Chapitre 23

zz dug out sous terre.jpg (50367 octets)

Notre ferme embourbée,
Wulverghem, son église et son presbytère démolis,
L'artillerie lourde,
Une ferme en feu

Notre ferme faisait partie d'un groupe de trois ou quatre, toutes séparées de quelques 200 yards. Sans doute la plus grande, elle fut aussi la plus épargnée de toutes. De style flamand, elle se composait d'un long bâtiment à trois ailes entourant la cour de ferme, avec, au milieu, une citerne ovale recueillant les détritus et l'eau de drainage.  Elle se différenciait toutefois par un large fossé qui l'encerclait et donc, la valorisait.

Autrefois, cette citerne devait avoir été efficace car, lorsque que je suis 

arrivé, elle contenait de l'eau. Bien vite, elle devint une fondrière avec, en surface, de larges trous causés par l'artillerie. De l'autre côté de la ferme, plus sec celui-là, j'ai découvert une rangée de tombes; leurs croix grossières et abîmées traînaient sur le sol. J'ai essayé d'y lire les noms : ils étaient tous Français. Des noms de héros qui ont participé à des actions, il y a quelques mois. Plus loin, par les champs, toujours derrière la ferme, je trouvai encore plus de tombes françaises, entourées d'une clôture rectangulaire posée à la hâte avec du fil barbelé et des piquets. Chaque tombe était surmontée de la casquette du soldat tué. Seulement, après des mois terriblement venteux, ces coiffes se sont envolées plus loin dans l'immensité argileuse : ainsi commença l'inscription en toutes lettres des noms sur les croix.  Quelques mois plus tard, les croix, les monticules, les couvre-chefs, tout fut englouti dans le champ de bataille des Flandres.

Au-delà des champs, à ½ mile de distance, se trouve Wulverghem, qui, vu de la Douve, semble être un village coquet et attrayant. Entre des arbres, s'élève la tour de la splendide vieille petite église qui domine les toits rouges, groupés tout autour. Selon moi, ce fut une très belle localité où avant la guerre, il devait faire bon y vivre.

J'y suis allé, un jour.  Mais ce fut le plus bel exemple que j'ai vu de ce que les Prussiens ont apporté aux villages belges. Des deux côtés de la rue en ruine, les maisons n'étaient, pour la plupart qu'un tas de tuiles, de briques et de boiseries cassées. D'énormes trous d'obus ponctuaient la rue. Parmi tous les villages mutilés que j'avais déjà vus, celui-ci était certainement le plus atteint. Je me suis décidé à explorer quelques maisons et l'église.

A commencer par celle en face de l'église, ce fut une bien belle battisse avec une dizaine de pièces. Un vrai capharnaüm. L'évacuation a dû se faire dans la précipitation. Je pénétrais d'abord dans la pièce à droite en entrant pour découvrir aussitôt, par la présence de livres et d'images que c'était la maison du curé. 
Dans quel état lamentable elle se trouvait !  Des livres religieux en français et en latin traînaient par terre dans un tel désordre; certains avaient la couverture ou la moitié des pages déchirées comme par l'effet d'une explosion. Des images bibliques ou pieuses abîmées, des objets de piété cassés pendaient aux murs ou traînaient sur le sol. 

Un large impact d'obus trouait le mur extérieur de la façade, provoquant ainsi une entaille et le détachement de la fenêtre. Des briques, du papier peint encombraient le local, cachant même un grand meuble-secrétaire. Des papiers personnels traînaient partout. Le reste d'une persienne et la moitié de son rouleau pendaient dans la baie de la fenêtre qui avait perdu son châssis. En balançant sous l'effet d'une légère brise froide, ils se cognaient, lugubres.  Imaginez cette scène dans un presbytère de ces belles régions luxuriantes de l'Angleterre et vous vous rendez compte de ce que la Belgique a dû accepter de ces Teutons déments !

J'ai visité toutes les pièces : elles se trouvaient presque toutes dans le même état.  A l'arrière de la cure, le fouillis était complété de boîtes de rations vides et de vieilles affaires militaires. Des soldats doivent avoir vécu là temporairement, sur leur chemin vers nos lignes.

