Chimie de l'eau à l'usage des aquariophiles
par Ghislain Joliet
L'eau est un solvant, on peut y dissoudre toutes sortes de choses: du sel, du sucre, du pastis, du calcaire... C'est le solvant le plus courant sur terre, nous l'utilisons tous les jours.
Plus précisément, l'eau est un solvant polaire. Ce qui veut dire que chaque molécule d'eau est polarisée et se comporte comme un petit aimant. L'eau se comporte donc comme une boîte d'épingles aimantées. Ce phénomène détermine en grande partie les types de composés qui peuvent se dissoudre dans l'eau:
Par contre, les grosses molécules apolaires qui n'ont aucune tendance à se dissocier ne se dissolvent pas dans l'eau. Il s'agit en général des grosses molécules organiques, tels les graisses et les hydrocarbures.
Toutes les substances capables de se dissoudre dans l'eau ne le font pas de la même façon. Certaines se dissolvent totalement et en toutes proportions (alcool, sel de cuisine (NaCl)). D'autres se dissolvent seulement en partie (oxygène, calcaire, sucre). Dans ce dernier cas, la quantité qui peut être dissoute est déterminée par une équation de solubilité. La forme de cette équation dépend du type de dissolution (gaz, liquide, solide, avec ou sans dissociation...) et comprend une constante caractéristique (Ks) fonction de la température.
Par exemple, lors de sa dissolution, le calcaire (CaCO3) se dissocie en ions carbonates (CO3--) et calcium (Ca++). Les concentrations en carbonate ([CO3--]) et en calcium ([Ca++]), une fois la dissolution achevée, répondent à l'équation: [Ca++] x [CO3--]= 4,96 x 10 -9 (à 25°C).
Les gaz dissous dans l'eau ont deux provenances principales: les échanges avec l'atmosphère, l'activité des êtres vivants dans l'eau.
L'oxygène dissous provient des échanges avec l'atmosphère et de l'activité photo synthétique des plantes. Il est présent sous forme moléculaire O2et ne se dissocie pas.
L'azote provient exclusivement des échanges avec l'atmosphère. Il est présent sous forme moléculaire N2et ne se dissocie pas.
Le dioxyde de carbone provient des échanges avec l'atmosphère et de la respiration des animaux et des microorganismes. Il est présent sous une forme associée avec l'eau: l'acide carbonique (H2CO3). Cette forme peut se dissocier en libérant un proton et du bicarbonate (HCO3--).
Les proportions de gaz dissous dans l'eau peuvent être très différentes des proportions dans l'air et varient en fonction de la salinité de l'eau, comme illustré au tableau 1.
Tableau 1: solubilité des gaz dans l'eau douce et l'eau de mer
|
atmosphère |
Eau distillée |
Eau de mer |
|||
|
Gaz |
% |
ml/l |
% |
ml/l |
% |
|
N2 |
78,18 |
14,3 |
63,3 |
11,4 |
62,1 |
|
O2 |
21,05 |
7,9 |
35 |
6,3 |
34,4 |
|
CO2 |
0,03 |
0,4 |
1,8 |
0,3 |
1,8 |
Les sels dissous dans l'eau ont pour origine principale la dissolution acide des roches. Une autre source parfois non négligeable est la pollution agricole (nitrate et phosphate) et industrielle (sulfate). Les sels se dissolvent dans l'eau sous forme d'ions. Dans l'eau, on considère habituellement huit ions principaux, quatre anions: (bi)carbonate, sulfate, chlorure et nitrate et quatre cations: calcium, magnésium, sodium et potassium. Pour conserver l'équilibre ionique de l'eau, la somme des charges dues aux cations est toujours égale à la somme de celles dues aux anions (mesure à pH=7). Lorsque cette balance n'est pas respectée dans une analyse, on peut suspecter la présence d'un autre ion qui n'a pas été détecté.
