
mêmes chaussures musicales qu'hier, la déduction a été rapide : vous jouiez une note sur deux.
- Evidemment !
- Mon bon Watson, je sais que vous partagez la passion que je porte à ce qui est bizarre…mais là, mon pauvre ami, dans
l'état où vous êtes ce matin, je crains fort que vous ne puissiez m'accompagner en France !

J'écarquillais les yeux.
-En France ! m'exclamai-je, ébahi.

Il exhiba la lettre qu'il était en train de lire.

- Drôle d'affaire, Watson.
- Espionnage ?
- Je l'ignore encore, docteur.

Il m'indiqua de la main le fauteuil qui lui faisait face.

- Comme la lettre est en français, je vais donc vous la traduire.

Troyes, le 8 octobre 1896
Monsieur Sherlock Holmes
Londres

- Oh, oh ! lui lançai-je, amusé, et cette lettre vous est quand même parvenue ?
Il acquiesça, un petit sourire en coin.

Monsieur Sherlock Holmes, voici une énigme que je tiens à vous soumettre. Les faits remontent à une semaine.
Peu avant les vêpres du jeudi 1
er octobre, le curé du village de Chaource heurta dans la pénombre le corps d'un jeune
homme gisant sans connaissance sur le carreau d'une de ses petites chapelles. Frappé violemment à la tête, l'homme ne
portait aucun papier sur lui. Dans la crypte de la Mise au Tombeau les gendarmes retrouvaient dans un sac en cuir, un
appareil photographique et des papiers d'identité au nom de Ferdinand Lefranc.
Les médecins du centre hospitalier de Troyes contactèrent rapidement la famille du jeune homme. Stupeur de
monsieur Alphonse Lefranc, viticulteur de renom à Nogent sur Aube et grand-père de Ferdinand, quand il
réalisa qu'il ne s'agissait pas de son petit-fils, mais d'un de ses amis, Guillaume Lesueur, lequel, après avoir
retrouvé petit à petit ses esprits, demeurait néanmoins plongé dans une profonde amnésie, incapable d'apporter
une réponse cohérente à toutes mes questions. Le 5 octobre, cette affaire connut un certain rebondissement
quand Monsieur Alphonse Lefranc, recevait une lettre anonyme. Il m'en avisa le jour-même.
Voilà une énigme digne de monsieur Sherlock Holmes, pensai-je à sa lecture, puisque cette dernière était ainsi
rédigée :

" Quant les pillards auront pillyé ung temps viendra que les pillards seront pillyés… Dieu y provoyra"

Cette lettre anonyme, qui semblerait émaner d'une autre époque, me laisse interdit, Monsieur Sherlock Holmes,
et j'aimerais bien connaître vos impressions à son sujet.

Aussi, depuis le 1er octobre, le grand-père de Ferdinand Lefranc demeure toujours sans nouvelles de son petit
fils. L'article de presse, paru dans " La petite république de l'Est", intitulé "Le mystère du photographe, avec
photos à l'appui ", suscita de nombreuses réactions, car les jeunes gens auraient été également aperçus dans
certains villages alentours.
En enquêtant sur les lieux, je pris en considération la déposition d'un habitant du village de Chaource, émanant
d'un vieil agriculteur, monsieur Fernand Martin, à qui l'on avait volé, le jeudi 1er octobre en fin de journée, une
charrette pleine de foin, attelée et garée rue du Pont de Pierre où il demeure depuis sa naissance, voilà soixante-
quinze ans. Retrouvée le vendredi 2 octobre au matin, à proximité du village de Cussangy, par un de ses voisins,
Antoine Duquesnoy, alors qu'il déchargeait le reste de son foin, monsieur Martin constatait que le fond et les
bords de sa charrette étaient maculés de sang.

A Scotland Yard, en 1888, j'avais eu l'occasion de rencontrer l'inspecteur Lestrade qui m'avait longuement
parlé de vos méthodes pour démêler des affaires les plus étranges. Je me souviens encore qu'à cette même
époque sévissait dans votre capitale cette terrible série de crimes commis par un certain Jack l'éventreur, tandis
que vous, monsieur Holmes, de votre côté, vous défrayiez la chronique pour une affaire concernant un
gigantesque chien qui hantait la lande de Dartmoor. Je transmets donc ce courrier à Scotland Yard, en leur
demandant de bien vouloir vous le faire suivre.

Avec mes remerciements.
Votre bien dévoué.

Inspecteur Guilloux
Commissariat de Troyes
- Et Lestrade vous l'a donc transmis aujourd'hui !
- Un de ses commissionnaires, tout juste avant votre arrivée, Watson.
- Et comptez-vous vraiment partir en France pour élucider cette étrange affaire ?

Holmes ne me répondit pas, mais, face à la cheminée, ses yeux gris perçants étincelaient comme deux étoiles au
firmament.
Suite au courrier de Guilloux, Holmes lui télégraphiait notre arrivée prochaine. Notre voyage s'étala sur deux jours.
Une traversée de Manche houleuse et venteuse nous fit regretter d'avoir petit-déjeunés, avant notre départ de Baker
Street, des délicieux petits champignons à la crème, pourtant cuisinés avec amour par notre chère Mrs Hudson.
Mais hélas, le mauvais sort se jeta définitivement sur eux une demi-heure avant notre arrivée, ce qui fit le bonheur
des petits poissons du Port de Calais !

Voyage en train. La nuit commençait à poindre quand nous atteignîmes Troyes. Nous prîmes aussitôt pension dans
une chaleureuse petite auberge champenoise, aux remarquables colombages.

Le lendemain matin, nous retrouvâmes Guilloux au commissariat de police. L'inspecteur comptait une bonne
quarantaine d'années, blond, frisé, grand, mince. Fumeur de pipe, son bureau empestait le tabac, et le désordre qui
régnait dans la pièce n'avait absolument rien à envier au classement du roi des détectives londoniens.

Grâce à sa grand-mère française, sœur du peintre Vernet, Holmes pratiquait la langue de Verlaine couramment,
ce qui facilita grandement les échanges entre les deux hommes. Guilloux nous apprit que le jeune Guillaume
Lesueur était sorti de l'hôpital de Troyes, l'avant-veille de notre arrivée, mais qu'au demeurant, le jeune homme
se trouvait toujours dans un état de semi-amnésie. Le garçon se souvenait parfaitement de son nom et de son
adresse, mais sa mémoire avait totalement oublié celui de son ami, Ferdinand Lefranc, dont la photographie
parue dans le journal n'éveillait en lui aucun souvenir précis.
- Je vois. Il est inutile de continuer à l'interroger, répondit Holmes. Il ne fera guère avancer l'enquête. En revanche, fit le
détective en s'asseyant face à l'inspecteur, avez-vous conservé le morceau de papier sur lequel était griffonné cet étrange
message ?

L'inspecteur attrapa un dossier posé sur l'étagère de son armoire.
- Voici. J'ai tenté d'appliquer vos méthodes. Apparemment il semblerait qu'il ne s'agisse que d'un vulgaire morceau de
papier.
- L'enveloppe ? fit Holmes, en tendant la main vers lui.
- Désolé, monsieur, mais Alphonse Lefranc ne me l'a pas laissée.

Holmes tiqua. Mon ami se leva et mira la feuille à travers la lumière de la fenêtre.
- Soit, il ne s'agit pas de papier grand luxe, fit Holmes, car vous avez sans aucun doute constaté qu'en transparence, aucun
signe en filigrane n'apparaît, puisque très souvent, dans des papiers de bonne qualité sur lequel on rédige son courrier,
on peut y lire le nom du fabriquant ou son monogramme.
Guilloux approuva d'un signe de tête.

