Le Secret

de Sherlock Holmes

Pièce en 3 actes
de Marc Derbesse
Personnages :
dans l'ordre d'entrée en scène

John OPENSHAW, jeune propriétaire terrien

Violet OPENSHAW, sœur du précédent

MELVILLE, le majordome des Openshaw

Sherlock HOLMES, détective

Le Dr John WATSON, médecin généraliste

BILLY, groom à Baker Street

L'inspecteur LESTRADE, de Scotland Yard

Culverton SMITH, planteur

Mrs HUDSON, logeuse à Baker Street

Un homme de main du Professeur Moriarty

Deux policemen.





Le premier acte se déroule au Manoir de Horsham, dans le Sussex. Le deuxième acte se déroule au
221B Baker Street, domicile de Holmes et de Watson. Le troisième acte se déroule dans une
cabane, toute proche des chutes du Reichenbach, en Suisse.
Le majordome ouvre la porte du salon et deux hommes font leur entrée, complètement trempés. L'un d'eux.
est très grand, mince, rasé. Il porte une petite valise et est vêtu d' un long manteau noir. Autour du cou, il
porte une grande écharpe, noire également et sur la tête un haut-de-forme de la même couleur. L'autre est de
taille moyenne, assez corpulent. Il a une moustache et il est coiffé d'un chapeau mou. Il est vêtu d'un
pardessus à carreaux et tient à la main une petite malette de médecin.

JOHN, du fond de la scène, se levant
Ah, messieurs, vous enfin ! Le ciel soit béni !

John et Violet s'approchent des deux voyageurs, tandis que le majordome entreprend de les débarrasser de
leurs vêtements.

JOHN
Comment vous remercier, messieurs, d'être accouru si promptement à mon appel...
HOLMES, un peu sèchement
Le fait, jeune homme, que votre défunt père fut l'un des camarades de promotion de mon collègue et mon ami
le Docteur Watson, m'a, je dois le dire, particulièrement sensibilisé à votre problème car, vous ne l'ignorez
sans doute pas, je suis un homme très occupé. De plus, il se trame, en ce moment même à Londres quelque
obscure machination dont j'ignore encore à peu près tout, ourdie par un maître criminel avec lequel je ne
tarderai pas à me mesurer et qui me contraindra, une fois la nuit passée, à repartir par le premier train...

JOHN
Je vous suis d'autant plus reconnaissant d'être ici car...

HOLMES, lui coupant sèchement la parole
Car, si j'ai bien compris, monsieur, vous devez mourir ce soir !

VIOLET, effondrée

Oh, mon Dieu !

JOHN, affolé

Mais, Monsieur, comment savez-vous cela ? Je vous ai simplement envoyé un télégramme précisant que je
courais un assez grand danger. Vous m'avez fait répondre, m'annonçant votre venue ou celle de vos
auxiliaires, me précisant de n'ouvrir qu'à votre code.

WATSON, essayant de détendre un peu l'atmosphère
Oh, vous savez, monsieur Holmes est un peu sorcier...

HOLMES
Je ne sais rien, mon jeune ami. J'observe et je déduis. Dans votre appel, vous mentionniez une menace
imminente. Je vous vois, en pénétrant dans cette pièce, vous-même et cette jeune fille dans un état
d'affolement extrême. Vous n'avez, ni l'un ni l'autre touché à votre repas et enfin, je remarque, dans votre
poche droite, ce qui ne peut être qu'un revolver d'ordonnance...

JOHN, sortant l'arme
C'est vrai, monsieur. Il est chargé et, croyez-moi, je vendrai chèrement ma peau !

WATSON, le prenant par le bras
Allons, allons, John. Vous ne craignez plus rien, maintenant! Mais il faut tout nous raconter, jusqu'au
moindre détail...
JOHN
Oui, bien sûr.

WATSON
Ah, mon enfant, dire que je t'ai fait sauter sur mes genoux ! (L'œil pétillant) Et... Cette charmante jeune fille
est donc ta sœur Violet...
JOHN
En effet. Violet, je vous présente le Dr Watson et Monsieur Sherlock Holmes, le célèbre détective.

Elle les salue.

HOLMES

Mademoiselle...

WATSON, pétillant
Ah, mademoiselle, permettez que je vous fasse un bisou.
(Il s'approche). Un vieux monsieur comme moi... J'ai bien connu votre maman, fort charmante, elle aussi...