Tableau 2: Quelques roches et leurs dissolutions
|
Roches |
Cations |
Anions |
|
Calcite et aragonite |
Ca++ |
CO3-- |
|
Dolomie |
Ca++, Mg++ |
CO3-- |
|
Apatite |
Ca++ |
PO4--- |
|
Gypse |
Ca++ |
SO3-- |
|
Sel gemme, dépôts marins |
Na+ |
Cl- |
Différentes eaux et leurs conpositions en sels dissous
Tableau 3: composition de différentes eaux en méq/l d'ion
|
Ion |
Tanganiyka |
Evian |
Contrex |
Vittel |
Fagne |
|
Ca++ |
0,424 |
3,892 |
23,303 |
10,080 |
0,100 |
|
Mg++ |
3,292 |
1,975 |
6,912 |
2,962 |
0,099 |
|
Na+ |
2,719 |
0,217 |
0,304 |
0,165 |
0,126 |
|
K+ |
0,870 |
0,026 |
0,077 |
0,000 |
0,009 |
|
HCO3- |
5,244 |
5,851 |
6,179 |
6,588 |
0,114 |
|
CO3-- |
1,333 |
0,000 |
0,000 |
0,000 |
0,000 |
|
Cl- |
0,733 |
0,127 |
0,197 |
0,000 |
0,085 |
|
SO4-- |
0,083 |
0,208 |
24,818 |
6,371 |
0,135 |
|
NO3- |
0,000 |
0,061 |
0,000 |
0,000 |
0,000 |

Figure 2: Eau d'Evian; répartition des différents ions. On note que le nombre de cations en rouge égale le nombre d'anions en bleu.

Figure 3: Eau du lac Tanganyika, répartition des différents ions. On remarque la grande quantité de sodium et la relative pauvreté en calcium, ainsi que la présence de carbonates

Figure 4: Comparaison entre trois eaux: une eau dure européenne (Evian), l'eau du lac Tanganyika et une eau douce (eau de Fagne). On remarque les variations de compositions cationiques entre l'eau d'Evian et l'eau du lac Tanganyika et la pauvreté de l'eau de Fagne.
Les oligoéléments sont des substances dissoutes en très faible quantité dans l'eau. On n'en tient généralement pas compte pour la balance ionique de l'eau. De plus, leur quantification est très difficile et demande des moyens qui ne sont généralement pas à la portée de l'aquariophile. Elles sont cependant indispensables à la vie mais à très forte concentration; ce sont souvent des poisons viollants. Les plus courants sont le fer, le cuivre, le manganèse, le zinc, le sélénium, le strontium...
Le pH est une mesure. Elle peut être effectuée avec un appareil plus ou moins automatique (pHmètre) ou à laide dun test colorimétrique (liquide ou bandelette). Lorsque lon utilise un pHmètre, celui-ci doit être étalonné avant chaque mesure avec des solutions étalons de pH connu (7,0 et 4,0 ou 10,0).
Le pH est le reflet de lacidité des solutions diluées; il na donc pas de sens dans les produits purs ou en solutions concentrées en acide ou en base (concentrations supérieures à une mole par litre).
Un acide (HA) est une substance qui dans leau (H2O) libère un proton au profit dune molécule deau (un proton dans ce cas-ci est un atome dhydrogène ayant perdu un électron, latome dhydrogène nayant quun électron, il ne reste que le noyau, constitué dun seul proton.). Pour former un anion (A-) et un ion hydronium (H3O+). Les acides forts se dissocient totalement, les acides faibles (Ha) seulement en partie (la dissociation est alors réversible). Une base est une substance capable de capter ce proton.
Le pH se définit comme le logarithme inverse de la concentration (en mole par litre) en ions hydroniums (pH = -log[H3O+]).
Le pH est toujours compris entre 0 et 14. Ce qui est dû à la dissociation de leau elle-même. Cette dissociation de leau est régie par une équation mathématique que lon appelle produit ionique de leau: [H3O+] x [OH-]= 10 -14 (à 25°C).
Donc dans leau pure (distillée), où seule la dissociation de leau entre en jeu, les concentrations en H3O+ et en OH- sont égales (10-7mole par litre) et le pH est de 7. En solution acide fort concentrée (1 mole par litre), la concentration en H3O+ est maximum (1 mole par litre car lacide est totalement dissocié) et le pH est 0. A lopposé, dans une solution concentré de base forte (1 mole par litre), cette base capte une mole de protons venant de la dissociation de leau. La concentration en OH- est donc de une mole par litre et celle de H3O+ de 10-14mole par litre pour respecter le produit ionique de leau et le pH est de 14.
En aquarium, lacidité est due en partie à des acides organiques venant du métabolisme des êtres vivants et surtout au dioxyde de carbone (CO2) qui se dissout dans leau sous forme dacide carbonique. Celui-ci se dissocie une première fois pour former du bicarbonate (HCO3-), et éventuellement une seconde pour libérer du carbonate (CO3--) libérant à chaque étape un proton ce qui tent à faire baisser le pH.
