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Manuel du peintre. La pratique de la peinture:
les principes esthétiques, la méthode, le travail, les techniques, les manipulations...

À l'usage de tout quiconque s'intéresse aux arts plastiques ou souhaite enrichir son existence d'une dimension créative.



Pourquoi ce manuel du peintre ?


Le peintre devant sa toile fluctue, la plupart du temps inconsciemment, entre deux attitudes mentales fondamentalement différentes, tantôt il s'abandonne à la spontanéité et à l'élan créatif, tantôt il s'interroge rationnellement sur ce qui répond idéalement aux exigences de son expression ou au contraire sur ce qui la dessert. L'intuition laisse alors la place à la pensée rationnelle, la spontanéité à la réflexion, en une alternance donnant la priorité tantôt à un état, tantôt à l'autre. Les inconditionnels de la spontanéité rejettent parfois toute idée d'une raison raisonnante qui s'interroge sur l'esthétique ou sur la méthode; je doute pourtant que l'élaboration de leur art ne soit que le fruit de leur pure sensibilité et d'un inconscient qui détiendrait tous les secrets de l'harmonie sans que soit jamais intervenu le questionnement conscient sur ce qui fonctionne ou au contraire sur ce qui serait à éviter au cours de la création ( voir la page "citations").
La plupart des artistes confirmés, même parmi ceux qui semblent les plus spontanés, ont laissé des écrits qui révèlent la nécessité de réfléchir leur art, de le fonder par la pensée, de clarifier leurs intentions et les moyens à mettre en oeuvre pour les respecter.
Je pense quant à moi que ces deux attitudes mentales, loin de s'opposer, sont complémentaires parce que l'homme n'est pas divisé en lui-même, mais qu'il forme un tout qui devrait en principe être cohérent. Le véritable équilibre ne réside-t-il pas en un juste dosage de ces honorables facultés ? Dans la vie ordinaire et selon les circonstances, nous sommes spontanés ou sous contrôle, intuitifs ou réfléchis, émotionnels ou rationnels, etc. Sans doute avec prédominance de l'une ou l'autre caractéristique, mais jamais avec une absence totale de l'une ni de l'autre.

Le but de ce manuel du peintre est de réfléchir sur l'esthétique, la méthode et les aspects techniques qui sont à la base du métier, une connaissance sans laquelle la pratique de la peinture restera toujours lacunaire. Il s'agit ici d'aplanir le chemin de l'amateur ou celui du professionnel qui se trouverait à l'étroit parce qu'il n'aurait reçu qu'un enseignement "conceptuel", ce qui est malheureusement le cas dans beaucoup d'académies et d'écoles supérieures contemporaines.

Ce manuel du peintre présente une succession de considérations théoriques et pratiques indispensables dans tout travail artistique où le savoir-faire occupe encore une place d'importance. De nombreuses illustrations étayent le propos.
Quand nous aborderons les aspects techniques de la peinture, ce qui suit concernera essentiellement la peinture à l'huile, mais il est évident que tous les aspects esthétiques sont applicables à toute forme d'expression plastique.
Ces écrits seront régulièrement actualisés et étoffés de nouvelles rubriques. Si vous avez des questions précises dont les réponses ne figureraient pas dans ces lignes, mais également des informations utiles ou des objections, contactez-moi par courriel en CLIQUANT ICI.

NB: il n'y a aucun copyright sur ce manuel du peintre en ce qui concerne les usages d'ordre privé, mais il y en a un pour prévenir d'éventuelles intentions d'édition, il existe seulement pour aider celles et ceux à qui il peut être d'une quelconque utilité et tant mieux si son but est atteint.

Le domaine de l'art est sans frontières, peindre ou sculpter, c'est faire un pas dans un territoire qui a l'infini pour mesure; ceux qui débitent aujourd'hui l'idée clichée qu'en art tout a été dit et qu'il est temps de faire autre chose, démontrent seulement qu'ils ont atteint eux-mêmes les limites de l'exploration de leur être. Beaucoup d'autres aspects esthétiques et techniques pourraient aussi être abordés, je traite ici de ceux que trente-cinq ans d'enseignement des arts plastiques et de pratique de la peinture m'ont fait considérer comme étant les plus fondamentaux. Ces écrits seront complétés ou actualisés au gré de mes inspirations.

Un grand merci à Emile Tainmont qui a fait un fabuleux travail de recherche concernant les principes esthétiques qui inspirent et structurent chaque oeuvre d'art, partout et depuis toujours, en espérant que ces préoccupations survivront à notre époque de chaos artistique qui en néglige ou en nie trop souvent l'importance.

