Chapitre 14

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Inondés jusqu'à la taille,
Résolus et motivés,
Un parapet de fortune

Vivre dans cette maison était en quelque sorte intéressant mais assez aventureux. De nuit, notre existence n'avait pas changé par rapport celle vécue à même la terre : le travail normal de tranchée devait être assuré  : apporter des améliorations engendrait une préoccupation sans fin, avec des sacs, des planchers, des abris, etc… Mon job particulier consistait essentiellement à consolider les positions des mitrailleuses ou à choisir de nouveaux emplacements.

De longues nuits sombres et  mornes se sont ainsi succédées.

 Les hommes de la section vivaient la plupart du temps dans les caves du petit village dévasté. Souvent, au cours de mes rondes nocturnes, par un temps lugubre, venteux et pluvieux, je pouvais rencontrer des groupes compacts d'hommes jouant aux cartes à la lueur d'une bougie posée sur un couvercle de bidon.  La plus belle loupiote que j'ai vue, fut celle fabriquée à partir d'une blague à tabac vide contenant de l'huile de fusil avec un morceau de chemise en guise de mèche.

Ceux qui liront mes histoires et qui ont auront vécu cette guerre plus tard diront : "Ah, comme c'était différent par rapport à maintenant !"  C'est vrai que j'ai observé pas mal de changements lors de mes dernières expériences dans ce conflit. Ils sont intervenus à partir de juillet 1915. Si ma participation depuis cette date peut être intéressante, je trouve néanmoins qu'un certain "romantisme" avait disparu des tranchées. L'"ancien temps", c'est-à-dire celui dès les débuts jusqu'en juillet 1915, était bien plus pittoresque parce que : précaire et primitif. Nos tranchées d'amateurs nous obligeaient à une vie plus rude et plus sommaire, ce qui rendait cette guerre plus pitoyable ainsi qu'épique !

Mais revenons à janvier 1915. Nos soldats durent affronter d'effroyables conditions climatiques. Il vivaient dans un long marais creusé sans même pouvoir utiliser les moyens modernes pour se protéger contre ces "inondations". Non, j'avoue que je n'aurais pas voulu rater cette époque-là, et je suis sûr, qu'eux non plus !  Ceux qui n'ont pas vécu ces conditions de vie ou qui n'ont pas eu l'opportunité de voir ce que nos hommes ont eu à endurer durant ces jours, ne pourront jamais vraiment saisir la réalité.

Un jour… de nuit, un commandant de compagnie vint me voir au village de St-Yvon et me dit qu'il voulait contrôler une partie des tranchées devenue invivable !  Il me pria de l'accompagner pour cette visite et examiner éventuellement une solution pour le positionnement d'une mitrailleuse. Son intention revenait à placer une machine à une place arrière et qui pourrait couvrir la "façade" occupée de cette tranchée. Nous sommes effectivement allés voir. Lui et moi avancions sur la route inondée en direction du champ derrière les lignes. Il faisait noir, un noir de suie. Il devait être 23 heures. Des bruits de canons venant du côté allemand tonnaient de temps en temps. Je m'en souviens d'un, particulièrement, qui nous fit sursauter.

Une espèce de rouleau-compresseur abandonné traînait sur un côté du champ. En passant à proximité, soudain, une balle siffla au-dessus de nous, très près !  J'ignore qui aurait pu être touché mais nous l'avons échappé belle !  Soit, nous avons poursuivi notre marche sur environ 200 yards, atteint un bâtiment démoli qui devait être une grange située entre nos lignes et celles des Allemands. Cette tranchée en mauvais état, que je n'avais jamais vue, devait se trouver là.  Des soldats y étaient présents : debout, adossés contre la paroi, muets et supportant leurs pénibles conditions. Par cette nuit toujours aussi opaque, l'ennemi se trouvait à 200 yards ou peut-être un peu moins. Il pleuvait à nouveau. Dans cette tranchée, inondée de trois pieds, les hommes avaient de l'eau jusque leur ceinture !  Sur le parapet de protection, presque réduit à zéro et n'étant plus qu'un mont de terre, les fusils traînaient dans cette boue. Les équipements baignaient sous l'eau, dans le fond. Ces hommes étaient là, apportant leur quote-part nécessaire à cette grande guerre, sans broncher ni rien dire.

Le commandant de compagnie et moi avions immédiatement élaboré un plan alternatif. A une courte distance en arrière, nous avions repéré la cave d'une maison complètement rasée. Si quelqu'un se tenait debout dans cette cave, il aurait une vue du terrain à hauteur des yeux. Voilà un bon endroit pour y flanquer une mitrailleuse. C'est ce que nous décidions en prévoyant aussi la pose d'un plancher couvrant une partie de la cave pour abriter les préposés.  Au bout de deux heures de boulot, cet aménagement était fin prêt. C'est aussi cette nuit-là que les hommes ont pu quitter leur bourbier pour partir en repos, comme prévu, vers les cantonnements arrière.

Seulement, nous n'étions pas trop satisfaits de l'invulnérabilité de cette cave pour notre mitrailleuse, et nous avons réfléchi à une autre situation. Nos galeries accusaient une courbe sur la droite de cette infecte tranchée.  Si nous installions une autre mitrailleuse à une certaine place de nos lignes, de manière à prendre en enfilade tout le terrain couvert par l'autre machine.

En inspectant la position envisagée, nous jugions nécessaire de réaliser un parapet anormalement très haut pour y placer l'arme. Sans être avare sur les sacs, on se demandait comment réaliser cela.  A pieds, nous sommes redescendus au village pour fouiner dans les ruines afin de dénicher quelque chose de solide et de haut pour supporter la mitrailleuse. Après une heure de recherche dans l'obscurité, d'escalade dans les greniers démolis, nous sommes tombés sur une… machine à coudre fixée sur une tablette en bois, avec, en dessous tout un système de poulie.  En un coup d'œil, une idée a surgi : il suffisait d'enlever la machine et d'utiliser seulement la table. Ce serait suffisamment haut et avec trois ou quatre sacs de sable, voilà qui ferait l'affaire. Après avoir démonté la machine à coudre de son meuble, nous sommes retournés vers la tranchée, avec notre trouvaille. Le parapet n'était qu'un amoncellement de sacs, d'argile et de vieilles briques provenant de la grange voisine.  Finalement, nous avons réussi à améliorer l'état du parapet et à installer la mitrailleuse, avec plein de munitions, dans une place, somme toute, pas très surveillée de la part des Boches.

Maintenant, nous étions rassurés et je suis certain que les hommes qui ont occupé ce poste, l'étaient aussi. Par contre, je suis tout autant persuadé qu'ils seraient restés là, comme auparavant, même si nous n'avions pas imaginé cette solution alternative.

Encore quelques nuits pluvieuses, toujours face au danger et l'habituel inconfort, il était temps pour nous d'être relevés. Allègrement, ces soldats quittaient le front pour aller se reposer dans les cantonnements,… en riant, en discutant, en fumant… comme toujours.

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