Holmes sortit une loupe de la poche de sa veste puis examina minutieusement le texte de la lettre anonyme. Tel un
élève face à son mentor, l'inspecteur l'observait attentivement.

- Ces quelques lignes écrites à l'encre bleue proviennent d'une main assurée. Il ne s'agit nullement de l'écriture d'une
vieille personne, ni encore moins d'un alcoolique, car il n'apparaît aucun tremblement. Les pleins et les déliés sont
parfaitement bien dessinés. Cette écriture serait plutôt masculine, et comme le texte est rédigé en vieux français, il
faudra diriger nos recherches vers un médiéviste. N'oubliez surtout pas d'emporter ce morceau de papier avec vous,
Guilloux, il pourra certainement nous servir au cours de l'enquête. Une deuxième question qui concerne le matériel du
photographe : en plus de l'appareil, y avait-il des plaques photographiques dans le sac ?
- C'est fort possible, monsieur Holmes, mais je n'ai pas eu le temps de les faire développer. Pensant que le sac appartenait
au blessé, les infirmières l'avaient laissé dans sa chambre, et le jour même, le grand-père de Ferdinand Lefranc le
remportait avec lui. J'ai eu l'occasion de croiser ce monsieur dans les couloirs de l'hôpital, et je peux vous assurer que
l'homme n'est pas facile à manipuler.

Holmes se dirigea vers la porte.
- Que la partie commence, mes amis ! En route !

Il était un peu moins de neuf heures du matin et une petite trentaine de kilomètres nous séparaient du village de
Chaource. A la demande de l'inspecteur, un fiacre avait été mis à notre disposition. Un des hommes de Guilloux
prit les rênes et mena les deux étalons bon train. En quittant la région troyenne, nous traversâmes une forêt que
des couleurs automnales embellissaient davantage sous les rayons du soleil. Elle comptait bien dix kilomètres de
long, mais quelle jouissance pour nos yeux et quelle senteur pour notre odorat !
Dans les prés alentours, de robustes charolais paissaient calmement, tandis qu'au loin arrivaient jusqu'à nous
des bribes de voix d'agriculteurs qui labouraient vaillamment leurs champs, menant leurs chevaux attelés aux
charrues.

Dans le petit village de Chaource, l'inspecteur fit garer la voiture rue du Pont de Pierre, tout près de l'église
Saint-Jean Baptiste qui dressait face à nous son imposante masse harmonieuse. Ses vieilles pierres attirèrent
Sherlock Holmes aussitôt. Il en fit rapidement le tour. De fausses gargouilles chimériques et une inscription
sous un démon qui se tenait dans l'encoignure du contrefort, intéressèrent le détective.

- D'où nous sommes, impossible de la décrypter, fit Holmes.

Des inscriptions, il n'en manquait pas sur cette vieille église. Sous une seconde gargouille décorative, s'en
trouvaient encore deux autres, toutes peintes.

" Selon le bord du cimetière
Suivant la volonté entière
Du noble Roy nommé Henry
Plusieurs ormeaux par Savery
Furent plantés pour soubz s'esbattre
L'an mil cinq cent cinquante quatre."

- Le poète Amadis Jamyn, né à Chaource en 1538 et décédé en 1593, en est sans doute l'auteur, précisa Guilloux, sans
grande conviction.

Le curé était absent, mais depuis le drame, un policier demeurait en faction devant la porte de l'église, fermée au
visiteur le temps de l'enquête. Une fois rentrés dans l'église, les deux hommes la traversèrent prestement, mais
ma pauvre patte blessée ne me permit pas de les suivre au même rythme. Seules mes chaussures musicales
m'escortèrent, emplissant l'édifice de leurs grincements. Je les rejoignis alors qu'ils s'apprêtaient à descendre
les quelques marches qui menaient à une porte basse ouvrant sur une crypte. Fascinant ! En cette fin de matinée,
la luminosité provenant de deux petites fenêtres fournissait à cette petite chapelle un éclairage féerique, qui
mettait en valeur tout un groupe de saints et de saintes, grandeur nature, dont la véracité des attitudes, simples et
naturelles à la fois, et aux visages si tristes et si tendres, ne pouvaient laisser indifférents le commun des
mortels. Trois autres statues de soldats en costume d'époque gardaient scrupuleusement la petite porte du
sépulcre. Je tentai vainement de déchiffrer l'inscription au-dessus de la ceinture d'un des gardes, qui se tenait
debout près de la fenêtre, "MATHIEV du TROCN OY", sans en saisir réellement le sens. Ayant déjà beaucoup de
mal à parler et à comprendre le français du XIXème siècle… le vieux français du Moyen Age me dépassait
complètement. En revanche, la cryptographie n'ayant aucun secret pour le détective anglais, Holmes m'en fit une
petite traduction.

- Mathieu de Tronchoy, Watson !

Nous laissâmes la petite chapelle derrière nous. En nous rendant dans celle du Paradis et de la Crèche, où le jeune
homme fut retrouvé, sans connaissance, Holmes détailla à la loupe une grande armoire datant du XVIIème siècle, qui
renfermait de superbes statuettes en bois peint et doré.
- Regardez Guilloux, toutes ces petites griffures au niveau de la serrure. Il semblerait qu'on ait tenté de la forcer. Dites-
moi, inspecteur, le gars se trouvait où exactement quand le curé s'est cogné dedans ?

Guilloux lui précisa d'un signe de main un emplacement qui se situait face à l'armoire.
- Y avait-il des traces de sang sur le sol ?
- Non. D'ailleurs, Guillaume Lesueur n'avait pas de plaies ouvertes, seulement une énorme bosse au-dessus du crâne.
L'objet qui l'a touché n'était sans doute pas tranchant.
- Avez-vous retrouvé l'objet qui l'a assommé ? fit Holmes, en fixant un gros chandelier en cuivre, posé sur le meuble.

- Non. Essayez de porter à bout de bras ce chandelier ?
Le détective le saisit. Il était fort lourd. Il ne portait aucune trace suspecte. Holmes mima la scène, puis
dodelina.
- Trop lourd, marmonna-t-il, beaucoup trop lourd.
Ses investigations terminées, Holmes souhaita questionner le vieil homme qui avait fait une déposition auprès
de l'inspecteur Guilloux, concernant le vol de sa charrette et les étranges coulées de sang qui la tachaient.