 



Sommaire.
Cliquez sur les titres en bleu pour accéder aux rubriques.

  Introduction
  - Pourquoi peindre? Ci-dessous
  - L'état d'esprit indispensable à une démarche créative.
  - Le style.
  - Trouver sa voie.
  - Figuratif ou abstrait?
A Les constituants physiques du tableau.
Page 1 La forme = le caractère, la trace, l'arabesque, l'impression de poids, les orientations, les caractéristiques opposées.
Page 2 la couleur = les tons, les températures, les valeurs, les saturations, le climat coloré.
Page 3 fiche technique: l'art de mélanger les couleurs: la palette de base, mélanges spécifiques (la mer, la verdure,la chair. . Exercice.
Page 4 les harmonies. Les couleurs joyaux.
Page 5 le contraste simultané d'un point de vue pratique.
Page 6 les matières picturales.
B. la composition.
Page 7 L'art de composer un tableau, quelques modes de composition (à venir).
C. Le travail de peinture proprement dit.
Page 8 La préparation du travail: les idées, les esquisses préparatoires, l'étude des détails, l'ébauche.
Page 9 Le matériel et son utilisation: les supports, le vrai gesso, brosses et pinceaux, les médiums, les vernis.
Page 10 L'exécution proprement dite, le travail du peintre, principes et applications.
Page 11 Glacis , empâtements , frottis
Page 12 Tours de main, trucs et astuces: estomper?. Utilisation du miroir. Restituer l'espace. Peindre en ôtant de la couleur. Cligner des yeux pour mieux voir.
Page 13 Le dessin d'observation. Comment voir juste? Trois exercices efficaces.
Page 14 Réparer les erreurs.
D. Questions spécifiques liées à l'imaginaire et à la peinture fantastique: techniques, exigences, le collage et l'infographie, les empreintes, pistes pour trouver des idées.
E. Si tout cela est trop compliqué, faites de l'art contemporain. En projet.
F.

Liens vers des sites sérieux et utiles. Bibliographie.
Citations autour de l'art et de sa pratique .

 

INTRODUCTION


- Pourquoi peindre?
On peut peindre poussé par différentes motivations, pour se distraire, pour expérimenter, par passion, pour être remarqué même si on n'est pas nécessairement remarquable, pour arrondir ses fins de mois, par désoeuvrement, par compensation de l'un ou l'autre manque, etc. Mais on peut peindre aussi tout simplement en réponse aux appels de notre nature profonde, par fidélité à un programme que nous avons apporté dans les bagages de notre naissance. Pour ce qui me concerne je pourrais me passer de la peinture, mais il faudrait qu'une motivation plus convaincante me pousse à le faire et dans l'état actuel de mon cheminement personnel, je vois mal laquelle.


Pour l'artiste, la création n'est pas un "hobby" ni une occupation, encore moins une distraction, c'est un mode de fonctionnement, une façon de vivre et de manifester ce qu'il est.

La pratique approfondie de toute discipline est aussi un moyen de s'éprouver soi-même, de se structurer, de se confronter à soi et de se connaître mieux, mais l'exercice de l'art exige une pensée et une sensibilité tout particulièrement affinées qui nous attirent de manière privilégiée vers les profondeurs de notre être essentiel, plus efficacement que la pratique d'un sport ou d'un bricolage et, faut-il le préciser, à des années lumière du lieu où nous enferment dans leur large majorité les émissions télévisées. L'art, par rapport à d'autres activités intellectuelles présente l'avantage d'exercer la pensée et de la mettre à l'épreuve de la pratique, ce qui n'est pas le cas de nombreuses autres gymnastiques intellectuelles. La pratique de l'art est un moyen de compréhension de ce que nous sommes et de ce qu'est le monde, elle nous permet de comprendre dans leur intimité les principes qui permettent de tendre vers la cohésion, l'équilibre et l'harmonie, d'éprouver concrètement comment tout cela fonctionne et s'imbrique.
L'art est plus qu'un simple fait esthétique, c'est une manifestation des archétypes présents dans chaque être humain, dans toute forme de vie et partout dans le monde. L'art est donc inutile, comme sont devenues inutiles la vie intérieure, la conscience, la spiritualité, la voie de l'ascèse, l'âme et, aux yeux des valeurs suprêmes qui inspirent aujourd'hui les lois de l'économie et de la finance, l'individu lui-même.
L'art vrai est une voie vers la connaissance de soi et du monde, à l'opposé de toute distraction dont le but est littéralement de nous distraire de nous-même, c'est-à-dire, de nous "tirer hors de" notre être intérieur. Une grande part du désarroi et des malheurs du monde vient du fait que l'on perd sa vie, son temps et son énergie à se distraire, c'est-à-dire à se fuir soi-même, à s'éloigner de ce qui fait notre solidité et notre réelle grandeur.