HOLMES, le retenant
Watson, allons nous asseoir et écoutons plutôt ce que ce jeune homme a à nous raconter. Le temps presse si
nous voulons déjouer la menace qui pèse sur lui !

WATSON, bredouillant
Mais oui... Brrouff.... Nous sommes là pour ça, naturellement !

JOHN
Venez par ici, messieurs, nous serons plus à l'aise auprès du feu, par cette soirée sinistre.

WATSON
II passe près de la table que le majordome n'a pas eu le temps de débarrasser
Faut-il que vous soyez donc bouleversés tous les deux, mes pauvres enfants, pour n'avoir même pas fait
honneur à cet appétissant repas...

JOHN
Mais, excusez-moi, docteur, et vous monsieur Holmes, je manque à tous mes devoirs ! Jamais l'angoisse ni
même la terreur n'ont empêché un gentleman d'honorer ses hôtes. Melville, veuillez faire réchauffer le
repas pour nos visiteurs.

Watson fait mine de s'installer à la table.

HOLMES, sèchement :
Venez donc ici, Watson ! Le logicien ne peut s'embarrasser de lourdeurs digestives ni de somnolence,
surtout lorsqu'il doit résoudre un cas aussi pressant. Allez-y, mister Openshaw Ayez l'obligeance de
m'expliquer votre affaire. J'espère que la fumée ne vous gène pas ?

JOHN
Je vous en prie.

Violet, elle, esquisse un geste d'indifférence.

VIOLET
Vous pouvez fumer tout à votre aise, monsieur Holmes et puissiez-vous nous venir en aide à mon frère, que je
chéris plus que tout au monde et à moi-même. Vous êtes notre ultime recours. Notre père et notre oncle sont
morts de façon dramatique et notre malheureuse famille semble être victime d'un destin funeste. Nous
sommes seuls dans la vie, désormais, John et moi.

Tous sont assis. Holmes sort de la poche intérieure de sa veste une pipe et du tabac qu'il se met en devoir
d'allumer lentement, presque comme un rituel. Durant l'histoire de John, il tirera de temps en temps
d'énormes bouffées de fumée. Watson, lui, fume une cigarette.

JOHN
Voici, monsieur Holmes. Mon père avait un frère, Elias, qui émigra en Amérique lorsqu'il était encore très
jeune. Il devint planteur en Floride où il réussit très bien. Pendant la guerre dé Sécession, il combattit dans
l'armée du général Jackson puis sous les ordres de Hood. Il conquit le grade de colonel. Lorsque Lee
capitula, mon oncle rejoignit sa plantation où ses affaires continuèrent de prospérer. Par contre, il n'en alla
pas de même pour mon père, lorsqu'il fut, lui, rendu à la vie civile. Lorsque je naquis en 1863, ma mère était
déjà très malade et mon père, qui avait dépensé une fortune pour la faire soigner, au détriment de sa propre
carrière, pensa, conforté en cela par les lettres de mon oncle, qui nous encourageait à venir le rejoindre,
qu'un changement de climat ne pourrait lui être que bénéfique.
Nous quittâmes donc l'Angleterre pour aller nous établir en Floride. Les premiers temps, en effet, la santé
de ma mère s'améliora grandement. Elle devait, malheureusement être emportée par le mal quelques années
plus tard. Violet naquit au cours de notre première année de vie aux Amériques.

WATSON
Tu comprends ainsi ma surprise... et mon ravissement aussi, je dois le dire, John, à la vue de ta délicieuse
jeune sœur...

HOLMES, agacé
Veuillez poursuivre, je vous prie...

JOHN
Curieusement, alors que mon oncle s'était montré charmant et empressé, au cours de cette première année,
son caractère changea brusquement. Oh, bien sûr, je n'ai de cette époque, que les vagues souvenirs d'un
jeune enfant. C'était en 1872, cependant, je me souviens très bien qu'il lui arrivait de ne pas quitter sa
chambre de plusieurs semaines. Parfois, il buvait à l'excès; il fumait beaucoup et refusait toute visite. Il
semblait très inquiet. Un jour, j'avais alors une dizaine d'années, une lettre fut déposée à table devant
l'assiette du colonel. La chose était déjà bizarre car il ne recevait guère de courrier; il payait tout ses achats
comptant et n'avait pas d'amis. Il l'ouvrit en hâte et, de l'enveloppe sautèrent, monsieur Holmes, cinq petits
pépins d'orange sèches qui s'éparpillèrent dans son assiette.