Nous traversâmes une petite cour de ferme. Un vieux griffon aboya joyeusement à notre passage et frétillant
de la queue, il nous accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Guilloux nous présenta Fernand Martin. Le "père
Martin", ainsi dénommé dans le village, chaourçois petit et trapu, arborait fièrement une superbe moustache
blanche, à rendre jaloux plus d'un garde champêtre de France et de Navarre.
Le brave homme déboucha aussitôt une bouteille de son cidre maison, puis se lança dans ses interminables
explications.
- Comme je l'ai déjà dit à l'inspecteur, le jour décline rapidement ces derniers temps, et craignant de ne plus voir
bien clair dans ma grange, j'allais donc chercher le François, le fils du boulanger, pour qu'il me donne un petit
coup de main pour rentrer mon foin. Ce n'est pas qu'il y en avait beaucoup dans la charrette, mais je ne suis plus
tout jeune.
- Votre charrette se trouvait où, exactement, fit Holmes en se retournant vers la sortie ?
- A côté de l'église, précisa le vieil homme. Quand je suis revenu avec le François, peut-être un bon quart d'heure
après, le temps de discutailler un peu avec son père et son grand-père, un vieux camarade, elle avait disparu. Là,
ce qui m'embêtait le plus, c'était surtout pour ma vieille "Chaussette".
- Votre chaussette ? s'étonna Holmes, subitement inquiet sur l'état mental du brave homme.
- Ma jument grise. Elle a le bout des pattes tout blanc, comme une paire de chaussettes. Elle a plus de quinze ans,
et je me demandai ce qu'elle était devenue.
- Et grâce à un voisin, vous avez retrouvé Chaussette, saine et sauve le lendemain matin ? reprit le détective, pour
faire plus court que le père Martin.
- Oui et ça grâce à l'Antoine, le fils Duquesnoy. Pensez donc, elle était tout au bout du pays, à Cussangy.
- Et était-elle toujours attelée à sa charrette, votre " Chaussette" ?
- Ben oui. Pauvre bête, vous parlez d'une histoire, mon brave monsieur. Il n'y a qu'elle qui pourrait nous dire ce
qui lui est ben arrivé ! Allez donc le voir, l'Antoine, y vous racontera tout depuis le début.
- C'est prévu cette après-midi, monsieur ! Où garez-vous votre charrette, fit Holmes, qui ne tenait plus en place.
- Elle est dans la cour, recouverte d'une bâche. Comme me l'avait demandé l'inspecteur, je ne l'ai pas touchée
depuis. Vous remarquerez qu'il y a toujours les traces rouges sur l'un des côtés et il y en avait aussi un peu dans
le fond. Ça tombait ben que ce jour-là, l'inspecteur était venu voir le curé, à cause du gars qu'a été trouvé
assommé, car j'ai pu lui en causer, aussitôt !
Holmes était déjà dehors, suivi de l'inspecteur Guilloux. Je demeurai sur le banc, assis à côté du
vieillard, son griffon facétieux ne voulant plus du tout lâcher le bas de mon pantalon. Mais de la fenêtre située face
à moi, j'avais une vue d'ensemble sur les deux hommes. Montés à l'intérieur de la charrette, ils examinaient
attentivement les bords et le fond.

Après avoir déjeuné sous de superbes arcades, aux environs de quatorze heures trente, nous
rencontrâmes madame veuve Duquesnoy et son fils Antoine. Depuis qu'elle avait cessé d'exercer sa profession
d'institutrice, ils habitaient à Chaource, dans une petite fermette tout au bout du village. Elle professait autrefois à
Troyes mais avait choisi de s'y installer avec son fils unique, un mutilé de la guerre de 1870. Il ne se déplaçait
plus qu'à l'aide d'un pilon de bois, mauvais souvenir de la défaite de Sedan où il perdit une partie de sa jambe
gauche. Là, je m'estimais heureux, même si de temps en temps, la mienne me faisait souffrir, au moins, elle me
soutenait toujours.
Sa mère, femme très active, rendait de nombreux services autour d'elle. Elle passait tous ses jeudis après-
midi chez Agathe. Atteinte de cécité et de paralysie, la brave vieille ne sortait plus. Elle bénissait les
visites hebdomadaires de sa voisine qui la tenait informée des derniers potins du village.
Madame Duquesnoy nous proposa un café que nous acceptâmes bien volontiers. Antoine se préparait à
aller à la pêche. Installé dans la cuisine, il réparait le bas de sa ligne, en y rajoutant quelques plombs et
un hameçon un peu plus robuste. Celui de la veille était parti avec un "gros". Je l'observai attentivement
et en profitai pour lui faire part de mes quelques exploits de modeste pêcheur. Avant son départ, Holmes
souhaita le questionner.

- Dites-moi, Antoine, où se trouvait exactement la charrette du père Martin ?
- Garée à la lisière d'un petit bosquet, un peu avant Cussangy. Sur le coup, je pensai que le Père Martin était bien
matinal, ce jour-là. Il devait être huit heures, et l'attelage se trouvant dans un chemin forestier, je supposai qu'il
était déjà parti aux champignons. Au retour, elle y était toujours. C'est en rentrant sur Chaource, que j'aperçus le
vieux devant chez lui, avec Firmin.
- Et qui est Firmin ? questionna Holmes.
-Le vacher de la grande ferme qui se trouve tout là-haut, sur la route de Tonnerre, sur la gauche, à la limite de
Chaource. Il lui demandait s'il n'avait pas vu son attelage. C'est un brave type, Firmin, mais il a une sacrée case de
vide. Quand on lui demande quelque chose, si vous ne lui répétez pas dix fois, le temps qu'il se retourne, il l'a déjà
complètement oubliée. Je pense que ce n'est même pas la peine de tenter de l'interroger, monsieur. Vous
risqueriez de perdre votre temps avec un gars comme lui. J'ai donc ramené aussitôt avec moi le père Martin
jusqu'à Cussangy qui m'expliqua en chemin tout ce qui s'était passé depuis la veille. Le vol de sa charrette et le
drame à l'église, le gars retrouvé sans connaissance par le curé. D'ailleurs les journaux en ont largement parlé
par la suite.
- Je suppose que vous les lisez tous, ces journaux régionaux, Antoine ? Savez-vous si des objets ont été dérobés
dernièrement dans les églises alentours ?
- ça, monsieur, des vols, ça ne manque pas dans la région. Il y a certainement une petite équipe de pillards bien
organisée qui cambriolent à tour de bras !

Holmes opina de la tête. Madame Duquesnoy nous annonça que le café était servi. Nous la retrouvâmes dans la
salle à manger. Nous vîmes alors Antoine prendre appui contre le mur et se redresser. Il fit son entrée en
clopinant, sa jambe de bois résonnant sur le plancher. Quel adresse ! Quel gaillard, le fils Duquesnoy !
Debout, il dépassait Holmes et l'inspecteur Guilloux d'au moins une tête. Il marchait sans s'aider de la
moindre canne, ni béquille. Suite à ma réflexion, il m'annonça ironiquement qu'il les avait brûlées, un jour
qu'il n'avait plus de bois pour la cheminée. Antoine avala rapidement sa tasse de café, puis rangea son
matériel, resté dans la cuisine. Avant de partir, il me proposa gentiment une partie de pêche avec lui.
- Si le cœur vous en dit, monsieur, vous pouvez toujours m'accompagner.
- Il faudra me préparer un peu de votre matériel dans ce cas, car je n'ai rien emporté avec moi !
- J'ai tout ce qu'il vous faut, ne vous faites pas de mouron !
"Mouron" ?!?!? Surpris, j'observais Holmes. Voilà un mot qui m'était complètement inconnu.
-Il veut simplement vous dire de ne pas vous faire de soucis, Watson ! Rien ne vous empêche d'y aller demain
après-midi, docteur, car je vois que vous en mourez d'envie. Antoine vous préparera le matériel demain matin !
- Alors, à quatorze heures, je vous attendrai ici, précisa le gaillard, en mettant sa casquette. Soyez surtout à
l'heure, car la nuit tombe vite ! Les après-midi sont de plus en plus courts, et j'en profite pendant qu'il fait encore
un peu de soleil en ce moment !

Il nous salua d'un bref petit coup de casquette. Je l'aidai à ranger son matériel dans sa carriole. Tiré par
un mulet, le petit attelage d'Antoine s'ébranla doucement, mais durant un bon moment, nous entendîmes ses roues
couiner dans le lointain.