L'art n'est pas utile, il est indispensable à la vie spirituelle d'une civilisation.

La peinture est un moyen de s'exprimer, c'est un langage, et comme tout langage, possède son vocabulaire, sa grammaire, sa synthaxe. Très peu, même dans les écoles d'art apprennent encore aujourd'hui ce langage et s'imaginent pouvoir l'utiliser ou le comprendre ou plus grave, le juger sans rien en savoir. Les arts plastiques sont les seuls à connaître un tel état de fait; on imagine mal un poète qui écrive un texte ou un lecteur qui l'apprécie sans maîtriser la langue, un musicien sans rien connaître de son instrument, une danseuse qui ambitionnerait d'exprimer des émotions sans aucune maîtrise du corps.

A partir du moment où le peintre et le spectateur maîtrisent ce langage, dès qu'ils comprennent que les arts plastiques s'expriment par la "forme", dès qu'ils deviennent sensibles aux harmonies, au climat, à la dynamique plastique pure, la dichotomie entre art abstrait et art figuratif s'en trouve fortement relativisée et la querelle éventuelle qui voudrait encore opposer les deux apparaît bientôt comme dérisoire. Cette question est développée ci-dessous dans ce manuel du peintre.


Un artiste peintre bénéficie de ce rare privilège qu'il peut connaître une joie de vivre avec pour seuls biens un crayon et quelques feuilles de papier, sans avoir besoin de s'entourer de gadgets ni d'arpenter le monde de plage en plage et d'hôtel en hôtel.




- L'état d'esprit indispensable pour le créateur et le spectateur .
Pour mener à bien un travail créatif, il est nécessaire d'entretenir un esprit d'ouverture et de disponibilité permanente, ce qui signifie qu'il faut se libérer des peurs sournoises et des certitudes figées qui nous paralysent, se détacher des inévitables opinions formulées par tous ceux qui ne savent rien du langage des formes, être curieux de ce que les autres artistes font et s'informer sur tout ce qui touche aux formes d'expression plastique, mais aussi sans doute à tout ce qui se passe dans le monde, car l'artiste ne mettra jamais dans son oeuvre que ce qu'il aura compris et qu'il porte en lui.
Le sujet véritable de tout tableau, c'est d'abord l'artiste lui-même. Son oeuvre est dans son écriture, sa façon de ressentir et de décrire le monde.


"l'artiste se peint toujours lui même."
Léonard de Vinci.


Il est fondamental, si l'on veut être vrai et en accord avec soi-même, de peindre pour soi et non pour plaire aux autres. Être fidèle à soi-même est un devoir qui est sans rapport avec l'égoïsme. Peindre pour les autres, c'est se lancer dans une décevante aventure de séduction; personne ne plaira jamais à tout le monde. Sacrifier son travail à l'audimat, c'est se garantir une production ordinaire et impersonnelle, qui séduit peut-être certains mais ne surprend pas, qui sécurise mais n'interroge pas, qui décore comme le ferait un pot ou une potiche mais n'apporte rien à l'esprit du spectateur.
Un tableau, si réaliste soit-il, doit contenir davantage que ce qu'il est sensé représenter, il doit révéler des aspects que le regard distrait ne perçoit pas, il doit émettre des échos qui atteignent les sommets de l'âme et parler à la pensée plutôt qu'à l'oeil. Le rôle de l'art n'est pas de décorer mais de témoigner, de lutter contre l'immobilisme, de faire bouger l'homme et le monde.
L'art qui n'est tourné que vers lui-même, qui ne s'interroge que sur son propre langage est atteint de nombrilisme et sert peu l'évolution de la pensée si on ne peut établir de correspondances entre son vocabulaire formel et le contexte historique.