HOLMES
Voilà qui n'est pas banal...
JOHN
Je me mis à rire mais mon rire se figea devant l'expression du visage de mon oncle. Il aurait eu tous les
diables de l'enfer devant les yeux, qu'il n'aurait pas eu l'air plus terrifié. Je l'entendis murmurer ces mots,
pour moi vides de sens : " La Loge Noire ".

HOLMES
La Loge Noire... Passionnant... Mais continuez, s'il vous plaît.

JOHN
II se leva et monta dans sa chambre en rugissant : " Ils ne m'auront pas ! ". Je ne devais plus le revoir
vivant.
Dans la soirée, il fit appeler mon père et son homme de loi. Il passa toute la journée du lendemain enfermé
dans sa chambre et se fit monter de l'alcool en quantité. Le surlendemain, comme il ne paraissait pas au
petit déjeuner, mon père et moi nous mîmes à sa recherche avec les domestiques. Nous ne tardâmes pas à
le retrouver, la tête la première dans un petit étang au fond du jardin. Il ne portait aucune trace de violence
et l'eau n'avait pas plus de trente centimètres de profondeur à cet endroit. Le jury rendit un verdict de
suicide.

HOLMES
Absurde. Ensuite ?

JOHN
Le jour même, mon père nous informa. Violet et moi, que nous devions quitter la région et qu'il laissait à
l'homme de loi le soin de liquider les propriétés de mon oncle. C'est ainsi que nous aillâmes nous établir à
Twin Peaks, une petite localité paisible, près de la frontière Canadienne.

HOLMES
On ne pouvait guère trouver plus éloigné de la Floride..

JOHN
En effet. Nous y vécûmes heureux pendant quelques années. Mon père, grace à la vente des biens de son
frère, avait acheté une petite scierie qu'il exploitait.
Tout allait bien jusqu'au jour où arrivèrent dans la région deux individus très louches : une sorte d'indien
chevelu et un manchot. Quelques jours plus tard, j'entendis mon père pousser un cri de surprise tandis
que Violet et moi prenions place à table. Je le vois encore pénétrer dans la salle à manger en titubant,
tenant dans la main gauche une enveloppe et, montrant, posés dans la paume de sa main droite cinq pépins
d'orange séchés!

WATSON
Mon pauvre John, ton histoire est réellement terrifiante ! J'en tremble pour toi et Violet ! Mes pauvres,
pauvres enfants ! Je dois le dire, monsieur Holmes et moi-même avons entendu bien des confessions
dramatiques mais celle-ci... (A Sherlock Holmes) Qu'en pensez-vous, mon cher ?

HOLMES
Cette affaire comporte, j'en conviens, quelques petites singularités... Mais racontez-nous plutôt la suite, je
vous prie...
JOHN
Mon père me demanda alors gravement de venir avec lui dans sa chambre.
" - John, me dit-il, tu étais encore bien jeune mais tu te souviens de ce qui est arrivé à ton oncle ?
- Certainement, lui dis-je.
- Eh bien vois-tu, mon fils, notre famille est victime d'une horrible malédiction et, en vous emmenant ici, ta
sœur et toi, j'ai cru pouvoir y échapper mais nos péchés nous rattrapent toujours. Pourtant, si ton oncle
s'est mal conduit, nous ne sommes, nous. coupables que d'être de son sang ! Mais, il n'importe, je suis prêt
à payer pourvu que vous, mes enfants, restiez en vie ! Je vais réunir tout mon argent et vous quitterez le
pays dès ce soir. Vous retournerez à Horsham. Puissiez-vous y vivre en paix et échapper à nos
persécuteurs ! "
Je m'écriais :
" - Père, si nous devons partir, vous viendrez avec nous ! ". Mais rien n'y fit. C'est ainsi que, en larmes,
nous fîmes, le soir même nos adieux à notre père que nous ne devions plus jamais revoir... J'étais, pour ma
part, mortellement inquiet mais ne fis pas part de mes soupçons à Violet. Cela se passait à la fin de l'année
dernière.
(Il marque un temps d'arrêt.)