Dautre part, la plupart de nos eaux sont chargées en carbonate de calcium et de magnésium (calcaire), qui se dissolvent dans leau en se dissociant en cations (Ca++ ou Mg++) et en carbonates. Ces même carbonates sassocient avec des protons venant de la dissociation de leau pour former du bicarbonate, qui peut lui-même sassocier une seconde fois avec un proton pour former de lacide carbonique, qui retournera éventuellement à latmosphère sous forme de dioxyde de carbone. Ici, à chaque étape un proton est capter et le pH augmente.
La somme des concentrations en carbonates et en bicarbonates (exprimées dans la même unité) forme le TAC.
Comme on peut le voir, la dissociation de lacide carbonique et lassociation du carbonate sont les deux directions possibles dun même système. Ce système atteint évidement un équilibre. Ce point déquilibre et donc le pH dans laquarium dépend de la quantité de carbonates présents au départ et de la quantité de dioxyde de carbone dissous. Ce dernier étant produit dans laquarium (respiration) ou consommé (photosynthèse), léquilibre se déplace soit vers le carbonate (pH diminue) dans le premier cas, soit vers lacide carbonique (pH augmente) dans le second cas. Cela provoque des variations suivant lheure de la journée.
De leurs côté, les acides organiques se dissocient dans leau et produisent des protons. Pour lutter contre cette production, le système des carbonates se déplace vers lacide carbonique. Ce déplacement consomme des protons mais aussi du (bi)carbonate. Il en résulte une chute du TAC. Une fois le bicarbonate consommé (le TAC sannule), il ny a plus de système des carbonates pour réguler le pH; celui-ci peut alors chuter brutalement.

Equation 3: Equations du système des carbonates

Figure 1 : Concentrations des différentes formes de carbonates (verticalement en %) en fonction du pH (horizontalement). Lacide carbonique est représenté en bleu, le bicarbonate en rose et le carbonate en vert. On peut voir que le carbonate proprement dit disparaît totalement en-dessous de pH 8,5. Donc pour les valeurs que nous retrouvons habituellement en aquarium, le TAC se confond avec la concentration en bicarbonate. En-dessous de pH 5, on remarque que les carbonates ont à leur tour disparus, le TAC est nul.
Nous reprenons ici les tests et les analyses les plus courants pour l'aquariophile et ceux avec lesquels ils peuvent être confondus. Certaines marques en proposent d'autres parfois très originaux, inutiles ou applicables seulement dans des cas précis (tests permettant de doser les médicaments, les engrais, ...). D'autres ne sont pas disponibles dans le commerce aquariophile mais en pharmacie ou chez les fournisseurs de matériel pour laboratoires. Dans le monde aquariophile, les test tendent actuellement vers la simplicité et sont de plus en plus souvent proposés sous forme de test colorimétrique en tigettes. C'est plus simple, mais aussi moins précis.
Définition: mesure de l'acidité (ion H3O+)
Mesure: colorimétrique (liquides, bandelettes, tigettes, comprimés), pHmètre
Commentaire: le pH est un nombre sans unité, c'est un logarithme inverse en base 10 ( pH 4 est 10 x plus acide que pH 5, 100 x que pH 6, etc.). Le pH, surtout en aquarium planté, est sujet à des variations nictémérales. Si vous utilisez un pHmètre, n'oubliez pas de le choisir à deux points d'étalonnage et de l'étalonner chaque fois que vous prenez des mesures.
Définition: mesure les ions calcium (Ca++) et magnésium (Mg++)
Mesure: test type titrage (compter les ml ou les gouttes)
Commentaire: certains tests ne marchent pas en l'absence de magnésium
Autres noms: dureté totale, GH (implique les unités allemandes)
Définition: mesure carbonates (CO3--) et bicarbonates (HCO3-)
Mesure: test type titrage (compter les ml ou les gouttes)
Commentaire: il n'y a en général pas de carbonate en aquarium sauf en bac Langanyika au-dessus de pH 8,5
Autres noms: dureté carbonatée, KH (implique les unités allemandes), THCa (appellation commerciale incorrecte)
Définition: mesure de la capacité de l'eau à conduire l'électricité, dépend des ions présents
Mesure: avec un conductimètre
Commentaire: cette mesure est le reflet de l'activité globale de tous les ions présents. Elle n'est pas reliable directement à la dureté ni à aucune autre mesure. Elle peut être totalement différente pour la même quantité d'ions présents mais en d'autres proportions. C'est une mesure très pratique en eau peu minéralisée où les autres tests donnent des mesures très faibles ou nulles.