Questions futiles et agaçantes pour l'artiste, à éviter si on veut entrer en résonance avec le contenu d'une oeuvre d'art :

- combien de temps a-t-il fallu pour faire ça? Questions mille fois entendue et toujours sans réponse. Ce n'est pas le temps de réalisation qui confère une quelconque valeur à un tableau. On peut passer sa vie entière à réaliser un projet et complètement le rater. D'autre part, certaines formes d'expression artistique sont exécutées de plus en plus rapidement au fur et à mesure que l'artiste acquiert de la maturité et de la maîtrise. La valeur intrinsèque d'une oeuvre d'art est d'ordre qualitatif, s'inquiéter de ses aspects quantitatifs est une aberration typiquement occidentale et contemporaine qui empêche de saisir l'essentiel.
Si je réponds que j'ai mis un mois pour peindre un tableau ça ne signifie rien car je n'ai pas compté les heures ni chronométré les secondes.

- est-ce que ça vaut cher? Autre questionnement quantitatif qui ne devrait intervenir qu'en cas d'éventuelle intention d'acquisition. Le prix d'une oeuvre dépend de l'offre et de la demande. On a vu des galeries et des marchands d'art gonfler artificiellement la cote d'un peintre ou d'un sculpteur, avec le risque de voir celle-ci s'effondrer quelque temps après. L'attitude de l'acheteur investisseur est purement mercantile et n'a rien à voir avec les motivations du véritable amateur d'art.

- qu'est-ce que ça représente? La question est souvent posée devant une oeuvre abstraite or, puisque l'oeuvre est par définition abstraite n'a évidemment aucun sens. Mais on l'entend aussi dans le cas d'oeuvres simplement suggestives ou au contenu énigmatique, Si elles sont suggestives, le spectateur a le droit d'y projeter son propre ressenti, si elles sont énigmatiques, il est vain de vouloir en déflorer le mystère car ça lui ferait perdre tout son sens et sa raison d'être. Devant un portrait ou un paysage réalistes, ce qui est représenté apparaît généralement de manière évidente et le titre figurant dans le catalogue suffit à satisfaire la curiosité du questionneur.
Plutôt que de se poser cette question, il serait plus judicieux de s'enquérir des sources d'inspiration et des intentions qui sont à l'origine de la création.

- Et pour clore ces citations clichées, deux petites phrases injurieuses pour un artiste qui a mis son coeur et ses tripes à exprimer quelque chose qu'il estime essentiel:

- c'est beau, on dirait une photo.

- et bien plus accablant encore: votre tableau irait bien avec mes rideaux...

Croyances et formulations parasites à dépister et à éliminer si on souhaite entamer ou poursuivre une démarche créative:

- Je n'y arriverai pas. J'ai déjà essayé, je sais que je n'y arriverai pas.

- Je ne serai jamais capable de faire ça.

- Je n'oserais jamais... J'ai peur de...

Une astuce, lorsqu'une telle croyance a tendance à se présenter, affirmez son contraire et surtout, croyez au progrès possible, pas après pas. Dites:

"J'y arriverai, si ce n'est pas cette fois, ce sera après quelques expériences qui m'aident à comprendre et donc à progresser". "J'ose, je ne risque pas de me casser une jambe, seulement de devoir corriger". Etc.

 

Ce n'est pas parce que l'horizon semble lointain qu'il faut s'interdire de s'en rapprocher.

 

En souhaitant que ce manuel du peintre amène l'amateur à dépasser toutes ces réserves et à avancer avec confiance.


Visite de "Mon Louvre"
Sommaire

 

Avant de vraiment commencer, un peu d'esthétique et quelques mises au point.


- Le style, qu'est-ce que c'est ?
Il est utile ici de distinguer le style d'une époque et le style personnel.
Le style d'une époque révèle des caractéristiques propres aux mythes et aux paradigmes d'un moment historique particulier. C'est ainsi qu'on peut facilement distinguer une oeuvre baroque d'une oeuvre classique, le classicisme du romantisme, etc. malgré les spécificités stylistiques de chaque artiste appartenant à ces courants. Lorsque le mythe est particulièrement puissant il est aussi unificateur, le style personnel n'y trouve pas ou peu de légitimité. Il est édifiant à cet égard de considérer par exemple l'Egypte ancienne. Pendant une période de plus de 2500 ans elle a présenté une continuité mythique et stylistique remarquable, simplement parce que le mythe religieux cimentait et structurait la société et l'art qui en manifestait la présence dans la vie quotidienne.

Exemples ci-dessous, un peu plus de 3000 ans séparent ces deux oeuvres. A gauche, la palette de Narmer, à droite le temple de Denderah avec Cléopâtre et Césarion, un exemple typique de ce que l'on peut appeler le "style d'époque". L'individu s'efface au profit du collectif, l'expression de l'égo au profit de la transmission du mythe unificateur.