-Votre fils n'a certainement pas un travail fixe ? questionna l'inspecteur Guilloux.
-Pas vraiment. Il se rend utile auprès de la Mairie, en remplissant certains papiers administratifs, épaulant les
habitants du canton qui n'ont pas eu la possibilité d'aller à l'école. Il assure aussi l'entretien de l'église et offre
ses services en repeignant les volets et les grilles du voisinage.
-Et l'hiver, quand le temps ne lui permet plus de pêcher ? demandai-je, comment occupe-t-il ses journées ?
- Il lit et il écrit. C'est un poète dans son genre, mon Antoine.
- Il lit des auteurs contemporains ? demanda Holmes.
- De toutes les époques, monsieur. Ça va de Ronsard, à Verlaine, Rimbaud, Hugo, François Villon, Amadis Jamyn,
bien connu ici à Chaource, et bien d'autres, qui m'échappent actuellement !
- Et sur quoi écrit-il ses poèmes ?
- Sur tout ce qui lui tombe sous la main.
- Des feuilles volantes ? Des blocs courrier ?
Un peu surprise, la femme acquiesça.
- C'est bien possible. Des carnets également.
- Pourrais-je les consulter, madame ?
- Je vais voir dans sa chambre, monsieur Holmes, si je peux vous trouver quelque chose, fit-elle en se dirigeant vers une
pièce qui se trouvait au pied de l'escalier.

Quelques instants plus tard, elle revenait.
-Désolée, je n'ai rien trouvé, son bureau est fermé à clé. Je lui en reparlerai ce soir.
Elle saisit sa cafetière. Sa main tremblait légèrement.
- Quel âge a Antoine ? fis-je, en acceptant volontiers une deuxième tasse de café.
-Quarante six ans. Mon fils est né le 30 octobre 1850. A vingt ans, il partait à la guerre. Et dire qu'il souhaitait devenir
professeur de français, mais le destin lui fit choisir une autre voie. Après quelques mois sur le front un canon mal
rechargé lui arracha le pied. La gangrène s'en est mêlée. Ils l'amputèrent jusqu'au genou. Combien de fois la nuit, l'ai-
je entendu hurler toutes les horreurs qu'il avait vécues et subies sur le front. Combien de nuits l'ai-je entendu appeler
son Adélaïde.
Elle se leva et saisit sur le buffet un cadre en étain qui renfermait la photographie d'une jeune fille au sourire
angélique.
- Ils s'étaient fiancés juste avant son départ. La pauvre petite a été mortellement blessée par une calèche qui arrivait à
vive allure, droit sur eux deux. Il commençait tout juste à se déplacer, à l'aide d'une paire de béquilles. Il s'habituait
doucement à son infirmité. En tentant de le protéger, c'est elle qui a subi le choc. Antoine n'a vraiment jamais cru à
l'accident et depuis de nombreuses années, il ne parvient à trouver le sommeil, qu'à l'aide de nombreux calmants.
-Et il n'a jamais recherché à refaire sa vie ? fis-je, attristé par la nouvelle.
- Jamais, monsieur. Il l'aimait comme un fou.
- Et votre fils se rend régulièrement à l'église pour l'entretien des chapelles ? demanda Guilloux. Y va-t-il tous les
jours ou occasionnellement ?
- Uniquement quand il en trouve le temps, inspecteur. En fait, il n'a pas de jours bien précis, mais il s'y rend au moins
une fois par semaine.
- Vous souvenez-vous s'il se trouvait à faire le ménage le jeudi 1er octobre ?
- Je ne m'en souviens absolument pas, murmura Madame Duquesnoy. De plus, si c'était un jeudi, comme vous le
précisez, je passe toutes mes après-midi chez la vieille Agathe. Mais pourquoi me posez-vous cette question ? demanda-
t-elle, un peu suspicieuse, en observant Guilloux.
- Vous n'ignorez sans doute pas que le drame des deux jeunes gens date d'une quinzaine de jours. Ne pensez-vous pas
que votre fils aurait pu y participer indirectement en se rendant à l'église ?

Interloquée, Madame Duquesnoy considéra l'inspecteur longuement, puis s'effondra en larmes.
- Comment pouvez-vous accuser un invalide de guerre, monsieur ? Un homme qui tient à peine sur sa jambe.
- Calmez-vous, madame, fit Holmes. Il semblerait que vous n'ayez pas bien saisi le sens de la demande de l'inspecteur.
Votre fils n'est pas accusé de quoi que ce soit dans cette affaire.
- Absolument pas, madame, reprit Guilloux, un peu gêné. J'ai simplement émis une hypothèse, en le considérant comme
un simple témoin visuel.

Holmes arpenta la pièce de long en large, de ses grandes enjambées.
- Le jeudi en fin de journée, quand vous rentrez de chez la vieille Agathe, reprit-il, avez-vous la possibilité de voir si
votre fils est garé à côté de l'église ?
- La maison d'Agathe se trouve en bordure de la grand rue. En principe, Antoine se gare derrière l'église.
- Mais que fait-il au juste dans cette église ?
- Il retire les toiles d'araignées, dispose les fleurs sur l'autel puis dépoussière les statues. Il passe aussi un coup de
balai…
- Et son dernier coup de balai remonte à quand ? insista Holmes.
- Du jour où l'inspecteur Guilloux est venu pour enquêter à Chaource et qu'il a précisé à monsieur le curé de ne plus
toucher à rien dans l'église. Depuis, mon Antoine n'y est pas retourné, je peux vous l'assurer ! L'église demeure
fermée à clé en permanence, avec un gendarme à côté, et tout ceci à cause de vous, grogna-t-elle, en indiquant Guilloux
du menton ! Monsieur le curé ne peut même plus y célébrer ses offices !

Holmes lança un regard interrogateur à Guilloux.
-En suivant scrupuleusement vos méthodes pour mener à bien mes investigations, je me suis permis de donner
certaines consignes au curé, "ne rien toucher et ne rien déplacer". Mais désormais, la vie va pouvoir reprendre son
cours normalement et monsieur le curé retrouvera à nouveau toutes ses fidèles.

Holmes lui adressa un petit sourire complice.
- Je suppose qu'Antoine doit posséder un double des clés de la porte d'entrée, pour accéder à l'église, quand le curé n'y
est pas ? remarqua Holmes.
- Pourquoi aurait-il un double des clés, monsieur, marmonna la femme. D'habitude, les portes demeurent ouvertes
jusqu'aux vêpres, et souvent même plus tard !
- Chère madame, fit le détective en se dirigeant vers la sortie, nous vous remercions infiniment pour toutes vos
précieuses informations et surtout votre excellent café. Tâchez de me retrouver les poèmes d'Antoine. J'aimerais bien
en prendre connaissance. Et si cela est possible, le docteur Watson, les récupérera demain après-midi.
- Dès mon retour de chez la vieille Agathe, je lui en parlerai. Nous sommes jeudi, et la vieille femme doit m'attendre
impatiemment.
Madame Duquesnoy monta au premier étage, puis peu après nous retrouva dans le couloir. Alors qu'il se
dirigeait vers la sortie, Holmes revint sur ses pas.
- Une petite chose avant de partir, je vous prie madame, pouvez-vous me préciser le nom de famille de cette pauvre
Adélaïde ? dont la photographie était restée sur la table de la salle à manger.
- Levasseur, monsieur, répondit-elle en passant une pèlerine sur ses épaules. C'était une petite de Nogent sur Aube.
- Votre fils a-t-il conservé des coupures de journaux qui parlaient de son accident ?
- Il s'en est même constitué tout un dossier. Cela fera bientôt vingt-cinq ans à la fin de l'année, soupira-t-elle en
refermant sa porte à clé.

Nous prîmes congé de Madame Duquesnoy qui déclina notre aimable proposition de l'accompagner en voiture,
préférant faire son petit bout de chemin à pied. Dans un sens, je la comprenais. Voyager dans une voiture de
police, surtout dans un petit village comme Chaource, cela risquait de surprendre quelque peu le voisinage !
Sur le chemin du retour, curieux de connaître les impressions du détective, l'inspecteur tenta d'en savoir un
peu plus.