WATSON
Pauvre vieux Joseph. Mais... que lui est-il donc arrivé ?

JOHN
Lorsque nous parvînmes à Horsham, un télégramme de la police locale de Twin Peaks nous attendait. Il
nous apprenait que notre père était tombé dans une carrière, le surlendemain du jour où il avait reçu la
lettre. Il s'était fracassé le crane. Le coroner avait établi qu'il s'agissait d'une mort naturelle. C'est ainsi
que notre installation ici eut lieu sous de bien sinistres auspices

HOLMES
Mais manifestement, votre père avait communiqué votre adresse à quelqu'un.

JOHN
Sans doute à la police locale. Le shérif Truman était son meilleur ami. Et c'est lui qui nous avait adressé le
message.

HOLMES
Folle imprudence lorsque l'on a des adversaires comme les vôtres ! Qu'arriva-t-il ensuite ?

JOHN
Quelques mois passèrent, malgré notre chagrin, assez paisiblement. La vie reprenait son cours, malgré
tout.
Grace à l'argent de notre père, nous avons pu aménager au mieux notre vieille demeure familiale. Et puis,
hier matin, le destin frappa à ma porte, en la personne du facteur, comme il l'avait fait pour mon pauvre
père et pour mon oncle...
Il met la main à sa poche.

JOHN
Voici l'enveloppe. (Il la tend à Holmes) Et les pépins... (Cinq pépins s'égrènent sur la table.) Le cachet de la
poste indique, comme vous pouvez le voir, Londres secteur Est.
(Holmes examine l'enveloppe à la loupe.)
A l'intérieur, il y avait une lettre avec ces mots : " On n'échappe pas à la Loge Noire..."

HOLMES
C'est très intéressant... Voici une raison de plus, Watson, pour retourner à Londres, dès demain, sans
perdre de temps. La Loge Noire... La providence nous a mis sur la piste d'un gang redoutable ou du moins
sur ses exécutants à Londres, certainement non moins redoutables !

WATSON
Mais voyons, Holmes ! Nous sommes ici pour venir en aide à Violet... et à John, naturellement ! Nous ne
pouvons les abandonner ainsi...

HOLMES
Mon cher ami, vous n'avez donc pas lu ma petite monographie sur les sociétés secrètes ? Les membres de
ces organisations obéissent à des rituels bien établis. S'ils ne peuvent s'y conformer, ils renoncent. John a
reçu la lettre avec les cinq pépins d'orange, hier au petit matin. La mort de celui qui reçoit ce sinistre
avertissement suit, il nous l'a dit, immanquablement dans les quarante-huit heures. Demain, au matin, il
sera sauvé. Et toute la nuit, nous veillerons ici, au salon. Dites-moi, mon jeune ami, les membres de votre
famille souffrent-ils d'une faiblesse de constitution particulière ?

JOHN
Vraiment, monsieur Holmes, vous êtes un sorcier, ainsi que le disait le docteur Watson ! Tous les hommes
de notre lignée sont atteints d'une malformation cardiaque qui nous interdit tout effort inutile ou toute
émotion excessive. Mais pourquoi cette question ?

HOLMES
Une grande frayeur pourrait ainsi vous être fatale. Sans nul doute, votre père et votre oncle sont morts de
peur !
Maintenant, excusez-moi un instant...
(Il vide sa pipe dans le cendrier puis se lève.)
(Il va vers le mur de droite. Il y colle son oreille puis, avec sa pipe, il tape sur le mur. Il fait cela à trois ou
quatre reprises, sur les murs de la pièce. Ensuite, il regarde le sol, s'agenouille par endroits, soulève le
tapis.)

HOLMES
Très bien. Il n'y a pas de passage secret dans cette pièce ni de trappe dans le plancher. Nous y serons donc
en parfaite sécurité pour la nuit. Il n'y a, dans cette maison, personne à part nous et votre majordome ?

JOHN
Certes, non.

HOLMES
Et ce Melville, il a toute votre confiance ?
VIOLET (avec assurance)
Notre premier majordome, le vieux Perkins, a été victime d'un accident et nous avons du le remplacer.
Nous n'avons Melville à notre service que depuis un mois mais il nous a été recommandé par une des
meilleures agences de placement de la capitale.

