Chapitre 13

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Robinson Crusoë,
Les tribulations d'une table

Notre petite planque creusée dans le sol ?  On l'avait vraiment rendue confortable :  un tabouret à trois pattes, du papier gris bouchant les trous dans les murs… Que pouvait-on souhaiter de plus ?  Cependant, il nous manquait quelque chose : une table !  On en avait assez des boîtes de marmelade qui se renversent sur les genoux alors que d'une main, on tient une tasse émaillée et de l'autre, le canif !

Comme nous le disions tous, une table serait un luxe.  Je ne voulus pas en dire plus mais, bien décidé et sans faire de promesse, je me jurai d'en trouver une, prochainement… comme une fée dans un conte !  Pendant la nuit, je réfléchis à mon plan.

 

Derrière nos positions, se trouvaient les ruines du château avec au-delà, une ou deux maisons abattues. Je n'avais jamais vraiment inspecté ce site dévasté, il serait donc bon que j'y aille jeter un œil avec… la permission du colonel.  Je ramperai jusque là puis explorerai les lieux, pour, espérais-je, trouver une table. Tout cela serait possible en se faufilant par la vallée trempée de boue, puis en rampant par les ruines des maisons démolies et des anciennes tranchées pour atteindre l'abri enterré du colonel.

C'est ce que fis : j'ai demandé à quitter la ligne pour aller vers le château et ses alentours. Armé de son stick (un morceau de canne de billard) le colonel me donna la permission.

J'arrivai au château. Quelle vue saisissante ! Impossible de deviner combien d'obus ont frappé cet édifice, mais à voir le résultat des décombres, ce fut un nombre impressionnant. Les pelouses autrefois intactes étaient couvertes d'objets qui n'auraient jamais dû se trouver là !  Par exemple : cette moitié de statue de Vénus enroulée au trois quarts dans un tapis d'escalier, ou, là, au milieu d'une des serres, la pointe d'un paratonnerre transperçant le tissu rembourré d'une chaise Louis XV.  Jamais, je n'avais vu pareil désordre !  A l'intérieur, les chambres de l'étage se confondaient avec les pièces du rez-de-chaussée qui descendait dans les caves !  Quel terrible carnage !  Je ne pus examiner plus longtemps l'intérieur : des blocs de maçonnerie et des poutrelles tordues barraient la plupart des portes et passages.  En m'éloignant de ces ruines, la tête pleine de mélancolie, je me suis dirigé à travers les jardins accidentés de trous d'obus, vers les quelques petites maisons situées derrière.

Celles-ci présentaient un meilleur état de préservation et valaient une visite. Dans la première où je pénétrais, je dénichai une table : la seule chose dont j'avais besoin. Elle était coincée dans un réduit, à l'arrière. Vert clair, juste aux mesures qui nous convenaient.  Il me fallait maintenant emporter cette table vers notre cabane mais avant, je voulus fouiller le reste de ce quartier en ruines. Dans la deuxième maison, je fis une fameuse découverte, très intéressante pour nous : sous un tas de bois de chauffage, remisé dans une dépendance, se trouvait un stock de charbon d'une valeur inestimable pour nous et notre "fire-bucket" (=brasero). Rien ne nous ferait plus plaisir par ce grand froid. Quand j'eus terminé mes investigations et bien vérifié que rien d'autre ne pourrait encore nous servir, je pris le chemin du retour. Il faisait noir maintenant et je pouvais marcher sans crainte d'être vu. Évidemment, j'emportai la table !  Pour le charbon, je reviendrais plus tard avec quelques sacs de sable à remplir. En attendant, j'ai recouvert ma trouvaille en la cachant le mieux possible (Sensation d'Ali Baba revenant de la forêt). Je partis avec ma table pour la trimballer pendant les ¾ d'un mile.  Après chaque 100 yards, je dus m'asseoir pour me reposer un peu.  Vraiment encombrante, cette table !

Avec mon fardeau, je repassais à nouveau à côté du château et traversais les champs avoisinants, en m'arrêtant par trois fois avant d'arriver à la route. Ma tâche était plus difficile maintenant, car j'avançais à découvert et à la vue des tranchées allemandes. Si c'était en plein jour, ils me verraient facilement. Heureusement, il faisait nuit, mais une fusée éclairante pourrait toujours me faire apercevoir distinctement.  En m'arrêtant le moins possible, je descendis la route avec la table sur le dos. J'ai néanmoins dû stopper une seule fois, dans un endroit exposé. Essoufflé, je posai la table et m'assis dessus.  Soudain, une ligne lumineuse fendit le ciel : une fusée éclairante jaillit. Malédiction ! Vite, je sautai en bas de la table et me suis caché avec mon meuble à quatre pattes, étendu et immobile dans un fossé en attendant que la fusée s'éteigne.

Enfin, une fois arrivé, je poussai la table dans notre repère à travers le rideau en jute.

Quel immense succès : juste ce qu'il nous fallait. Ce soir-là, nous avons pris le dîner assis à table comme dans le grand monde, en dégustant nos biscuits au pâté de crevettes. J'en profitai pour raconter mon incroyable récit de l'Eldorado et du charbon qu'il fallait aller chercher.  C'est ce que nous avons discuté !

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