Lorsqu'au Moyen-Âge le mythe chrétien était à son apogée, les mêmes caractéristiques stylistiques se retrouvaient dans les oeuvres des peintres et sculpteurs. Il faudra attendre la Renaissance anthropocentrique pour voir apparaître des caractéristiques révélant de manière limpide la personnalité de l'artiste.
Face aux productions artistiques contemporaines, il est intéressant de se demander quels sont les mythes de notre époque qu'elles révèlent, ceux qui alimentent les valeurs qui conduisent le monde ainsi que la profusion actuelle des formes artistiques, cette atomisation des courants d'expression, ce chaos des références esthétiques pour décider ce qui est art et ce qui ne l'est pas. A chacun de poursuivre son propre questionnement sociologique.

Le style personnel révèle aujourd'hui l'importance prise dans notre société occidentale par l'individualisme , certains diront l'égoïsme. Il y a autant de styles qu'il y a d'artistes et les courants qui les rapprochent sont légions.

Les deux tableaux ci-dessous datent de la fin du XXème siècle, ils ont donc été peints à la même époque. Les différences qui les distinguent sont innombrables.Le style d'époque s'est effacé au profit d'un style personnel. S'il était possible d'y découvrir des points communs, ce serait en poursuivant une réflexion d'ordre psychologique ou sociologique.

Tapiès à gauche est considéré par beaucoup comme un peintre contemporain majeur. Verlinde, en digne héritier de Bosch et Cranach, se situe dans la tradition de l'art fantastique. A chacun de décider de ses préférences...




Antoni Tapiès


Claude Verlinde


Le style personnel est l'écriture du peintre, sa manière toute particulière de s'exprimer et qui le distingue de son voisin ou de son confrère. Lorsqu'un enfant apprend à écrire, il forme des caractères dont la graphie est soumise au même modèle d'écriture, chaque enfant dessine les lettres approximativement de la même manière. Progressivement, avec la pratique, l'enfant affirme des spécificités qui finissent par rendre son écriture toute personnelle.
Il en va de même avec la pratique artistique. Lorsque nous étions enfants, nous avons tous dessiné les mêmes maisons, les mêmes arbres, oiseaux, fleurs, chats, poissons, soleil, nuages, etc. en se référant aux mêmes clichés schématiques. L'artiste débutant reste encore très dépendant de la symbolique lentement mise au point depuis ses deux ans jusqu'à sa douzième ou treizième année. Son cerveau est encore tout imprégné de schémas clichés qui l'empêchent de voir juste ou de créer des formes originales. C'est la pratique régulière, qu'elle soit guidée ou en solitaire, qui permettra au style personnel d'émerger en tant que libération de tous ces encombrants lieux communs, pour estampiller l'oeuvre d'une marque authentique et individuelle. Ce manuel du peintre a aussi pour but d'aider l'amateur à y parvenir.



Les schémas ci-dessus nous rappellent quelques-uns des dessins symboliques élaborés par notre cerveau depuis notre prime enfance jusqu'à nos 13 ou 14 ans, âge où l'adolescent prend conscience de ses maladresses et abandonne toute tentative de représenter les choses telles qu'elles lui apparaissent. Ce sera définitif s'il ne s'obstine pas ou si personne ne lui apprend à VOIR ou à CRÉER. Ceci restera impossible tant que ces dessins symboliques s'interposeront comme un écran entre son regard et la réalité objective. La lente préprogrammation du cerveau élaborée tout au long des années restera la plus forte.
Or c'est bien là que réside le noeud du problème, pour dessiner d'après nature, c'est-à-dire pour représenter la réalité, il faut VOIR juste, la difficulté ne réside pas dans la main mais dans l'oeil et les centres du cerveau qui le guident.

Des méthodes existent maintenant pour prouver à celui qui répète avec obstination "je ne saurai jamais dessiner", que dès qu'il est capable de voir juste, le problème du dessin se trouve miraculeusement résolu. Démonstration qui peut être très rapide. Voir à cet égard l'excellente méthode de Betty Edwards "Dessiner grâce au cerveau droit". Beaucoup d'ateliers, de sections artistiques et d'académies où on apprend encore à dessiner d'après nature s'en inspirent.

 

Le style personnel dépend surtout des éléments plastiques de l'oeuvre, dans une proportion nettement moindre du sujet littéraire lui-même puisqu'un même sujet peut être traité dans une infinité de styles différents.
Un peintre débutant découvre rarement d'emblée son style personnel, celui-ci apparaîtra progressivement, par petites doses au gré des expériences créatives qui se succéderont.
J'ai souvent remarqué que dans le domaine de l'art, la progression n'est pas linéaire, mais se fait par paliers, par des déclics qui peuvent survenir au moment où on ne les attend pas.

