Chapitre 28
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En marche pour Ypres,
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"Qu'y a-t-il après Locre ?" J'y jetais un bref coup d'oeil pour confirmer toutes mes suspicions. Le mot YPRES y était écrit en majuscules. Nous allions à Ypres, j'en étais sûr. "Ca ressemble fort à Ypres" disais-je en me tournant à mon sergent qui s'était lentement rapproché de moi. Maintenant qu'il marchait à ma hauteur, je lui montrai la carte en indiquant la direction que nous prenions. J'avais hâte de voir cette ville fascinante. Des histoires de grandes batailles disputées sur ce fameux saillant étaient constamment un sujet de conversation courante. La formidable défense d'Ypres contre les hordes d'Allemands en octobre dernier, avait rempli nos tranchées d'orgueil et de supériorité, sans étonnement pourtant. Chacun considérait Ypres comme un endroit stratégique, et, secrètement, chacun voulait y aller pour le constater par lui-même. J'étais maintenant certain de notre destination : Ypres ou les tous proches alentours. Au bord du soir, nous avancions péniblement, en plein vent, sur cette route poussiéreuse menant à Locre. Il faisait tout à fait noir, le bataillon progressait droit devant vers le parvis de l'église, puis s'arrêta enfin. Il était tard à présent et apparemment inutile de vouloir continuer. Nous avons reçu alors l'ordre de trouver des cantonnements pour les hommes. Locre n'est pas une grande localité et y caser tout un bataillon n'est pas une mince affaire. J'étais là, à une centaine de yards, sur la route à réfléchir à une solution quand j'obtins l'ordre d'occuper l'église avec mes hommes. Immédiatement, j'ai traversé un champ pour appeler mon sergent. Nous sommes allés voir ce qui pouvait être fait dans l'église. C'était une drôle d'église; une compagnie de chez nous y était déjà occupée à s'installer confortablement dans la nef principale. Le clergé avait déjà plusieurs fois accordé la permission pour du cantonnement. J'ai constaté cela le matin suivant quand j'ai vu quelques nones venir tout nettoyer après que nous fûmes partis. La seule partie que je pouvais encore disposer pour mes hommes était le chœur. Ainsi en décidai-je et j'ai demandé à mon sergent d'y amener les hommes, de déplacer les chaises afin d'avoir plus de place pour se coucher et se reposer. Ce fut une nuit bien étrange dans cette église : un haut bâtiment uniquement éclairé par des morceaux de bougies collées ici ou là sur des dossiers de chaises. L'obscurité ajoutait une atmosphère lugubre : tout ce qu'il fallait avant de s'approcher du saillant d'Ypres. Lorsque tout fut en place pour ma section, je sortis de l'église pour aller voir l'endroit où j'étais censé devoir y dormir. Ce fut une chambre dans la maison occupée par le colonel. J'arrivai juste à temps pour encore avoir un repas, car les cuisiniers débarrassaient déjà tout le matériel pour être prêts à partir très tôt le lendemain. J'ai passé la nuit dans ma capote, à même le carrelage ! Rien de plus ! Pour six heures du matin, nous étions déjà debout, prêts pour l'inspection et pour le départ. Nous sommes partis très tôt, en laissant Locre derrière nous, en direction d'Ypres. Le paysage changeait ; la région était encore plus plate et plus monotone que celle que nous venions de traverser. Il faisait beau et chaud ce qui rendait notre progression plus difficile. Nous n'avions pas d'yeux assez pour tout voir et mémoriser, de sorte que nous puissions profiter pleinement de la contrée pour les quelques courtes périodes de repos qui nous seraient accordées. La route devenait de moins en moins intéressante d'autant plus qu'un horrible vent en rafales montait en soulevant la poussière. C'était pénible de traverser cet immense terrain vague, aride, inculte. Je me suis parfois demandé pourquoi les Belges n'ont pas abandonné ce coin bien plus tôt; ils auraient donc ainsi pu éviter d'autres batailles. Nous faisions route maintenant pour Vlamertinge, situé à mi-chemin entre Locre et Ypres. C'est certain, nous marchions vers Ypres. En outre, des passants ont donné un pourboire à quelques-uns uns d'entre nous et de plus, des rumeurs circulaient qu'il y avait des problèmes aux environs d'Ypres. Jusque là, rien ne nous était dit officiellement, tandis que nous avancions toujours sur cette route poussiéreuse et monotone. Vers midi, nous nous sommes arrêtés le long d'un champ où se trouvaient une multitude de baraques en bois. La poussière tourbillonnait par-dessus ces minables constructions rudimentaires, rendant l'endroit franchement repoussant. Jamais, nous n'avons reçu un endroit aussi lamentable. Certes, j'avais déjà vu des monstruosités de cantonnement en Angleterre et en France, mais celui-là était de loin le champion du dégoût. Nous nous sommes arrêtés en face, comme je viens de vous le dire, et en quelques instants nous nous sommes rendus au milieu des baraques, sur un square de boue durcie au soleil. (J'ai appris depuis lors que ce camps n'existe plus.) Enfin, nous nous sommes ensuite dispersés pour entrer dans ces "logements", pour s'asseoir et se reposer. Comme le petit déjeuner trop sommaire avait été servi très tôt, nous étions aussi difficiles quand il fut question du lunch. Les convois, à l'arrière de bataillon, furent les