Soudain, j'entendis du mouvement dans la pièce faisant vis-à-vis à la première que j'ai inspectée : je suis allé voir et découvris un chat assis dans un coin, sur une pile de livres aux couvertures de cuir. Je fis un mouvement vers lui, mais, il me lança un regard méchant vers moi, bondit par la fenêtre et disparut.

L'église était en face du presbytère. J'ai traversé la rue pour aller voir !  Un bâtiment de grosses pierres gris-rose, assez ancienne et entourée d'un cimetière. Partout, je voyais des trous d'obus, les vieilles tombes grises et les plaques mortuaires avaient des coins cassés. Lorsque j'entrai dans la sacristie, je remarquai que la tour était toujours debout, mais ce fut la seule partie de l'édifice qui l'était.  La Belgique et le Nord de la France sont plein d'églises qui ont été sauvagement détruites. Toutes présentaient le même désastre.  J'aimerais vous décrire celui-ci, à titre d'exemple.

De la sacristie que j'ai inspectée plus tard, je passai à la partie principale de l'église. La plupart des tuiles de la toiture ont été soufflées. Les sous-pentes étaient elles aussi abîmées, laissant apparaître de longues stries étroites dans le ciel. Des lattes, fixées encore d'un côté, détachées de l'autre et accrochées à la charpente, claquaient de haut en bas dans les airs comme un balancier d'horloge.

En bas sur le sol de l'église, des chaises étaient entassées les unes sur les autres dans le plus grand désordre, et, ici ou là,  d'autres chaises étaient cassées par la chute d'immenses pans de maçonnerie. Des peintures colorées traînaient, déchirées ou tordues. Le candélabre de l'autel et des vitraux se trouvaient sur un tas derrière la chaire de vérité dont la devanture avait été détériorée par l'écroulement d'un pilier.  En marchant près de toiles animées, j'aurais pu prendre des morceaux de bougies et autres babioles qui étaient éparpillées autour du tabernacle, parmi le briquaillon.

La sacristie était presque restée indemne. J'y ai trouvé un scintillant vêtement liturgique brodé à la main, que j'ai eu l'intention d'emporter avec moi pour l'envoyer à un curé en Angleterre, pour les offices. Mais transporter cette chasuble engendrerait trop de difficultés. Je sortis de l'église et allai visiter d'autres maisons dont aucune ne présentait le moindre intérêt. Alors, je rebroussai chemin pour rentrer par les champs à la Ferme de la Douve.

Personne nulle part !  Wulverghem restait là, vidé, détruit et abandonné. Je marchai le long des berges de la rivière, sur 200 yards, lorsque soudain, la tranquillité matinale fut interrompue par des lancements d'obus. Des explosions bruyantes et saisissantes craquaient dans l'air paisible. "Juste à la même place" me dis-je, en repérant l'endroit des tranchées de gauche, où j'avais marché. Des nuages de fumée noire qui se dégageait après chaque impact, je pouvais voir où ils se trouvaient exactement. "Juste dans le même !"

Une grosse pièce fut lancée. Elle provoquait un sifflement sourd par sa rotation; elle tomba quelques 50 yards devant notre ferme. Je me précipitai à travers le fossé et la cour de ferme pour expliquer aux autres où il avait atterri.

Tous, nous faisions silence, attendant le suivant. Ca y est, il arrive avec son ronflement dans les airs, … une pause… ensuite… "CRUMPH"  presque à la même place que le précédant, ou un rien plus près de la ferme voisine.  Le colonel alla à la fenêtre pour voir.

"Ils sont derrière cette ferme, là-bas."… et il recula doucement, se tournant vers le foyer. Il mit le feu à une allumette et s'alluma une pipe.

Une demi-douzaine d'obus se succédèrent rapidement, mais au 4e lancement, ils atteignirent le toit de la ferme d'à côté. Moi aussi, j'allai regarder dehors, par la fenêtre, pour voir plusieurs hommes déguerpir de cette ferme et courir par la route jusqu'aux champs, au-delà. Il y avait une tranchée de réserve et ils y entrèrent. Encore un coup d'œil et je me rendis compte du pourquoi. Une épaisse fumée noire s'échappait du toit de chaume et rapidement, toute la place devint un braiser. Finalement, personne ne s'en inquiéta. On se retira de la fenêtre en se demandant quand serait notre tour !

chapitre suivant