Le style dépend essentiellement des composants physiques suivants:
- la forme,
- la couleur,
- les matières,
- la technique,
- la façon de composer,
- la façon de taiter l'idée.

Tous ces points seront détaillés dans les pages de ce manuel du peintre.

Trouver sa voie.
Je suis toujours étonné de rencontrer des amateurs qui ont envie de peindre, mais qui ne savent pas quoi, qui n'ont pas d'idées. Pourquoi chercher loin ce que nous avons sous la main, c'est-à-dire en nous? Lorsque nous parlons, nous exprimons avec liberté des choses qui nous sont chères, auxquelles nous croyons. Il doit en être de même avec notre peinture. notre expression plastique doit correspondre à ce que nous aimons ou rejetons, à ce qui nous est cher ou insupportable. Si nous aimons la nature, peignons-la et surtout, montrons ce que nous aimons, exprimons à travers elle nos émerveillements, n'en faisons une banale copie. Pour bien exprimer un sujet, il faut que nous le connaissions bien. Ne peignons pas de palmiers ou de lions si nous habitons une région nordique ni de sapins ou de vaches normandes si nous habitons au sud. L'exotisme sera toujours mièvre si nous ne sommes pas nous-mêmes "exotiques". Combien de sujets usés, artificiels, faux... peints par des amateurs qui rêvent mal de ce qu'ils n'ont jamais vu, mal vu ou qu'ils ne connaissent pas intimement! Masques de Venise, femmes africaines, indiens emplumés, gazelles, éléphants ou tout autre modèle photographique... mais aussi et plus près de chez nous mais tout aussi "lointains", violons et violonistes, visages, nus féminins ou masculins trop approximatifs, chevaux, chiens, cygnes d'étangs... tous des sujets usés et pittoresques dont il n'y a plus rien à tirer de neuf ni de convaincant. Sauf très rare exception.

Peignons ce qui nous motive et nous passionne, que ce soient des objets matériels, émotionnels, conceptuels ou spirituels. Si nous peignons des sujets extérieurs à nous, il n'en resultera que des interprétations conventionnelles, banales et sans âme. Dans le meilleur des cas on fera du "joli", mais rien de vrai ni de beau.

Avant d'empoigner le pinceau, posons-nous ces questions fondamentales: qu'est-ce que j'aime? Qu'est-ce qui me hérisse? Qu'est-ce que je suis? Qu'est-ce que j'ai envie de dire, de partager, de crier? La peinture est une manière de s'expérimenter, c'est une voie vers soi et vers le monde, ne la réduisons pas à un objet détourné de rêve gratuit ou d'évasion, un refuge béat dans l'artificiel.
Par contre, si votre but est de vendre au mépris de vous-même, sacrifiez votre authenticité sur l'autel de la reconnaissance, vous trouverez toujours assez de gogos disposés à trouver génial ce qui n'est qu'insignifiant.



- Figuratif ou abstrait?
Les premières abstractions datent maintenant de presque cent ans (vers 1910), on peut s'étonner que la question concernant sa valeur se pose encore parfois avec la même acuité qu'aux tout débuts. Les raisons peuvent être multiples. Soit que le public ou les artistes qui s'y opposent ne sont pas parvenus à entrer dans ce langage par manque d'initiation et d'approfondissement ou que leurs certitudes obtuses tiennent lieu de cadenas à toute ouverture vers tout ce qui n'entre pas spontanément dans la sphère de leurs références. Soit que la sensiblité, pour entrer en résonance avec une oeuvre peinte reste dépendante de la représentation des apparences extérieures des choses. Soit encore que la peinture abstraite serait une fumisterie qui aurait berné artistes, théoriciens et spectateurs pendant plus d'un siècle.

Ce combat semble bien en être un d'arrière garde car depuis les débuts de la peinture abstraite, l'art a pris des directions qui se situent bien ailleurs que dans cette alternative, par exemple avec le dadaïsme, le surréalisme, le pop' art, le land art, l'art conceptuel, minimaliste, etc. Dans les domaines de l'art, les intégrismes intellectuels du côté des adversaires comme des partisans de l'une ou l'autre forme d'expression sont légions et ne manquent pas d'ayatollahs. Il est toujours plus confortable de se persuader qu'on détient la vérité que de continuer à s'interroger.

M'efforçant de rester à distance de tout intégrisme, qu'il soit intellectuel ou religieux, je ne peux que donner ici ma propre réflexion face à cette question.