derniers à arriver. Quand ce fut l'heure de manger, les préposés n'ont pas traîné à décharger les ingrédients pour préparer les repas. Pendant ce temps-là, je sortis du baraquement pour examiner les alentours. C'était un endroit horrible et puant. Ces baraquements n'avaient pas de côtés, ils étaient simplement montés par des panneaux posés en oblique et reliés au sommet, ce qui leur donnait une forme triangulaire. Quelques baraquements seulement avaient des "façades". A part ces "kotjes", ce désert ne comprenait rien d'autres des hommes, en kaki, sales, éreintés et... des nuages de poussières. Cela m'a rappelé l'Inde où j'ai passé mon enfance : un pays partout plat, boueux et broussailleux et rien à voir nulle part aux alentours. Ah ! Si quand même : une chose au nord, dans le lointain, je distinguais le sommet des tours d'Ypres. Combien de temps resterions-nous dans ce Sahara, à loger dans ces baraques ? Deux ou trois gars de chez nous sont restés à se reposer sur un peu de paille écrasée, alors que maintenant, il nous semblait que le repas devait être prêt, nous sommes entrés dans une autre grande baraque où une longue table en bois était prête et nous attendait. Avec des yeux irrités et un gosier sec, je me suis assis pour dévorer deux sardines fraîches posées sur une biscotte trempée, et j'ai bu presque deux gallons d'eau (1 gallon = + 4 litres) Je me suis aussitôt senti mieux. Pendant le repas, personne ne parlait. Chacun était songeur. Pour cause, l'officier colonel s'attendait d'un moment à l'autre à un message. Il était plongé dans l'étude de sa grande carte. Il valait mieux le laisser tranquille. Notre colonel était un gars splendide, si bon que chaque bataillon souhaiterait en avoir un pareil. (Sûrement qu'il achètera une copie de ce bouquin, après cela) Déjà l'hiver 1914-15, il était au sein du régiment. Il doit être Commandant de Brigade, à l'heure actuelle. Tous les préparatifs avaient été apportés pour passer la nuit sur place, dans ces baraquements, lors que, vers 16 heures, un message arriva à l'attention du C.O. Il transmit ses ordres. Il fallait partir tout de suite. Tout le monde s'en réjouissait puisque ce camp était invivable et que maintenant, nous étions sur le chemin de la Guerre, autant y aller et... advienne que pourra. Une fois de plus, nous reprenions la route d'Ypres, pour marcher vers son front. Toute la brigade s'y rendait, quelques bataillons avançaient devant, d'autres derrière... Nous avalions les miles à une bonne allure, et à la longue, nous quittions cette longue route éventée et poussiéreuse pour s'engager sur une large grande route, pavée, qui menait bien sûr à Ypres, au bout de 2 miles. Se retourner pour regarder en arrière et voir toute cette colonne sinueuse d'hommes qui marchaient, valait le coup d'oeil. Ces longues files de soldats, vigoureux, bronzés, kaki, couverts de poussière, cadençant le pas sur le pavé, chantant ou sifflant tout à tour; le cliquetis ou le tintamarre provoqués par leurs objets métalliques de leur harnachement, formaient un accompagnement tout particulier à leurs chants. Passés la ville, nous avons stoppé après un mile et tout le monde s'est assis sur le bord de la route, les uns sur un mont de pierres, les autres sur les versants des fossés qui bordaient la route. Il nous était facile de voir maintenant où nous allions et de ce qu'il en serait. Évidemment, c'était un sérieux affrontement qui s'annonçait. Des bandes d'hommes battus en brèche, débraillés, provenant de régiments différents, rejoignaient la route. Parmi eux, il y avait beaucoup de Français-Africains. Ils nous firent part qu'une énorme attaque était en train de s'engager, sans plus de détails. Leurs dires se confirmèrent par le fait que nous puissions voir pas mal d'obus éclater sur la ville d'Ypres et tout autour. Ces hommes errants étaient blessés à un certain degré, d'autant plus que la plupart d'entre eux ont dû subir plusieurs bombardements fracassants. Abasourdis, ils étaient sous le choc des détonations d'obus. D'une manière très pathétique voire exagérée, ils nous encouragèrent puis s'en allèrent. Voilà ce qui nous attendait ici : participer à ce grand "business" de guerre, pas très joli, mais... de toutes manières, nous étions motivés. D'ailleurs, si nous n'étions pas venus ici, nous aurions dû aller attaquer ailleurs; cela était-il plus intéressant ? Par contre, en participant à une attaque aux corps à corps, à Ypres, cela vous honore pour le restant de la guerre. Vous êtes admis avec succès dans l'association des Combattants de Flandres. Après être restés pendant une demi-heure sur le bord de la route, il fallut s'y remettre. Raide, fatigué, j'ai quitté mon tas de pierres, pris ma place à la tête de ma section pour préparer l'acte suivant. Toujours sur la même route pavée, nous traversions maintenant un passage à niveau avec plein de rails ordinaires et des rails de tram, puis avons bifurqué sur une route étroite sur la gauche qui apparemment entrait dans la ville. Le soir tombait. Le ciel était couvert et gris. Ypres, à seulement un demi-mile en arrière, se dégageait en noir sur l'horizon. Des obus s'abattaient sur la ville provoquant des explosions assourdissantes. Quant à nous, nous avons poursuivi notre route. |
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