Définition: mesure les nitrates (NO3-)
Mesure: test colorimétrique (kit complet comprenant plusieurs liquides et poudres, tigettes, comprimés)
Commentaire: ne pas confondre avec nitrite, maximum 50 mg/l (norme EMS) dans l'eau de ville (sinon porté plainte contre votre compagnie de distribution)
Définition: mesure les nitrites (NO2-)
Mesure: test colorimétrique (kit complet comprenant plusieurs liquides et poudres, tigettes, comprimés)
Commentaire: ne pas confondre avec nitrates. Certains tests proposent une échelle colorimétrique, mais seule la détection compte: il ne doit pas y en avoir, c'est un poison.
Définition: mesure l'ammoniac (NH3 ou NH4+)
Mesure: test colorimétrique
Commentaire: les poissons excrètent l'azote sous cette forme. Comme pour les nitrites: il ne doit pas y en avoir, c'est un poison.
Définition: mesure les chlorures (ion Cl-)
Mesure: test type titrage (compter les millilitres ou les gouttes)
Commentaire: ne pas confondre avec le test chlore, pas d'intérêt aquariophile.
Définition: mesure le chlore moléculaire (Cl2)
Mesure: colorimétrique (liquides, comprimés)
Commentaire: ne pas confondre avec le test chlorure. La seule utilité est de mesurer si l'eau de conduite est chlorée ou non par le distributeur (attention, cela peut varier dans le temps et en quantité suivant l'humeur du dit distributeur et ses problèmes d'hygiène).
Il existe aussi des test fer (II, III), cuivre... Parfois utiles (traitement au cuivre, ajout de fer pour les plantes...), souvent mal calibrés (échelle de mesure sans rapport avec les quantités normales en aquarium).
Il n'y a pas de test aquariophile pour le sodium. Il faut déduire cette valeur des autres.
L'oxygène est un gaz dissous; on peut le mesurer grâce à un appareil, l'oxymètre. On l'exprime souvent en mg/l ou en poucentage par rapport à la saturation. La mesure est alors toujours accompagnée de la température de la mesure (ex: Température 15°C, O2 90% de saturation) car la valeur de saturation varie en fonction de celle-ci ([O2]sat.mg/l=468/(31,6+t) relation empirique valable entre 0 et 30 °C)
Les unités de dureté (TH et TAC) sont nombreuses, souvent archaïques, les meilleurs sont les mg/l d'ion (mg/l CaCO3 = très archaïque) ou les méq/l d'ion. Seuls les méq/l permettent de comparer et d'additionner les résultats de différents ions. Les degrés français et allemands sont utiles pour les valeurs comprenant plusieurs ions tel le TH. Sur les bouteilles d'eau, l'analyse ionique est souvent donnée en mg/l d'ion. Voici deux tableaux pour vous permettre de jongler avec les différentes unités.
Tableau 4: Facteurs de conversion des unités de dureté de l'eau
|
°Fra |
°All |
°GB |
mg/l CaCO3 |
mmole/l ion++ |
méq/l |
|
|
°Fra |
1 |
0,560 |
0,702 |
10 |
0,100 |
0,200 |
|
°All |
1,780 |
1 |
1,250 |
17,800 |
0,180 |
0,357 |
|
°GB |
1,430 |
0,798 |
1 |
14,300 |
0,140 |
0,285 |
|
mg/l CaCO3 |
0,10 |
0,056 |
0,0702 |
1 |
0,010 |
0,020 |
|
mmole/l ion++ |
10 |
5,60 |
7,020 |
100 |
1 |
2 |
|
méq/l |
5 |
2,800 |
3,510 |
50 |
0,500 |
1 |
Tableau 5: Facteurs de conversions des méq/l vers les mg/l (ou ppm) pour les principaux ions
|
Ions |
Facteur x éq=g |
|
Ca++ |
20,040 |
|
Mg++ |
12,153 |
|
Na+ |
22,990 |
|
K+ |
39,098 |
|
HCO3- |
61,017 |
|
CO3-- |
30,005 |
|
Cl- |
35,453 |
|
SO4-- |
48,029 |
|
NO3- |
62,005 |