Chapitre 11

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Mieux loti,
Des fortifications,
Les tout premiers "Fragments"

Durant la nuit, Hudson, moi-même, son domestique et le mien, nous nous sommes entassés dans cette battisse démolie…et ce fut un grand soulagement. Nous dormions avec notre capote à même le sol, aussi dur que la plupart des planchers, mais plus sale que tous les autres. Etre à sec et capable de pouvoir s'étendre de "tout son long" nous comblait de toutes déficiences. Hudson et moi occupions le local au mur perforé, les domestiques : la chambre avec le petit brasero, brûlant dans un petit seau.

Comme d'habitude, je me levai juste avant l'aube profitant de cette faible 

clarté du jour naissant, pour sortir furtivement de la maison, observer la localité et juger de mon nouveau refuge en regard des différents emplacements des mitrailleuses. Le jour étant levé, il me fallait me presser à regagner la maison vu qu'il était impératif de sauvegarder l'impression d'une maison abandonnée. Il fallait nous y cacher toute la journée ou alors sortir, ramper avec d'énormes précautions, descendre une légère pente à l'arrière jusqu'à l'orée du bois où nous savions que l'ennemi ne pouvait pas nous voir.

Je profitai de ce jour pour procéder à une inspection de la maison en me glissant partout pour essayer d'utiliser au mieux tous les avantages, si petits soient-ils. Pendant qu'Hudson était sorti pour examiner furtivement le village en ruines, j'eus l'intention de consolider notre fragile "château-fort" et l'aménager au mieux pour un peu plus de confort.

 Le plancher du grenier présentait un grand trou : je m'y hissai pour y monter. Dans ce grenier, comme je l'ai déjà dit, le bas des pentes avaient été soufflé, mais les pointes de pignon étaient encore présentes. A l'aide de mon canif, je creusai un trou dans l'un de ceux-ci par lequel je pouvais voir les tranchées allemandes sans commettre l'erreur de me faire repérer si j'avais regardé directement par les grandes ouvertures faites dans la toiture. Cela aurait d'ailleurs indiqué la présence d'un observateur et que la maison était occupée. Le trou en fente offrait un coup d'œil panoramique sur les tranchées allemandes, les nôtres et entre-deux, sur le champ du "no-man's-land". Sur le plan que je dessine (ci-dessus), on peut voir distinctement comment la maison se trouvait par rapport aux tranchées et notai donc qu'elle avait deux côtés dangereux faisant face aux Allemands.

Je me mis alors à explorer la maison. Coincées entre les briques de la souche de cheminée, ou enfoncées dans les boiseries de la porte et du gitage, des balles étaient venues s'encastrer. Dans la paille qui traînait au grenier, je fis une découverte originale  : deux paires de petits sabots pour des gosses de 4 ou 5 ans, un ou deux vieux chapeaux écrasés ainsi qu'un matériel de filature et du fil.  J'ai emporté, chez moi, ces petites galoches comme unique souvenir de cette maison de St-Yvon et de laquelle je n'ai rien appris d'autre que les Allemands l'ont réduite en un monticule de gravas et de cendres de paille. A l'extérieur, tout autour, il y avait plein de "bazar" : la moitié d'une machine à coudre, un régulateur sans valeur, une sorte d'essoreuse à rouleaux avec des lamelles de bois (que j'ai utilisées plus tard pour en faire des étagères) ainsi qu'une masse de "brol" détrempé et sale.

L'inspection terminée, je me faufilais par l'arrière jusqu'au bois pour voir la maison, vu de là-bas.  "Bon, me dis-je, tout est parfait. Nous pourrons voir sans être vus et cessons de penser à ce village, sinon cela risque de chauffer pour nous ! Mes opinions profondes à propos de la guerre de tranchées allaient beaucoup mieux depuis que j'étais arrivé ici, dans cette maison. J'avais retenu, par l'expérience des autres, que le meilleur conseil était : "N'occupez pas une maison !"

C'est tellement évident ! Ne serait-ce que pour le plaisir des artilleurs de tirer vers de telles cibles. Les dégâts sont bien plus visibles que ceux occasionnés dans des tranchées à ciel ouvert. Par contre, s'ils vous envoient "un pruneau" bien au centre, cela signifie généralement : "par ici la sortie, et pour les gens, et pour la maison". N'est-ce pas là l'objectif recherché par les hommes de cette guerre du 20e siècle ?

Malgré tout, j'avais décidé de vivre dans cette ancienne habitation, et si j'avais à me déplacer à l'entrée du bois, je le ferais avec les précautions élémentaires qu'amène le bon sens.