Il faut d'abord constater que l'art abstrait n'est pas monolythique, les tendances sont multiples, mettant tantôt l'accent sur le vocabulaire plastique pur (Kandinsky...), tantôt sur sa nécessaire épuration (Mondrian, Malevitch...), tantôt sur une dynamique expressive (Matthieu, l'action painting...), etc.

Définir l'art abstrait n'est pas une chose simple, aussi laissons à Michel Seuphor, son théoricien le soin de le faire pour nous:


"J'appelle art abstrait, tout art qui ne contient aucun rappel, aucune évocation de la réalité, que cette réalité soit ou ne soit pas le point de départ de l'artiste".

Gageons que cette définition ne satisfera pas tout le monde, d'autant plus que chacun des termes utilisés demanderait lui même à être défini. Qu'est-ce par exemple que la réalité? Est-ce seulement ce que je vois ou crois voir, c'est-à-dire l'extérieur, la superficialité des choses? Une émotion, une pensée ne sont-elles pas tout aussi réelles? Est-ce également ce qui existe mais que je ne vois pas, comme une bactérie ou une forme d'énergie, une onde? Une formule issue des mathématiques ou de la physique quantique fait-elle partie de la "réalité"? La réalité ne concernerait-elle que les phénomènes qui tombent dans le champ étriqué de nos sens ou des machines qui n'en sont que le prolongement ???


Ma première question est donc: qu'est-ce qui est abstrait, qu'est-ce qui ne l'est pas? Un carré, un rectangle(1) comme ci-dessus sont-ils abstraits ou non, une ligne droite horizontale(2) est-elle abstraite ou pas? En principe, ces figures ne désignent qu'elles-mêmes, mais si je les associe(3), puis-je encore affirmer que la figure qui en résulte est encore abstraite? La composition ci-dessous à gauche est-elle abstraite ou ne l'est-elle pas?
Si je m'en réfère à la définition de Michel Seuphor, je constate qu'il est difficile pour une forme d'échapper à toute évocation de la réalité objective puisqu'une horizontale dans un cadre évoque aussitôt l'horizon. Si je peins la partie du haut en bleu et celle du bas en brun, j'obtiens un "paysage", l'évocation bascule dans la représentation. Que dire si j'ajoute un cercle dans le "ciel"?
De ceci on peut au moins conclure qu'il est difficile de ne rien évoquer puisque notre cerveau travaille volontiers par associations nourries par ses expériences, et qu'il ne suffit pas d'être capable de représenter quelque chose pour faire oeuvre d'art.

 

On pourrait alors et à juste titre se dire que représenter est une chose et bien représenter en est une autre et donc, que pour être un artiste, il suffit d'être habile dans la représentation fidèle de la réalité objective. Mon expérience dans l'apprentissage du dessin d'observation me fait dire que ceci est également faux. J'ai vu beaucoup d'étudiants maladroits devenir capables de réaliser de très fidèles dessins d'observation mais qui ne seront jamais artistes, tout au plus de fort habiles reproducteurs.

Contrairement à un lieu commun fort répandu, reproduire fidèlement un sujet n'est pas difficile; toute personne moyennement intelligente et suffisamment persévérante est capable de le faire. Il suffit de comprendre comment REGARDER et VOIR, enregistrer ce qu'on a sous les yeux et le percevoir sans passer par les représentations mentales mentionnées ci-dessus et qui parasitent le regard. Et cela, très peu y ont été entraînées. Pourtant, les moyens existent, je les ai rencontrés... Témoins les deux exemples ci-dessous extraits du livre de Betty Edwards "Dessiner grâce au cerveau droit", éditions Mardaga.


Ces deux dessins ont été réalisés par le même étudiant qui n'était pas artiste. Un an les sépare. Le modèle est le même. Le garçon s'est défait de ses représentations clichées pour apprendre à regarder et à voir vraiment. Après un an, son dessin est devenu fort habile, mais il n'est pas plus celui d'un artiste que tous les portraits réalisés pour les touristes dans toutes les villes et lieux pittoresques. Une oeuvre d'art, c'est autre chose que de la reproduction ou de la représentation.

Une autre nuance doit être apportée lorsqu'on souhaite opposer l'abstraction à la figuration. Un artiste qui structure sa composition aussi réaliste soit-elle, suit une démarche abstraite. Composer, dans son intention fondamentale, n'est pas figurer, ni représenter, ni évoquer, c'est distribuer, organiser des masses, des proportions en fonction d'une intention précise. La figuration viendra éventuellement se greffer dans ces masses, peut-être pas, mais la répartition relève d'une démarche totalement abstraite.