- Après tout ceci, monsieur Holmes, qu'en déduiriez-vous ?
- Voyons Guilloux, apparemment vous semblez appliquer mes méthodes, ironisa le détective. Dîtes-moi plutôt ce que
VOUS, vous êtes capable de démêler de cet écheveau ? Vous en avez vu et vous en savez autant que moi désormais,
alors je vous écoute, mon ami !

Mal à l'aise, le pauvre Guilloux semblait subir un examen de passage au grade supérieur.

- Si j'ai bien cerné toute l'histoire, commença l'inspecteur, hésitant, j'aurais tendance à penser que ce pauvre Antoine
en est le protagoniste. Au moment où il arrivait dans l'église, pour en assurer l'entretien, il a certainement surpris les
deux gars, sans doute des spécialistes chevronnés, faisant partie d'une petite équipe bien organisée qui dérobe dans la
région. Cependant, une chose m'échappe. Ce que je ne parviens pas comprendre dans cette affaire, c'est le déroulement
de l'action, monsieur Holmes. En supposant qu'Antoine ait assommé Guillaume Lesueur d'un coup de manche à balai
sur le crâne, le surprenant en train de forcer la serrure de l'armoire aux mages, pourquoi aurait-il kidnappé le
photographe, si le jeune homme a subi le même sort ? ça ne rime absolument à rien et là, je m'y perds complètement !
soupira l'inspecteur.

Le détective gloussa.
- Guilloux, vous êtes comme Watson, mon ami, vous voyez tout mais vous ne parvenez pas à raisonner et à déduire à
partir de ce que vous voyez. Tout d'abord, je penserais plutôt qu'Antoine se trouvait déjà dans l'église, lorsque les deux
jeunes gens y sont entrés. Vous avez tout comme moi entendu le bruit que fait ce pauvre garçon quand il se déplace, son
pilon tinte sur le sol. Nous en avons eu l'expérience ce matin même grâce aux chaussures musicales de Watson. Son
arrivée ne serait certainement pas passée inaperçue dans cette église qui résonne aux moindres sons, et attirés par le
bruit, les deux gars auraient eu largement le temps de déguerpir. Je suis pratiquement certain qu'Antoine se trouvait
déjà dans la chapelle du Paradis et de la Crèche, occupé à dépoussiérer l'endroit ou bien à le balayer. Se croyant seuls,
les deux gars échangèrent sans doute quelques propos bien précis sur leur futur larcin, concernant tel ou tel objet
sensé les intéresser. Là, Antoine réalisa subitement que nos deux lascars n'étaient pas venus comme simples
touristes, pour faire des photos souvenirs. Il se dissimula derrière l'armoire, pour en savoir un peu plus, jusqu'au
moment où Guillaume commença à fracturer la serrure. Absorbé dans sa tâche, il ne remarquera pas le gaillard, qui du
haut de son mètre quatre-vingt quinze, lui assènera un fulgurant coup de balai sur le crâne, puisque apparemment le
chandelier est à exclure, l'objet étant beaucoup trop lourd à manipuler. Il lui aurait éclaté la tête avec la force qu'il a !
Le bougre n'a pas dû y aller de main morte, puisque le jeune homme est quand même resté sans connaissance durant
un bon moment. En revanche, je ne crois pas du tout à son amnésie. Ce fils de bonne famille a certainement à son actif
de nombreux brigandages commis dans les environs, dont vous retrouverez une certaine corrélation avec les
dépositions des villageois qui semblent avoir aperçu les deux jeunes gens sillonner leurs secteurs.
Guilloux buvait les paroles du détective, en acquiesçant longuement.
- Et là, reprit l'inspecteur, Ferdinand aurait donc subi le même sort. Blessé à la tête par Antoine, le jeune homme prendra la
fuite en empruntant la voiture du père Martin et via Nogent sur Aube…
- Non, non, NON, Guilloux, votre déduction ne tient pas debout, mon ami, puisque le sang n'a pas coulé devant la charrette,
mais dans le fond et sur les bords. Il y était certainement dans cette charrette, mais allongé et au fond de la voiture et sans
connaissance également. D'ailleurs celle-ci n'a pas été retrouvée à Nogent…
Le visage de Sherlock Holmes s'éclaira subitement.
- Vous avez bien dit " Via Nogent sur Aube", Quilloux ?
- Oui. C'est là-bas qu'habite toute la famille Lefranc, monsieur Holmes.
- Adélaïde aussi était de Nogent sur Aube, inspecteur ! Nous le tenons enfin notre chaînon manquant, mon ami, fit-il en lui
tapotant l'épaule, vous venez de faire avancer grandement l'enquête. Il faut absolument que nous retournions chez les
Duquesnoy pour en savoir davantage sur le drame survenu à Troyes, il y a vingt-cinq ans de cela. Le dossier d'Antoine va
nous être d'un grand secours ! Tout s'éclaire désormais… pour quelle raison madame Duquesnoy est-elle montée au
premier étage, avant de partir chez sa voisine, alors qu'elle n'avait rien de particulier dans les mains, en redescendant ? En
revanche j'ai entendu comme un bruit de clé qui tournait dans une serrure.
- Bon sang ! s'exclama l'inspecteur. Et dire que le gars se trouvait peut-être au-dessus de notre tête sans que nous le
sachions !
- Faites donc établir un mandat de perquisition auprès de la gendarmerie de Chaource, mon ami. Profitez-en pour leur
demander également une liste détaillée de tous les objets et valeurs dérobées, aussi bien dans les églises et autres domaines
de toute la région auboise.

Nous fîmes demi-tour. A la gendarmerie, nous dûmes attendre patiemment que les démarches administratives se
poursuivent. Une fois le document en mains, nous garâmes l'attelage un peu avant la maison de la vieille Agathe.
L'inspecteur revint avec Madame Duquesnoy qui, malgré ses protestations et lamentations, ne put que se plier
qu'aux exigences de Guilloux et surtout de la loi française.
Comme l'avait supposé Holmes, une des deux chambres du premier étage donnant sur la rue avait les volets clos, et
sa porte fermée, sans clé dans la serrure. Madame Duquesnoy tenta vainement de nous faire croire qu'il s'agissait
du jardin secret de son fils, et qu'Antoine conservait en permanence la clé sur lui. Mais la porte ne résista pas
longtemps aux coups d'épaule de Guilloux et s'ouvrit sur une petite chambre, totalement plongée dans la pénombre.
Holmes tira d'un geste vif les rideaux, puis ouvrit la fenêtre et les volets. Un tout jeune homme dormait
profondément dans un lit. J'examinai aussitôt Ferdinand. Hormis une belle plaie sur le front qui commençait à se
cicatriser, son état de santé n'apportait aucun signe apparent d'inquiétude. Seules ses pupilles dilatées prouvaient
qu'il se trouvait toujours sous l'emprise d'un puissant narcotique, versé sans aucun doute dans sa nourriture dont
l'assiette se trouvait encore à côté de la lampe à pétrole, sur la table de chevet. Pendant que je m'occupais du jeune
homme, Guilloux et Holmes visitèrent rapidement les autres pièces de la maison. Surtout la chambre du rez-de-
chaussée où ils mirent la main sur de nombreux écrits, dont un vieux bloc courrier retrouvé dans le tiroir d'un
petit bureau. Rempli à moitié, sa dernière page grossièrement arrachée correspondait parfaitement à celle utilisée
pour la lettre anonyme. Recueil fort intéressant, d'ailleurs ! Une sorte d'essai où l'on pouvait lire de nombreux
poèmes et textes rédigés en vieux français et qui démontraient à quel point, Antoine savait parfaitement manier la
langue du XVIème siècle. Antoine, le médiéviste, Antoine le poète, venait de se trahir en s'inspirant de ces
quelques lignes de vieux français, glanées je ne sais où !
"Quant les pillards auront pillyé, ung temps viendra que les pillards seront pillyés Dieu y provoyra !"
Mais où a-t-il pu aller chercher une telle phrase ? pensai-je, une fois de plus.

