Chapitre 26

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Un bon déménagement,
Suzette, Berthe et Marthe,
La "Jeune fille farouche"

Le matin suivant, tout le bataillon se mit en route pour quitter Bailleul par des routes nous menant vers la campagne située à l'ouest. Le temps était au beau fixe, la perspective d'un repos bien mérité et un "au revoir" aux tranchées de Wulverghem nous mettaient dans la joie, la bonne humeur et nous donnaient l'envie d'aller de l'avant. On aurait dit que nous sortions d'un enfer de misère sombre pour entrer dans un village propre, baigné de lumière, digne d'être habité par des humains.

 

Tout au long de cette route étroite et poussiéreuse, nous parcourions des cultures de houblon ou des champs colorés de chaque côté, en passant parfois devant des estaminets ou des fermes apparemment prospères. Mais quel contraste avec ces ruines et la désespérante jungle où nous venions de vivre.  Après deux ou trois miles, nous arrivions à un village traversé par notre route qui en était la rue principale. Des deux côtés, de petites ruelles partaient perpendiculairement vers les différents quartiers de la localité.  Nous avons reçu l'ordre de stopper et avons appris aussitôt que c'était là que nous pourrions prendre nos jours de repos. Différents endroits de cantonnement avaient été prévus… sauf pour nous, la section de mitrailleurs, qui devait en chercher elle-même. En réalité, ce fut un avantage car nous trouvions toujours mieux par nos propres moyens que si quelqu'un d'autre s'en chargeait !  Dès le signal "rompez les rangs", je suis parti à la recherche d'un logement, accompagné encore une fois par l'officier du transport qui lui aussi devait se débrouiller pour se loger. Nous nous sommes séparés et avons cherché chacun de notre côté, dans des parties différentes du village. La première maison que repérai fut un échec. Une vieille femme, octogénaire,  vint entrouvrir la porte et il fallut longtemps avant qu'elle ne daigna me laisser entrer pour voir la maison. Trop minable et misérable, cette place !  Je partis aussitôt en quête d'un meilleur endroit. Lorsque je traversais la cour de cette ferme, mon intendant, qui avait pris l'initiative de chercher aussi, apparut au coin d'une grande grange à l'autre bout. Il vint vers moi :

-         "J'ai trouvé un endroit, un peu plus loin, Monsieur, je suppose que cela va vous convenir !"

-         "Où ?" demandai-je

-         "Par là, Monsieur !".

Il me conduisit par un chemin traversant un champ menant à une porte-cochère. Nous débouchions alors sur une ruelle du village pour ensuite tourner à un portillon et aboutir à une rangée d'habitations. A l'une d'elles, au milieu de la rangée, il alla frapper à la porte. Une femme vint ouvrir. Je lui expliquai ce que nous cherchions. Elle se montra fort enchantée de notre passage et demanda si personne d'autre ne viendrait encore.  Je lui rétorquai qu'un autre officier avec deux hommes m'accompagnaient en plus. Elle accepta sans façon et m'indiqua les chambres que nous pourrions occuper. Elles étaient exiguës mais nous décidions de les prendre quand même. Il s'agissait en fait d'une seule pièce de 14 pieds sur 8, avec deux lits; et d'une pièce de séjour servant de cuisine et de salon. Elle était doublement plus grande que la chambre ! 

Je partis à la rencontre de mon copain officier et lui montrai l'endroit : il lui convenait. On décida de se fixer ici.

Pendant que nos intendants commencèrent à amener nos affaires, ranger les bagages, etc, je repartis voir le logement que j'avais déniché pour les hommes de ma section : une bonne et jolie grange, rattachée à la première ferme visitée. Je voulais surtout me rendre compte si elle était suffisamment spacieuse, une fois qu'ils seraient tous installés. Selon moi, cet endroit était très convenable. L'espace n'était pas trop grand mais je suis certain qu'il n'y avait pas mieux à trouver. De plus, il y avait aussi un terrain pour les chevaux et les charrettes; donc, dans l'ensemble, leur cantonnement convenait parfaitement. La section avait déjà commencé à faire de la cuisine et préparé un feu à l'extérieur. Ces mitrailleurs formaient vraiment une bonne équipe solidaire. Ils vivaient comme une famille et travaillaient avec beaucoup d'enthousiasme.

