Parlez-moi de vos débuts...
Guizmo : On est autoproduits depuis le début. On a commencé par une cassette que Bibou a produite à tous les niveaux, c'est-à-dire que c'est lui qui l'a enregistrée, c'est lui qui s'est occupé de la confection, de la pochette, de tout, quoi... Nous, on était un peu à côté de nos pompes à ce moment-là, lui avait vraiment envie de faire quelque chose avec nous, c'était fin 96.
Cette cassette, on est allés la vendre dans la rue, on a fait une tournée en Vendée, on a joué dans les bars, un peu partout là où on nous invitait à jouer, là où on s'invitait nous-mêmes... et ça a très bien fonctionné : la cassette a bien voyagé, on en a vendu près de 1500... On a fait trois tirages de 500 cassettes en l'espace de huit mois, c'est allé très vite. Il n'y avait que six titres sur cette cassette, alors que les gens qui venaient au concert savaient qu'on en avait quinze, donc ils nous ont fait chier pour qu'on fasse un disque... Donc, on en a fait un très rapidement, suite à la cassette, avec un 8 pistes. On a enregistré live dans un caf' conc' en Bretagne, puis dans notre MJC, à Fresnes... c'est là que Tryo a fait son premier concert.
Et le disque, on en a fait 3000 exemplaires en se disant qu'avec ça on arriverait peut-être à être intermittents un jour, et à en faire un deuxième... et puis c'est parti ! On a décidé de continuer comme ça. On avait une structure associative, l'association Tryo... il s'est trouvé qu'on a vendu beaucoup de disques, qu'on a commencé à toucher de l'argent. Il a fallu s'organiser, on a donc monté une boîte de production qui s'appelle Salut Ô Productions ainsi qu'une boîte d'édition qui s'appelle Salut Ô Editions, liées à un titre du premier album qui s'appelle Salut Ô.
On voulait que tout ce qui concerne l'artistique, le visuel, la scène, les droits d'auteur, tout ce qui vient de nous reste lié à Tryo. Ça a dégagé sur notre deuxième album, et puis sur La Rue Kétanou, qui est la première production de Salut Ô prod. C'est des gens qu'on a rencontrés il y a quelques années, avec qui il s'est passé plein de choses...

Comment avez-vous attiré l'attention de Sony Music ?
Guizmo : A un moment donné, toutes les maisons de disques se sont réveillées. Ce qui a attiré l'attention de Sony sur nous, c'est les 15 000 disques qu'on avait mis dans les bacs, tous seuls comme des grands, on était dans la moitié des FNAC en France sans qu'une maison de disques ait fait quelque boulot que ce soit sur nous. Donc là, ça s'est réveillé et on a rencontré Patricia Bonnetaud dans un festival hard core, et elle est tombée sur nous un peu par hasard. C'est vraiment une fan des groupes de scène et elle a découvert Tryo en dehors du disque, je pense qu'elle a vraiment flashé et puis d'autres nous ont suivi. Mais on a pris beaucoup de temps : entre la première maison de disques qu'on a vue et la signature, on a mis plusieurs mois... elle est arrivée en juillet, on a signé en décembre.
On a vu beaucoup de gens, on a été très méfiants, on avait très peur de la maison de disques, de la multinationale, du système... on a pris le temps d'avoir un bon contrat de licence, de se sentir tranquilles et Yelen était le label qui correspondait le mieux à la manière dont on voulait promouvoir notre album, c'est-à-dire par la scène, par le fanzine, par la radio locale. On sait que quand on va venir jouer à Lyon, par exemple, on aura des gens du terrain et pas une promo qui ne nous correspond pas, ou des gens qui vont venir nous poser des questions trop débiles !

Manu : Le but logique de la maneuvre étant bien sûr d'être libre artistiquement. Il n'y a rien de pire qu'un artiste qui n'est pas libre. Un artiste qui n'est pas libre est un artiste mort.