Madame Duquesnoy craqua, en entendant dans le lointain, les roues de la charrette couiner à toutes volées sur la
route de campagne, annonçant l'arrivée imminente de son fils. Guilloux demanda à son chauffeur de faire le
nécessaire auprès de la gendarmerie de Chaource. Peu après, Antoine gara sa vieille guimbarde, puis clopinant
sur son pilon, il franchit le seuil de l'entrée. En apercevant Holmes, le bloc courrier et la lettre anonyme à la main,
Antoine réalisa la situation. Les deux hommes l'invitèrent à les suivre dans sa chambre.
Entendant du bruit dans l'escalier, Antoine se retourna et m'aperçut.
-C'est vous, docteur. J'ai bien peur que notre partie de pêche se trouve compromise, me dit-il, alors que je descendais les
marches en tenant un petit flacon de somnifère dans la main et l'assiette restée sur la table de nuit.

Antoine s'assit dans le fauteuil de son bureau, puis tendit machinalement ses deux poignets à l'inspecteur afin qui lui
glisse les menottes. Guilloux lui fit comprendre d'un signe de dénégation qu'il n'en serait rien.

Holmes récupéra une chaise dans la salle à manger.
-Antoine, expliquez-nous tout, fit le détective en s'asseyant à califourchon, face à lui. Pourquoi avoir séquestré ce jeune
homme chez vous ?

Alors, Antoine nous raconta son histoire. En fait ses premiers aveux corroboraient parfaitement les déductions de
l'inspecteur Guilloux et de Sherlock Holmes. Tandis qu'il dépoussiérait la petite chapelle, il surprit les deux
voleurs. Discrètement, il se cacha derrière le meuble, où se trouvait la crèche. C'est alors qu'un des deux gars
commença à fracturer la serrure. Le seul objet à portée de sa main était la pelle en fer… Et c'est en entendant son
ami chuter lourdement sur le sol que Ferdinand, accourant pour lui porter secours, subit le même sort.

-Apportez-nous surtout des précisions sur sa séquestration, insista Holmes. Pourquoi cette lettre anonyme, adressée à son
grand-père ? Alors qu'il vous suffisait de prévenir la gendarmerie, puisque vous aviez affaire à des voleurs, surpris en
flagrant délit ! Vous avez subitement aggravé votre cas !
- Monsieur Holmes, vous avez dit "voleur", le mot qu'il ne fallait surtout pas prononcer ! Vous rendez-vous compte, le petit-
fils d'Alphonse Lefranc, un "voleur" ? ironisa Antoine, en émettant un rire sarcastique. Mais vous plaisantez, voyons ! Le
vieux aurait tout fait pour étouffer l'affaire, en inventant n'importe quel prétexte pour alimenter la une de la presse
régionale, comme il a su si bien le faire pour transformer la mort d'Adélaïde en vulgaire accident.

Ses yeux se dirigèrent machinalement vers le buffet. Il remarqua le cadre, resté sur la table de la salle à manger.
- Je constate que ma mère vous a déjà mis au courant... et quand je pense que c'est elle qui est morte, alors qu'il me visait,
s'indignait encore le pauvre Antoine, la voix brisée par le désespoir, cela m'est insupportable !
- Pourquoi voulait-il vous tuer ? demanda Guilloux.
- Adélaïde était sa nièce, monsieur. Il l'élevait depuis la disparition de sa sœur et de son beau-frère. Je n'ai jamais su les
circonstances exactes du décès de ses parents, car elle-même l'ignorait. Elle avait trois ans quand elle se retrouva
orpheline et dix-neuf quand je l'ai rencontrée pour la première fois. C'était un jour de vendange. J'étais allé proposer mes
services à cet enfoiré d'Alphonse Lefranc, ses vignobles champenois débordant sous le poids de la récolte. Une année
encore plus fertile que les autres, et il avait besoin de bras robustes pour porter les lourds paniers. En ce temps là, j'avais
vingt ans et une santé de fer. J'emportais gaillardement la hotte remplie de grappes gorgées de jus sucré, pour déverser
ensuite la récolte dans les cuves alignées sur les tombereaux. C'est là que nos chemins se croisèrent. Un vrai coup de
foudre. L'avenir s'annonçait radieux, une fiancée adorable, des projets plein la tête… Et puis, survint cette saloperie de
guerre et mon retour sur une civière. L'avenir se montrait soudainement différent aux yeux du vieux qui n'acceptait pas un
handicapé dans la famille, puisque je n'étais plus bon à rien avec ma patte en moins ! Et ce jour-là, Adélaïde s'était disputée
avec lui. Elle était partie, en claquant la porte. Elle venait de fêter ses vingt et un ans et avait décidé de m'épouser, quoi qu'il
fasse et quoi qu'il en dise ! Le vieux n'avait pas toléré qu'elle lui tienne tête. Il savait pertinemment qu'elle allait venir vivre
chez moi. Il l'avait fait suivre. A l'époque, j'habitais encore à Troyes. Je commençais tout juste à me déplacer, aidé de
béquilles.
- Qui conduisait la calèche qui a tenté de vous renverser ?
- Un de ses commis. Je ne saurais vous dire si le vieux se cachait dans la voiture ou pas, quand elle a foncé sur moi. Adélaïde
m'a subitement poussé, et jeté à terre, mais l'essieu de la roue la toucha de plein fouet et la projeta violemment contre le sol.

Antoine s'arrêta un bref instant. Il se frotta le visage de sa main droite, comme pour chasser une vision qui le
tourmentait sans cesse. Ses yeux s'embuèrent et la gorge serrée, il reprit le cours de son récit.
- Je me suis traîné jusqu'à elle car elle avait la face contre terre. Je l'ai serrée dans mes bras. Elle a juste eu le temps de
me murmurer "Jo" et son joli visage se figea à jamais.
- Y a-t-il eu des témoins de ce drame ?
Pudiquement, l'homme essuya ses larmes.
- Tout s'était déroulé à une telle vitesse, inspecteur.
- Et ce "Jo", le connaissiez-vous ? demanda Holmes.
- C'était un des commis d'Alphonse Lefranc. En fait, il s'appelait Joseph Maurisseau, un type avec lequel j'avais eu
l'occasion de discuter une ou deux fois, durant les trois semaines passées à vendanger dans la propriété.
- Savez-vous si cet homme est toujours à son service ? continua le détective.

Antoine demanda à sa mère d'attraper un dossier dans une armoire. Il renfermait toutes les coupures de
journaux glanées dans diverses revues de l'époque, et qui traitaient du drame, mais à leur façon. Bien
évidemment, l'affaire Adélaïde avait été transformée en vulgaire accident. La plupart des articles indiquaient que
la jeune fille avait trouvé la mort au moment où elle traversait la chaussée, renversée par une calèche qui arrivait
à vive allure. Un accident anodin, parmi tant d'autres, qui peuvent se produire dans une grande ville comme
Troyes ou encore Londres.
- Lisez ceci, messieurs, fit-il en nous tendant une coupure de presse, "rubrique nécrologie" et qui annonçait le décès de
Joseph Maurisseau, mortellement blessé au cours d'une partie de chasse, peu de temps après l'accident d'Adélaïde. "Une
balle perdue ! rajouta Antoine. Mais pas perdue pour tout le monde, comme vous pouvez bien vous en douter, et qui devait
sans doute arranger la situation du vieux Lefranc. L'homme avait-il l'intention de tout dévoiler ou encore de le faire
chanter ?"