D'autre part, comme cela a été écrit ci-dessus, un artiste qui dessine un oeil, une bouche, un arbre ou quoi que ce soit d'autre, veille à la qualité formelle de ce qu'il veut représenter. Reproduire ne suffit pas pour assurer la qualité esthétique de son dessin, or, une forme peut présenter de grandes qualités en soi, qu'elle soit figurative ou abstraite. Il est révélateur à cet égard qu'en peinture, tout est forme, les pleins comme les espaces entre les objets représentés, les "vides", or, si les pleins sont facilement reconnus comme formes, on oublie souvent que les vides le sont tout autant et qu'ils ne correspondent à rien de figuratif, ce qui signifie qu'ils sont abstraits. Un artiste sensible à la forme est très attentif à faire dialoguer deux contours qui se font face, de telle manière qu'une relation dynamique s'établisse entre les deux et que la forme qui se dégage présente des caractéristiques plastiques.




Delacroix




Matisse

Les deux exemples ci-dessus démontrent la préoccupation de deux artistes pour les espaces vides, c'est-à-dire pour des formes abstraites. Chez Delacroix, ces nombreux espaces fort variés révèlent une richesse d'arabesque digne des abstraits les plus préoccupés par l'élégance formelle. Même remarque pour Matisse. En art il n'y a pas de pleins, il n'y a pas de vides, il n'y a que des formes.
Voir un exercice d'observation des vides >>>>>


Ce qui se rapporte aux contours concerne tout autant les couleurs ou les matières. Une harmonie de couleurs peut être belle en soi, indépendamment de ce qui la constitue, elle peut être vivante, émouvante, sans qu'il y ait référence nécessaire à une quelconque réalité extérieure. Réciproquement, la réalité extérieure nous émeut quand elle révèle des aspects d'elle-même qui la transcendent et qui s'ajoutent à la représentation conventionnelle.

Pourquoi pourrions-nous admirer un bouquet de fleurs grâce à une subtile harmonisation des couleurs et des formes et rester indifférents à la même harmonie s'il s'agit d'une toile abstraite?

Selon moi, la querelle entre figuratifs et abstraits est un combat futile qui ne révèle que l'incapacité des uns et des autres à s'ouvrir au regard et à la sensibilité de l'autre. L'artiste choisit une voie plutôt qu'une autre parce que c'est celle qui lui convient et s'il choisit la voie de l'abstraction, ce n'est pas comme on l'entend parfois, parce qu'il serait incapable de bien "dessiner", sous-entendu de reproduire avec fidélité la réalité objective, ce qui n'est qu'une conception fort approximative du dessin. On voit d'ailleurs régulièrement de nombreux artistes passer de l'une à l'autre avec le même bonheur.

Kandinsky souhaitait faire de la peinture un équivalent de la musique. La musique ne représente rien et c'est sans doute l'art le plus subtil, certainement celui qui suscite le plus d'émotion. Le vocabulaire musical rejoint souvent celui des arts plastiques démontrant que l'expression de l'un est proche de celle de l'autre: harmonie, accords, tonalité, dominante, sensible, couleur, climat... Pourquoi un tableau ne pourrait-il nous toucher indépendamment de ce qu'il représente, seulement en fonction de ce qu'il contient comme ingrédients propres, à savoir des couleurs, des formes, des mouvements, des ombres et des lumières, des matières... tout cela étant vecteur d'émotions et de pensée, parfois avec plus de profondeur et d'intensité que la figuration?

 

 

 

 


Andréa Tison, un travail autour du vide, "arbre" et "aubépine"

 

 

Ci-contre, deux exemples d'une application particulière de la sensibilité à la forme des vides.

Andréa Tison (B), un artiste contemporain, a arrêté son attention sur les arbres qui entourent sa maison. Séduit par la qualité graphique des espaces entre les branches et les troncs, il a décidé de matérialiser l'immatériel et de fixer l'éphémère. Il a réalisé une série de "sculptures" dont les formes lui ont été suggéréres par les espaces entre les branches et sur lesquelles il a peint des motifs créés par les espaces entre les branchettes et les ramifications des arbres de son jardin, utilisant divers matériaux: bois, feuilles d'or, peinture à l'huile...

Une démonstration pertinente de la pensée bouddhiste selon laquelle "rien n'est plus réel que rien".

 

 

 


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© "Le manuel du peintre" dans le Louvre de Michel Barthélemy.