HOLMES
Fort bien. Cependant, s'il y avait lieu de se méfier de quelqu'un, ce serait évidemment le seul suspect... Où
dort-il ?

JOHN
Dans l'autre aile du château.

HOLMES
Parfait. Je suis désolé mais pour plus de sûreté, nous lui demanderons de rester enfermé toute la nuit dans
sa chambre. Ce sera sans doute inutile mais on ne prend jamais assez de précautions. Veuillez le sonner.
Je l'accompagnerai et l'enfermerai moi-même pendant que Watson montera la garde.

JOHN
Oh, monsieur Holmes, voyons...


VIOLET
Melville est un brave homme. Il est très dévoué et nous n'avons jamais rien eu à lui reprocher.

HOLMES, fermement, à John
Je vous en prie, faites ce que je vous dit !

John tire sur un cordon près de la cheminée. Le majordome fait son entrée.

JOHN
Melville, veuillez suivre monsieur Sherlock Holmes. Nous devons, pour des raisons de sécurité, vous
demander de passer la nuit enfermé dans votre chambre. J'espère que vous nous comprendrez.

MELVILLE
Certainement, monsieur.

JOHN
Parfait. Oh, attendez, Melville ! Voulez-vous raviver le feu pour la nuit, je vous prie ?

MELVILLE
Très bien, sir. J'allais d'ailleurs le faire.

Tout en ravivant le feu, Melville jette une boulette dans l'âtre. Aucun des autres protagonistes ne voit son
geste mais le public le voit.
MELVILLE
Je vous suis, monsieur.

HOLMES, sur le pas de la porte
Watson, dès que je serai sorti, enfermez-vous à double tour et tenez votre revolver armé. N'ouvrez cette
porte sous aucun prétexte. Lorsque je serai de retour, je m'annoncerai en vous donnant le prénom de celui
de mes frères que vous connaissez, et seulement alors, vous m'ouvrirez.

WATSON
Celui de vos frères que je connais, Holmes ? Vous avez donc un autre frère ?

HOLMES
Ce n'est pas le moment de dresser ma généalogie, Watson. Allons-y, Melville.

Ils sortent

WATSON
Holmes a donc un autre frère. Comme c'est curieux. Il ne m'en a jamais parlé... Remarquez, John, c'est
comme vous, j'ignorais que vous aviez une sœur.

JOHN
Et je m'en veux, docteur, de faire vivre à Violet, un tel cauchemar...

VIOLET
Mais John, vous savez bien que je serai toujours à vos côtés. Je suis prête à partager vos joies mais aussi
vos peines et vos luttes ! Et ce sort horrible qui semble frapper votre famille et menace maintenant mon
frère, je veux de toutes mes forces le combattre !

WATSON
Admirable jeune fille ! Quel courage ! (Il s'approche, en minaudant, le pistolet à la main.) Mais, ne
craignez plus rien ! ( Il fait tournoyer son arme en menaçant un adversaire invisible. Violet écoute, John
semble perdu dans ses pensées) Nous sommes là, monsieur Holmes et moi-même et il n'est, face à nous,
aucun mystère qui ne résiste, aucun ennemi qui ne demande grâce !

JOHN, reprenant, toujours à l'intention de Violet
Et puis, Violet, vous avez dix-huit ans et il faudra bientôt penser à faire votre vie. Comme je serais heureux
si je vous savais sous l'aile protectrice d'un homme solide, plus âgé que moi, honnête et courageux. Tel que
le docteur Watson, par exemple...

WATSON
Vraiment, John, je ne sais que.... Je suis déjà bien vieux. Pourtant il est vrai que je me sens encore parfois
des ardeurs déjeune homme, surtout s'il s'agit de rassurer et protéger une aussi admirable jeune fille que
ta sœur et...

Des coups sont frappés à la porte
UNE VOIX
Mycroft!


C'est Holmes ! Mycroft est le nom de son frère... (Un temps) Celui que je connais !

Il va à la porte, le pistolet à la main.

Holmes, c'est bien vous ?

LA VOIX
C'est moi, Watson, tout va bien, ouvrez !
Précautionneusement, toujours armé, il déverrouille. La porte s'ouvre et il met en joue Holmes qui entre.

HOLMES
Laissez ça, Watson, vous voyez bien que c'est moi !