- Aviez-vous déposé une plainte auprès de la gendarmerie de Troyes, concernant l'accident de votre fiancée ?
- Bien sûr, monsieur Holmes. On m'avait gentiment répondu que je ne ferais pas le poids. D'ailleurs l'affaire avait été
rapidement classée ! Que faire, face à un homme qui détient un tel pouvoir ? Aucun recours, alors que je connaissais
pertinemment tout le déroulement du drame. Je m'étais juré de la venger, messieurs, mais il m'aura fallu vingt-cinq ans
pour parvenir à mes fins ! Et quoi qu'il puisse m'arriver dorénavant, je ne regrette absolument pas mon geste.
- J'aimerais savoir comment vous avez reconnu le petit-fils d'Alphonse Lefranc ? lui demandai-je. Le connaissiez-vous ?
- Pas du tout ! Il y a une dizaine d'années, j'apprenais que son fils unique, Emile Lefranc, décédait d'une angine de
poitrine, mais j'ignorais totalement l'existence de son petit-fils. En fait, messieurs, ce fut une pure coïncidence. Le
destin… Je venais d'assommer les deux pilleurs, et m'apprêtais à prévenir les gendarmes de Chaource, en bon citoyen
que je suis, malgré les apparences. Aussi, avant d'entreprendre la démarche, je décidai de les fouiller pour trouver leurs
papiers d'identités.

Antoine sortit un portefeuille de la poche de sa veste.
- Tenez inspecteur, récupérez le, dit-il à Guilloux, il appartient à Guillaume Lesueur. En lisant les coordonnées de
Ferdinand Lefranc, je réalisais la situation. Je connaissais parfaitement l'endroit où il logeait, pour y avoir travaillé
durant quelques temps et là, je fis rapidement le rapprochement avec l'assassin d'Adélaïde. Pour permettre à la police de
mener l'enquête, et faire surtout réagir le vieux Lefranc, j'échangeais alors les identités des deux gars. Et la confusion
s'est aussitôt faite lors de son admission à l'hôpital. Et l'affaire connut un vif intérêt aussi bien au niveau de la police que
des médias quand "j'assommais" le vieux de ma petite lettre anonyme.
- Je reconnais que vous êtes bâti comme un colosse, Antoine, mais comment vous y êtes-vous pris pour sortir Ferdinand
de l'église ?

Sa mère répondit à Holmes.
- Antoine est allé me chercher, monsieur, alors que j'étais toujours chez la vieille Agathe. Il m'a expliqué qu'il venait de
surprendre deux voleurs dans l'église et qu'ils les avaient assommés. "L'un d'entre eux est le petit-fils d'Alphonse
Lefranc et ma vengeance, maman, je la tiens enfin", me disait-il ! Bien évidemment, j'étais contre son intention de vouloir
le séquestrer à la maison. Mais il ne voulait surtout pas lui faire de mal, messieurs, juste le garder quelques temps,
uniquement pour inquiéter le vieux qui mettrait la police en alerte. Je vous jure que le jeune homme a mangé tous les
jours à sa faim et qu'il a été fort bien traité.

- En droguant ses aliments ? coupa Holmes, aussitôt.
La femme acquiesça.
- Bien évidemment, monsieur. Il était sous léger sédatif afin qu'il se tienne tranquille. J'ai soigné sa blessure. En fait,
tout ce qu'espérait mon Antoine, c'est qu'un semblant de vérité puisse enfin apparaître au grand jour. Voilà pourquoi, je
ne l'ai nullement empêché d'accomplir ce geste vengeur. Oui, je l'ai aidé, messieurs, je l'ai aidé à transporter Ferdinand
jusqu'à notre maison. Comme vous avez pu le constater, la charrette de mon fils ne passe pas inaperçue dans les rues de
Chaource. Celle du père Martin se trouvait toujours dehors. La nuit tombait, et il n'y avait plus personne dans les rues. Et
nous sommes parvenus à hisser Ferdinand dans la charrette du vieux, et à le cacher dans le foin.
- Et vous l'avez conduite jusque chez vous, madame ? demanda Guilloux.
- Oui. Mon fils ne rentrait qu'une petite demi-heure après.
Antoine reprit la parole.
- Ferdinand avait beaucoup saigné dans la chapelle. Contrairement à Guillaume qui reçut la pelle à plat, sur le dessus du
crâne, le jeune homme m'a surpris en arrivant subitement sur moi, et je l'ai frappé de côté. J'ai donc épongé les dégâts et
suis rentré avec mon matériel de ménage que je garde toujours ici. Nous l'avons aussitôt installé dans ma chambre, le
temps qu'il retrouve ses esprits, car il était impossible à ma mère de le monter seule, au premier étage, le gosse ne tenant
pas sur ses jambes. Quand il est revenu à lui, je lui ai expliqué toute la situation en jouant au chantage : ou tu restes
quelques temps enfermé chez moi, et l'affaire prendra une autre dimension, car c'est surtout ton grand-père que je vise et
non toi ou tu préfères que je te livre directement aux gendarmes de Chaource, et là, tu seras jugé et emprisonné pour vols.
Il a opté pour la première solution. Ma mère l'installa dans la chambre du premier. Je rédigeai la lettre anonyme, que je
déposai le lendemain matin, à quelques lieues de la maison. Voilà la raison pour laquelle je suis sorti très tôt ce jour-là.
Ma mère conduisait la charrette du père Martin et l'a laissée au niveau de Cussangy. J'avais même accroché un sac de
son au licou de Chaussette, mon mulet ayant bien voulu partager sa ration avec la jument.
- Vous n'aviez pas du tout remarqué les traces de sang dans la charrette ? demanda Holmes.
- Absolument pas. La veille, il faisait nuit et le lendemain matin, aussi. Nous l'avons appris quand le vieux père Martin en
a parlé à l'inspecteur qui enquêtait sur les lieux.

Guilloux monta à l'étage puis se dirigea vers la chambre où se trouvait le jeune homme. Nous l'entendîmes lui dire :
- Alors gamin, as-tu bien dormi ? Comme tu vois, nous venons te libérer, mais par pour longtemps. Désolé, mon gars,
mais c'est toujours ainsi que se terminent les histoires de gendarmes et de voleurs ! C'est ton pépé qui ne va pas être
content, quand il va apprendre la nouvelle ! Te rends-tu compte, un voleur dans la famille Lefranc ?
- Dites-moi, Antoine, lui avez-vous doublé la dose de somnifère ce midi ? m'effarai-je, en voyant le jeune homme qui
titubait encore comme un pochard, en descendant l'escalier.
- Rassurez-vous, il n'en restait qu'un fond, rétorqua madame Duquesnoy. Il fallait qu'il se tienne tranquille. En allant
chercher le pain, Antoine avait appris par le boulanger que vous alliez venir nous rendre une petite visite cette après-
midi. Comme vous pouvez le remarquer, les nouvelles vont très vite dans le pays !

Holmes tendit la lettre anonyme à Antoine.
- Où avez-vous déniché cette inscription ? lui demanda-t-il.
- Il s'agit d'un phylactère qui sort de la bouche d'un des démons. Si vous cherchez bien, vous le trouverez dans
l'encoignure du contrefort de l'église. Il y a quelques temps, le curé m'en avait dit deux mots, et j'avais trouvé que le texte
correspondait parfaitement à la situation.
Le fameux démon et son inscription que mon ami Holmes n'était pas parvenu à décrypter.
Un attelage s'arrêta devant la maison.
- Voilà le fourgon, remarqua Guilloux.
Antoine se trouvait toujours dans son fauteuil. Ses mains plongèrent dans le tiroir de son bureau d'où il
ressortit un joli petit carnet, qu'il avait coincé tout en haut du tiroir et qui avait échappé à la fouille de Sherlock
Holmes et de l'inspecteur Guilloux. Ce carnet renfermait ses plus beaux vers qu'il destinait à sa bien-aimée.
Nous pouvions voir sur la couverture se dessiner parmi les lettres d'Adélaïde et son portrait en médaillon, des
guirlandes de roses entrelacées.

