Chapitre 9

Photo souvenir de Bruce B., prise le jour de Noël 1914

Des souvenirs,
Une balade à cheval jusque Nieppe,
Le thé du Quartier Général,
A nouveau les tranchées

Deux jours après Noël, nous quittâmes les tranchées pour repartir vers les logements à l'arrière. Deux journées qui furent certes paisibles mais hélas plus autant enthousiasmantes et amicales que le jour même de Noël. Les Allemands se déplaçaient en étant vus; et, nous, nous pouvions nous asseoir à l'aise sur le haut de la tranchée ou se promener dans le champ, derrière nos lignes.

C'est aussi durant ces deux jours que j'ai tenté de récupérer un fusil allemand que j'avais repéré depuis des mois. 

 Cette arme traînait là, à côté d'un ou deux soldats tués, gisant entre les lignes. Tant que la trêve de Noël n'eut lieu, cet endroit n'était pas particulièrement recommandable. Quand bien même, j'avais essayé de récupérer ce fusil plus tôt, la fin aurait sans doute été la suivante : une garniture de cheminée composée d'un casque bosselé et du revolver rouillé d'un lieutenant en second, quelque part dans une chaumière de la Prusse. Cela étant, après Noël, on pouvait y aller franchement et revenir bien tranquillement.

Lorsque nous nous sommes retirés des tranchées, cette fois, je pris le fusil avec moi. Après l'habituel retour équestre et périlleux vers la "Transport Farm", je me consacrais à me faire une bonne toilette et à me rassasier afin de pouvoir "fleurir" à nouveau pendant quatre jours.

Le temps était splendide pour se promener dans les alentours, pour exécuter du "drill" avec la section ou encore entretenir de plaisantes conversations avec l'agriculteur, propriétaire de la ferme.  Durant ce "congé", la plupart de mes amis voulaient aller à Armentières ou à Bailleul pour se divertir dans un milieu de vie civilisée. Comme eux, j'ai souvent souhaité y aller mais je me suis toujours retenu. Je pressentais que, en imaginant l'endroit où nous irions, il valait mieux pour moi rester dans l'ambiance militaire et non de laisser une quelconque influence extérieure venir prendre le dessus. Cette décision me contraria mais j'avais l'impression que je ne pourrais plus participer à cette guerre en me permettant ces sorties-là.

Personnellement, je pensais aussi que, au lieu de se retirer du front par périodes, rester pour des laps de temps plus longs… cela durerait moins longtemps.

Durant ce cantonnement de repos d'après Noël, démoralisé par ces derniers événements, je me permis deux exceptions :  un, chercher de l'argent auprès du Trésorier du Bataillon, à Nieppe et deux, m'y rendre à cheval.

-"Smith, dites à Parker de préparer mon cheval !"

Un tel ordre démontre comment une guerre aussi stupide peut changer un homme !

Par un bel après-midi, calme, j'enfourchai ma monture et partis. Quel plaisir à monter en passant à côté de wagons, de charrettes, d'armement et d'estafettes !  Dans la tête, une fois de plus, l'idée me trottait de m'éclipser au plus vite et retourner m'installer, en Angleterre. Alors que je m'approchais du village de Nieppe, et remarquais le flux intense du trafic, j'eus l'idée  de laisser là mon cheval, près d'un estaminet retiré, et de poursuivre à pied le reste du parcours pour arriver au bureau du caissier, en ville.

Là, une place pourrait bien convenir pour y laisser ma monture à quatre pattes. Je mis pied à terre et m'avança précipitamment, en boitant fortement, jusqu'au bureau.

Avec mes 100 francs de soldes, et profitant de cette occasion, je m'efforçai de visiter cette petite ville à la couleur rouge brique mais… sans intérêt et malpropre, toute recouverte d'une poussière orange provenant des cheminées d'usines, telle qu'on peut en voir aussi dans les villes briquetières d'Angleterre.

Après cette courte excursion, je retournai rejoindre mon cheval pour, épuisé mais heureux, rejoindre doucement la "Transport Farm". En cours de route, j'y rencontrai même un ami que j'avais déjà vu auparavant.  Puis, bien haut sur cette selle de cheval, à travers ces chemins boueux et inondés, seulement éclairés par les étoiles, je me mis à composer quelques vers, pour continuer mon petit poème.

Durant ce repos à l'arrière des tranchées, je fus à plusieurs reprises convoqué au Quartier Général de la Brigade où le commandant de l'artillerie habitait. Capitaine doté de grandes compétences techniques, il supervisait tout le dispositif de la brigade et assurait l'instruction à tous les nouveaux arrivants.  Avec lui, nous discutions de l'état et de la capacité de ma section ainsi que de nouvelles dispositions à prendre.

Ces visites au Q.G. exigeaient, dans la mesure du possible, une tenue propre et correcte. D'autant plus que, c'est ici que le Commandant de la Brigade vivait. Après chaque entraînement aux mitrailleuses, l'habitude voulait que j'aille prendre le thé avec les autres gradés.

Je n'aimais pas trop ces convivialités. Les attitudes autoritaires de ces commandants m'humiliaient; et cela se terminait toujours par des sourires en déclinant ces invitations.

Comme officier des mitrailleurs du bataillon, j'avais à être parmi les soldats qui étaient corrects à mon égard. Et cela était très bien ainsi.

A présent, nous nous demandions comment nous retrouverions les Boches, lors de notre retour aux tranchées. Nous avions dans la tête encore tant de bons souvenirs que nous voulions vite y retourner et voir.  Un tel empressement est à féliciter mais… ce jour est venu suffisamment rapidement.

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