Hudson était rentré en même temps que moi.. Ensemble, nous discutions de la position du bâtiment et de tout ce qui nous passait par la tête : le couchage sur le sol, le repas de midi avec du bully et des biscuits, agrémenté de thé, de marmelade de prunes ou de pommes bien étalée sur les morceaux de biscuits. Nous parlâmes longuement sur la façon de faire pour apporter des fortifications ou des précautions. J'ai dit : "Ce que nous voulons à tout prix, c'est une issue de secours, quelque part où nous aurions une petite chance de résister au cas où ils nous bombarderaient.

Ensemble, nous décidions de fermer les baies causées par les explosions dans les murs en empilant des briques qui traînaient tout autour. Ainsi, nous pourrions dormir plus tranquille. Ce minimum de précautions nous suffisait pour commencer à vivre là. On verrait bien plus tard ce qu'il y aurait lieu d'apporter comme arrangements. Quoi qu'il en soit, pour l'instant, nous nous contentions de nos quelques propres améliorations qui nous protégeaient de la mitraille. Toute la journée se déroula avec précautions en de petites mises au point à l'intérieur; sortir exigeait encore une plus grande prudence, car il ne fallait jamais oublier le principe : "Ne pas se faire repérer dans le village". De nombreuses journées se déroulèrent ainsi, au milieu d'une paille sale et l'accumulation de saletés dans la maison.

A deux, nous bavardions, lisions, nous nous reposions et parfois nous dormions. Par le bas de l'ouverture, en dessous du sac qui obstruait la porte arrière, nous attendions la tombée du jour pour nous faufiler comme des vampires vers nos missions respectives. Ce fut durant cette longue et triste période qu'il m'est soudain venu à l'idée de réaliser ces croquis.

Cet épisode de ma vie sur le front marqua le début de "Fragments from France", mais ce ne fut qu'à la fin février qu'un travail complet et présentable, digne d'une publication sur papier, aboutit.  Dessiner n'était pas nouveau pour moi; bien avant la guerre, j'avais déjà fait des centaines de dessins humoristiques ou passé du temps à lire et étudier les styles de peinture et dessins. C'est vrai, j'ai toujours porté un intérêt énorme pour l'Art : chez moi, ma documentation le prouverait à quiconque.  Des tas de dessins réalisés autrefois pourraient en témoigner. Pourtant, ce ne fut pas avant janvier 1915 que je me suis résigné à mon destin dans cette guerre : mon esprit s'est fixé sur mon hobby préféré.  Dans cette petite maison de St-Yvon, cette passion m'est revenue et je n'ai rien fait pour l'en empêcher. Au crayon, j'ai recommencé à faire quelques croquis amusants que j'épinglais sur le mur de notre maison bien endommagée. Des plaisanteries aux dépens de notre misérable condition furent les premiers "Fragments".  Beaucoup d'hommes du peloton les dégrafaient si bien qu'après, je les retrouvais par hasard, sales et chiffonnés traînant dans les abris de terre. Après ces quelques croquis moqueurs réalisés sur des morceaux de papier grossier trouvés ça et là, j'ai commencé à dessiner directement  sur les murs. A l'aide de quelques morceaux de charbon de bois, je griffonnais sur les quatre murs de notre pièce. Sur l'un d'eux, à partir d'une entaille ronde provoquée par un impact de balle, j'ai représenté une grande explosion avec une silhouette d'Allemand qui déguerpissait.

Mes "croûtes" amusaient beaucoup ceux qui vivaient avec moi, ainsi que ceux qui se payaient occasionnellement une visite, pour voir. J'ai persisté et mon "chef d'œuvre" suivant fut la caricature d'un soldat assis sur un arbre, le regard évasif, fixé sur le front d'où il voyait un groupe de Boches corpulents marcher au pas, devant lui, le long des barbelés. Il devinait bien que quelque chose ne tournait pas rond mais il ne voulait pas baisser le regard. Ce dessin s'appelait "Le poste d'écoute". La sensation qui s'en dégageait était tellement familière pour la plupart, que ce fut apparemment une réussite.

Ainsi donc, les jours se sont succédés en dessinant, lisant ou dormant sans parler du temps consacré à "bouffer" de la compote de pommes ou de prunes, du bully et d'autres délicatesses que notre pays très attentionné avait estimé être une bonne nourriture pour nous, les soldats.

Deux périodes de tranchées se déroulèrent ainsi. Quand vint la troisième, un sursaut d'enthousiasme en même temps qu'une nervosité grandissante pour notre sécurité et celle de notre maison, nous décidèrent à vraiment fortifier notre place. La raison en était simple : depuis une quinzaine, les Allemands avaient pris l'habitude de nous offrir deux douzaines d'explosions, juste avant le petit déjeuner !  N'aimant pas beaucoup cela, la seule chose qui nous restait à faire était de nous défendre. Ce que nous avons fait.

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