Alors quel bilan tirez-vous de l'autoproduction d'une part, et de votre collaboration avec Yelen d'autre part ?
Mali : J'ai envie de dire qu'en étant autoproduit, on peut le rester et avoir une démarche au sein d'une multinationale. Nous, la première chose qui nous a motivés, c'est qu'on a eu l'impression qu'on n'avait plus le choix du point de vue de la distribution... On avait vendu 15 000 CD, on était dans plein de FNAC, on se retrouvait nous-mêmes à faire des cartons comme des oufs ! Au bout d'un moment, on s'est dit qu'on n'était pas distributeurs et qu'il fallait absolument qu'on en trouve un, qu'on passe le relai. Donc, du point de vue de la distribution, on est très contents d'être dans une multinationale, ça se passe très bien... Il se trouve qu'on est dans un label qui nous comprend, qui est tout de même atypique, qui prouve aussi qu'on peut aujourd'hui être dans une maison de disques sans forcément rentrer dans le culte de l'image, de la promotion habituelle, dans les chemins tout tracés, de Drucker... C'est la preuve que c'est possible, voilà ce que j'ai envie de dire aux gens.
Bon, il faut être hyper-méfiant. Il se trouve qu'on est chez Yelen, donc c'est comme ça qu'on a vécu les choses. On aurait été dans un autre label, ça aurait été complètement différent, il faut donc rester vigilant mais je pense qu'il est possible d'utiliser véritablement la multinationale.

Guizmo : Je pense que quand ça fait 10 ans que tu fais de la musique et que tu en arrives au contrat, il y a un regard très important à avoir sur soi : Pourquoi on fait ça ? Est-ce que c'est pour vendre des disques, ou alors pour toucher les gens ? Moi, le premier truc que j'ai fait le lendemain de la sortie du disque, c'était d'aller vérifier dans le Super-U près de chez moi, voir si le disque y était, voir si la machine Sony était si efficace que ça... et boum, je tombe sur le disque à moins de 100 balles ! Donc, ça c'est un truc super, ça a permis à beaucoup de gens de découvrir Tryo... après, il y a la façon dont tu vas porter l'album, c'est tout autre chose. Dans le disque il y a un fond, que les gens ont envie de retrouver, puis sur scène il vont voir la forme. Et ils n'ont pas envie d'être déçus. Je pense qu'ils se sentiraient trahis s'ils nous voyaient chez Drucker. Et nous pareil ! Moi, je me sentirais sale... je ne suis pas là pour vendre des disques, je suis là pour chanter dans les salles, pour faire le con avec les gens...

Votre site Internet http://www.tryo.com existe depuis quand ?
Guizmo : Il existe depuis deux ans. Ça a pas mal évolué et justement, par rapport à Sony, on est restés complètement libres sur notre site. Ça a été une négociation de longue haleine, mais c'est notre site, il n'y a pas de pub dessus, ça nous appartient, et on y présente des groupes, il y a une Chatroom, une page des assos, des liens avec d'autres sites... et puis ça va être amené à évoluer, il y aura des tablatures, avec des dessinateurs de BD, etc.

Pourquoi le Net ?
Guizmo : Parce qu'on est comme tout le monde, on est tombés sur le Net ! Pendant tout le début de Tryo, on communiquait nos concerts avec une ligne téléphonique, qui existe encore d'ailleurs... et pour nous, le Net c'était une façon de rester près de notre public et de leur communiquer le plus rapidement possible les choses sans passer encore une fois par d'autres gens que nous-mêmes... tu peux travailler ton image, tu peux travailler ce que tu as envie de donner aux gens... c'est vraiment un super moyen de tisser une belle toile. Il y a d'autres groupes qui sont en train de monter leur site, on communique beaucoup et je pense que dans peu de temps on aura une belle toile d'araignée de pas mal de groupes qui militent dans une certaine démarche artistique...

Et Sony n'a pas essayé de mettre la main dessus ?
Guizmo : Si, bien sûr !

Mali : Pour tout dire, Sony a été un peu en retard sur le truc. A l'époque où on a signé, ils ont voulu avoir le site, mais nous on ne voulait pas et ils n'ont pas plus insisté que ça... parce qu'ils savaient très bien qu'on n'allait pas le lâcher. Si ça arrivait maintenant, je pense pas qu'il se passerait la même chose. En un an et demi, pas mal de choses ont bougé... Par exemple, on est en pleine négociation du contrat de La Rue Kétanou, qui va être en licence chez Yelen mais produit par Salut Ô productions, et il se trouve que le site internet de La Rue Kétanou est déjà un vrai sujet de discussion, alors qu'il n'existe pas encore !