Je retournai vers mon logement pour voir comment les choses évoluaient. Mon gars avait défait ma valise et rangeait la chambre. Je me suis débarrassé de l'équipement que je porte toujours, mon  sac à dos, le revolver, les jumelles, le porte-carte pour aller m'asseoir dans la cuisine et faire le point de la situation. 

En quoi consistait cette famille qui nous accueillait ?  Grâce à mon faible français, je découvris ce qu'elle était et ce qu'elle faisait. La dame venue nous ouvrir la porte était l'épouse d'un peintre-décorateur mobilisé par l'armée française et envoyé quelque part en Alsace.

Une autre fille qui était là, était une copine de sa sœur et vivait dans la pièce d'à côté. Mais à cause de notre présence, celle de nos domestiques ainsi que celle de parentés françaises, cela faisait beaucoup de monde, elle était la plupart du temps dans la maison où j'étais.

La propriétaire du lieu était Mme Christian Charlet-Flaw, prénommée Suzette (28 ans). Les deux autres filles se prénommaient Berthe (24 ans) et Marthe (20 ans). Pour deux raisons, je m'imagine que la place a déjà été utilisée comme cantonnement.
La première : Sur la tablette de cheminée, au-dessus d'un vieux poêle, je remarquai une belle collection d'insignes militaires et un paquet de magazines anglais.

La seconde : A la suite de quelques conversations, Suzette répondait à nos remarques par l'une ou l'autre phrases anglaises qu'elle avait apprises à des logeurs précédents. "And very nice too !"  une phrase très en vogue à ce moment.

L'officier de transport, qui était sorti à l'extérieur, revint aussi vite sur ses pas, accompagné du docteur du régiment déjà bien logé lui, et qui était venu afin de vérifier comment nous étions installés. Un brave gars, vraiment. Ainsi, rassemblés à six, assis dans la cuisine, nous avons parlé de généralités. Nous faisions un bon petit groupe. L'officier de transport, le docteur et moi-même étions vraiment enchantés à l'approche de ces 10 jours de repos. Revivre parmi des gens ordinaires, et voir l'animation de tout un village nous tonifiaient. Avec une tasse de thé, nous avons passé un très agréable après-midi à la suite duquel j'ai voulu aller à la rencontre de mes vieux camarades de la compagnie A.  Ils occupaient, pensai-je, la maison du curé. Une maison plain-pied toute proche de l'église qui semblait bien confortable. Le curé s'était réservé trois pièces pour lui-même et sa servante; tous les autres locaux furent laissés aux officiers de la compagnie. Je suis resté là un bon moment, à discuter, à fumer et, tour à tour, chacun de nous se réjouissait de ces épatants 10 jours de repos.

Après quoi, je suis retourné à ma petite maison pour manger avec l'officier de transport, tout en bavardant avec Suzette, Berthe et Marthe. Je ne sais pas qui d'entre elles j'appréciais le plus mieux, elles étaient toutes très gaies et accueillantes. Marthe fut la plus jolie : elle avait un petit air de romanichel avec son teint bronzé et ses grands yeux noirs étincelants, brillants qui lui donnaient un regard sauvage. Je l'appelais "La jeune fille farouche" et par la suite, tout le monde a fait de même.  Cela signifie en anglais : "the young wild girl", enfin, je crois !  Après le dîner, le docteur est revenu passer la soirée dans la petite cuisine, dans laquelle nous avons chanté et fumé du tabac. L'officier du transport était un expert en "Corona – Corona" et tout ce qu'il souhaitait, c'était de fumer un de ses très gros cigares, les pieds appuyés sur les barres latérales du feu belge, jusqu'à ce que nous allions au lit.

Il y avait un héritier pour la succession de ce "cottage" : un certain André, fils de Suzette, âgé de cinq ans. Il allait très tôt au lit et s'endormait facilement d'un sommeil de plomb malgré tout de boucan que nous faisions. Mais, dès que nous nous couchions, ce petit démon se réveillait et commençait à brailler pendent une paire d'heures. Il dormait dans une petite cage le long du lit de Suzette de sorte que c'était son boulot de le bercer... et non le mien !

En tout cas, nous avons vécu très agréablement et très confortablement dans cette petite maison que j'ai considérée comme une oasis apparue au milieu d'un désert, long de six mois.

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