- Monsieur Guilloux, lança le gaillard à l'inspecteur qui s'apprêtait à ouvrir la porte aux gendarmes, pourrais-je
emporter mon carnet de poèmes avec moi ?
- Vous voulez l'emporter où, Antoine ? s'étonna l'inspecteur, en se retournant vers lui.
- En prison.
- Qui vous a parlé de prison ?

L'inspecteur s'adressa directement au détective.
- Monsieur Holmes, croyez-vous qu'Antoine mérite d'aller en prison ?
- Y a-t-il eu mort d'hommes, inspecteur ?
- Non.
- A-t-il commis un vol ?
- Non, monsieur Holmes, bien au contraire, il l'a empêché.
- A-t-il malmené des hommes ?
L'inspecteur se caressa le menton.
- Si peu, murmura-t-il ! D'ailleurs, je trouve Ferdinand en parfait état de santé.

J'osais à peine regarder le jeune gars, titubant face à moi. Il avait une belle plaie au front, le bougre, mais,
diantre, cela ne l'empêchera pas de marcher. Et soutenu par les deux gendarmes, il prit la direction du fourgon.

- Pourquoi voulez-vous aller en prison, Antoine ? ironisa l'inspecteur Guilloux. Vous n'êtes pas bien chez vous ? Et votre
partie de pèche avec le docteur Watson, promise pour demain après-midi, qu'en faites-vous ?

Madame Duquesnoy enlaça tendrement son fils qui avait beaucoup de mal à cacher son émotion, serrant
fortement son carnet de poèmes tout contre son cœur.
- Mais si jamais Alphonse Lefranc porte plainte contre moi ? fit-il, la voix brisée. Je suis certain qu'il le fera.
- Oui, il le fera, c'est fort probable, fit Holmes. Mais je peux vous assurer que le jour du procès, Guilloux et moi serons là,
pour vous accompagner. Nous vous trouverons le meilleur des avocats. Aucun passe droit ne sera accordé à Alphonse
Lefranc et vous pourrez enfin vous exprimer librement et déballer tout ce que vous avez sur le cœur.
Holmes se dirigea vers Antoine.
- Demain, nous serons en possession d'une liste assez longue de méfaits et vols commis par nos deux lascars et certains
de leurs acolytes qui pillaient vaillamment dans toute la région. Croyez-moi, Antoine, l'autre amnésique risque de
retrouver rapidement la mémoire. Quant au grand-père de Ferdinand, s'il y a prescription pour l'accuser de quoi que ce
soit à présent, désormais son nom sera déshonoré grâce à son petit-fils, qui risque de passer une bonne partie de sa
jeunesse derrière des barreaux.

Vu l'heure tardive à laquelle l'affaire se terminait, Madame Duquesnoy nous proposa, à tous les trois, le gîte et
le couvert, que nous acceptâmes bien volontiers. Ce soir là, elle nous prépara un succulent gratin
d'andouillettes au chaource
, que nous ne sommes pas prêts d'oublier.

Le lendemain, en début d'après-midi, peu avant notre partie de pêche, la gendarmerie de Chaource remettait à
Guilloux une liste détaillée et très éloquente des vols commis dans diverses petites églises de la région. Les communes de
Metz-Robert, Praslin, Pargue, Lagesse, Vanlay et bien d'autres encore faisaient partie du lot. Les divers objets volés
furent retrouvés dans une vieille bâtisse appartenant à la famille de Guillaume Lesueur. Elle leur servait de quartier
général où les gendarmes découvrirent une véritable caverne d'Ali Baba. Aussi, après le procès, ce fut la grande
distribution, quand chaque petite commune récupéra plus ou moins tous ses biens.

Une demi-douzaine de petits délinquants, tous fils ou petits-fils de notables de la région, furent condamnés à des
peines allant de six mois à six ans de prison. Les deux protagonistes de cette histoire, les plus reconnus par les
villageois venus massivement assister au procès, écopèrent du maximum. Bien évidemment, comme Holmes le
pressentait, une plainte fut déposée par le grand-père de Ferdinand pour la séquestration de son petit-fils.
Antoine dut être jugé à son tour, la loi interdisant de faire justice soi-même. Mais son avocat le défendit avec une
telle ferveur qu'après délibération, aux questions posées par la Cour, le jury prononça, sans aucune hésitation,
un verdict d'acquittement.


Et bien que vingt-cinq années séparaient les deux affaires, nous constatâmes que le meurtre d'Adélaïde fit autant
"la une" de tous les journaux régionaux et nationaux, que "le mystère du photographe" de Chaource.

Etrangement, au fil des temps, monsieur Alphonse Lefranc connut une forte baisse de ses activités. Bon nombre
de ses amis et fournisseurs se détachèrent petit à petit de lui, son champagne n'ayant plus, mais plus du tout , la
même saveur !

Docteur John Watson
Londres, 1896






"Le mystère du photographe" a été réalisé grâce à la revue " La vie en Champagne présente Chaource". Numéro 300
spécial 28ème année - Juin 1980. Merci pour toutes ses précieuses informations.

Chaourçoise d'adoption depuis 1995, je dédie cette nouvelle aux habitants de ce cher petit village que j'aime tant. Mais je
tiens à signaler que toutes ressemblances avec les champenois de mon récit ne seraient alors que pure coïncidence.
Martine Ruzé-Moëns



CHAMPIGNONS A LA CREME
Petit-déjeuner de Madame Hudson
4 parts.
375 g de champignons
50 mL de beurre
2 mL de sel
1 mL de poivre blanc
Le jus d'un demi citron (15mL)
15 mL de farine
25 mL de crème fraîche (18% de matière grasse)
1 mL de noix de muscade


Laver les champignons équeutés. Couper chaque champignon en deux. Faire fondre le beurre dans une casserole cuisson
moyenne et ajouter les champignons, le sel, le poivre et le jus de citron. Couvrir et laisser mijoter durant deux minutes,
jusqu'à ce qu'ils deviennent tendres. Ajouter la farine et laisser cuire, en remuant durant une minute, puis ajouter la crème
fraîche, remuer jusqu'à ce que la sauce épaississe. Ajouter la noix de muscade et servir chaud.











GRATIN D'ANDOUILLETTES AU CHAOURCE


Pour 4 personnes

2 échalotes
300 g de champignons de Paris
4 andouillettes de Troyes
1/4 de gros chaource ( pas trop fait)
Bouillon ( Maggi Poulet)


Emincer les champignons et les étuver dans une casserole. Egoutter et garder de côté.
Faire revenir dans du beurre les échalotes émincées quelques minutes.
Ajouter les champignons, remuer, assaisonner ( sel et poivre). Garnir avec cette préparation le fond d'un plat à gratin.
Couper les andouillettes en rondelles sur les champignons et les échalotes.
Napper avec le chaource en lamelles fines.
Arroser avec un peu de bouillon ( par exemple avec du Maggi poulet, si l'on n'a pas de bouillon).
Cuire 35 mn à four chaud.
EN QUETE DE VIEILLES RECETTES
n jour de l'automne dernier, je m'étais rendu chez mon ami Sherlock Holmes.

- Mais entrez donc, mon cher Watson ! entendis-je subitement à travers la porte, alors que je
m'apprêtais seulement à en tourner la poignée.
©