Guizmo : Ils savent qu'il y a un potentiel énorme et une autonomie évidente qui peut se lier au site Internet. Ça les fait flipper, parce que jusqu'à maintenant ils pouvaient contrôler les groupes avec leur petit pouvoir, en mettant leurs disques dans les tous bacs le même jour. Mais nous, on va peut-être bientôt pouvoir être chez les gens en 10 minutes avec notre disque directement sans passer par eux ! Donc, forcément ils flippent !

Mali : Bon, ne le répète pas, mais tout le nouvel album est déjà sur Napster ! Alors, ne l'achetez pas ! Avant même qu'il sorte, il y avait deux versions live sur Napster. Moi, j'y suis allé il y a deux jours, j'ai halluciné complètement !... et j'ai fait comme tout le monde !

Justement, Napster est en train de mourir. C'est tant mieux ou tant pis ?
Guizmo : Je trouve qu'on fait tout un tintouin sur le Net, et tout... mais moi, j'ai 500 ou 600 cassettes chez moi ! Pendant dix ans de ma vie, je n'avais pas les moyens de m'acheter des disques, j'allais chez Machin me copier l'album, et c'était normal. Le Net arrive et d'un coup, on ne peut plus se refiler de morceaux sans que ce soit la catastrophe. Moi, je suis super-content, tant que les gens ne "businessent" pas sur notre dos ! Un groupe a besoin de vivre.
Alors, qu'un mec télécharge des morceaux gratos sur Napster, ça ne me dérange pas. Ce qui me fait chier, c'est qu'un mec vienne enregistrer 6 titres en concert et les vende 60 balles le lendemain, des nouveaux morceaux qui ne sont même pas encore sortis... des fois tu tombes sur des versions, tu dis merde ! On en a, des lives, à la limite, on lui en file une !
Mais en même temps, c'est chouette que les gens se refilent une chanson. Qu'est-ce qu'il y a de plus beau pour quelqu'un qui a écrit une chanson que de la voir se promener ?... Alors pour le reste, je m'en fous ! Moi, je bouffais des pâtes et des oignons mais j'étais heureux de chanter quand j'ai commencé à faire de la zique, donc aujourd'hui, vendre 100 000 albums de moins ! C'est aussi pour ça qu'on ne fera pas de clips, c'est pour les faire chier ! Donc si les gens veulent s'enfiler 100 000 albums sans les acheter et qu'ils n'ont pas les ronds, c'est qu'ils n'ont pas les ronds ! Moi, je respecte les gens qui n'ont pas de thunes et qui aiment la musique, j'en ai fait partie suffisamment longtemps ! Maintenant, je peux me permettre d'acheter des disques, mais il y en a que je n'achèterai jamais. Je préfère aller les gauler chez Sony, par exemple ! (rires)

Vous auriez un conseil à donner aux autoproduits qui voudraient se lancer dans une aventure comme la vôtre ?
Guizmo : Je ne parle pas de ceux qui vont tapiner les maisons de disques, excuse-moi l'expression mais c'est un peu ça, ils ont leur truc et ils comptent directement sur une maison de disques pour y arriver... non, là je m'adresse aux mecs qui sont dans l'autoproduction, ceux qui passent par la scène, les bars et qui finissent par être rattrappés par une maison de disques, ça nous est arrivé à nous, ça arrivera à plein d'autres... Ce que j'aurais à dire à ces groupes en marge d'être distribués, c'est : "Faites gaffe au nombre d'albums que vous allez leur donner, faites gaffe à votre site Internet !" Parce que ça évolue beaucoup... et essayez de gérer votre baraque le mieux possible, et de toute façon, si vous en êtes déjà là, veillez bien à votre album, l'argent qui peut en découler et à la structure dans laquelle vous allez travailler...

 

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