WATSON, agitant son arme
Eh oui mais... (Il se parle à lui-même en grognant) Je ne vous ai pas vu tout de suite ! Et vous nous avez dit
d'être prudent, alors... S'il faut être prudent, je suis prudent !

Holmes entre. Watson referme aussitôt à double tour.

HOLMES
Bien. Violet, John, il est vingt-trois heures passées. Il est temps de dormir. Installez-vous au mieux, Violet
dans le canapé, John, prenez le fauteuil près de la cheminée. Watson et moi, nous veillerons.

JOHN, d'un ton très las.
Je... Je crois que je vais dormir. Je tombe de sommeil... Ce sont mes nerfs qui se relâchent... Je me sens
en sécurité maintenant que vous êtes là. Merci encore à vous deux pour ce que vous faites.

HOLMES
Soyez sans crainte. Tout ira bien.
il commence à éteindre les bougies

WATSON
Tranquillisez-vous, John. Bonne nuit. Violet.

VIOLET
Oh, moi, je ne pense pas que je réussirai à dormir. Je ne suis pas directement menacée, comme John, mais
tous ces événements m'ont terrifiée. Si vous voulez, docteur Watson, venez donc vous asseoir près de moi
sur le bord du canapé. Je me sentirai plus en sécurité.

WATSON
Moi, mais je... Eh bien, vo... volontiers.
La pièce est maintenant plongée dans le noir. Un carillon égrène les douze coups de minuit. Holmes
s'approche de Watson, assis sur la droite du canapé, près de Violet, étendue sur le côté gauche, à demi
endormie.

HOLMES, à voix basse
Tout va bien, Watson ?

WATSON, également à voix basse
Tout va bien, Holmes. Croyez-vous que nous risquons quelque chose pour cette nuit ? Une attaque ?

HOLMES, chuchotant, la voix grave
Je l'ignore, mon cher ami. Nous sommes certes bien à l'abri dans cette pièce et nous avons de quoi nous
défendre, mais j'avoue que je suis inquiet. Je ne sais rien de cette mystérieuse Loge Noire; ce qui est sûr,
c'est qu'à deux reprises déjà, ses menaces envers la famille OPENSHAW se sont réalisées de la façon la
plus funeste.
Ah, si j'avais connu les détails de cette sinistre affaire, je n'aurai certes pas laissé ce jeune homme ainsi
exposé à un tel danger. (Désignant John) En tout cas, voyez, il est parvenu à trouver le sommeil

WATSON
Ça oui, alors. Ecoutez comme il ronfle !

HOLMES
Comme il ronfle... Mais... ce n'est pas un ronflement, ça ! On dirait quelque chose qui se consume
anormalement.

WATSON
Vous avez raison, Holmes. Regardez, la cheminée. Hé ! Voyez donc cette fumée, tout à coup !

Une épaisse fumée commence à s'élever de la cheminée. Holmes se dirige vers l'atre mais il pousse un cri
d'horreur.
Pendant ce temps, John, dans son fauteuil, dormant toujours, semble secoué par de terribles cauchemars.
Il pousse des petits râles.

HOLMES, près de la cheminée
II esquisse avec ses bras des gestes de défense, comme s'il était assailli par des adversaires invisibles
Aaaah ! Non, arrière, arrière, démons !

WATSON
Holmes ! Qu'avez-vous ? Miss Violet, surtout ne bougez pas !
il se lève et s'avance

WATSON
Holmes ! Mais... Oh, mon Dieu, qu'est-ce qui m'arrive ?... Mon cœur... Ma tête tourne...
HOLMES, il se rue sur Watson et l'éloigne de la cheminée.
Allez vous-en, Watson ! Pour l'amour de Dieu, sortez de cette pièce, vous et Violet ! Je me charge de John.
Il y a quelque chose de diabolique qui brûle dans cette cheminée.
Se protégeant tant bien que mal le visage d'un mouchoir, il secoue John, inerte dans son fauteuil, tandis que
Watson emmène Violet hors du salon.

WATSON
Venez, vite !

VIOLET
Mais que se passe-t-il ? John, oh non, mon Dieu, non !

HOLMES
John, John, réveillez-vous ! Ah, pourvu qu'il ne soit pas trop tard !
Il prend John sur ses épaules et sort tandis que la fumée envahit complètement le décor.




FIN DU PREMIER ACTE