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Histoire des femmes et des mouvements féministes en Europe

Pilar Ballarin, Margarita. M. Birriel, Candida Martinez, Teresa Ortiz , Université de Grenade (Espagne)

Les femmes et le travail domestique



Dès le début de l'histoire de l'Europe, les activités productives des femmes se sont avérées essentielles pour le maintien et le développement du noyau familial.

La majorité de ces activités étaient des travaux domestiques et se traduisaient par la production d'objets et d'aliments et la reproduction de la force de travail.

La préparation des aliments, la fabrication des vêtements et des instruments de travail, l'approvisionnement en eau, la collecte de bois, la conservation du feu, la garde des animaux domestiques, la vente sur les marchés locaux de produits de la ferme, l'éducation des enfants, la préparation et l'administration de remèdes et de médicaments, le ménage etc. représentent autant de tâches productives sans lesquelles aucun groupe humain ne peut se reproduire ou se développer.

Ces conditions ont des conséquences particulières dans les sociétés précapitalistes où production et parenté sont profondément liées. Dans ces circonstances, la majorité des femmes étaient exploitées, tant dans leur travail que dans leur capacité de reproduction.

Le produit de leur travail et de leur corps était contrôlé par le mari, le père, le tuteur ou le patron. En général, les hommes se chargeaient de la gestion et de l'administration des affaires familiales, grâce au lien marital, parental ou de dépendance, renforcé par leur position publique et politique.

Tout au long de l'histoire, les femmes ont été chargées de maintenir et de reproduire ces unités domestiques par leur travail, leur temps et leurs facultés.

Pourtant, le travail domestique des femmes n'a jamais été considéré comme tel, mais comme une partie fondamentale de leur "vertu". Cette "vertu" a été essentielle pour la famille et pour le bien-être de la "société.

Dans les sociétés anciennes déjà, les premières théories concernant les stéréotypes sexuels présentaient le travail des femmes comme une "vertu" et donc comme une attribution "par nature" des femmes. Il est significatif que les premiers traités sur l'économie définissent clairement les tâches féminines comme étant propres à leur nature. Ces première théories classiques grecques seront reprises par les écrivains romains. Ainsi, Columelle, au premier siècle se fait le porte parole de ce courant de pensée:

« ... la nature a axé le travail de la femme sur les tâches domestiques, et celui du mari sur les exercices extérieurs... Presque tout le travail domestique a été spécifique aux femmes, comme si les pères de familles, en revenant chez eux pour se reposer des affaires extérieures, rejetaient les tâches ménagères... La femme... s'efforçait d'augmenter et d'améliorer avec toute son attention les biens de son mari... tous les deux collaborant à faire fructifier le bien commun, de sorte que la précision de la femme pour effectuer les tâches du foyer soit à la hauteur de la malice du mari pour traiter les affaires extérieures ». (Columela, De re rustica, 12, préface).

Et cette précision des femmes dans l'exercice de "leurs tâches" était non seulement considérée comme une contribution au bon fonctionnement de l'unité domestique, mais également de l'ensemble de la communauté. Ce qui fit dire à Aristote au sujet de la politique :

« le droit des femmes va également à l'encontre du régime et du bien-être de la ville, car de la même manière que le foyer se compose de l'homme et de la femme, la ville doit être considérée comme divisée en deux parties à peu près égales: les hommes et les femmes; de sorte que dans les régimes où la condition des femmes est mauvaise, il faudra considérer que la moitié de la ville vit sans loi... » (Aristote, La politique II, 1269-1270).

Au cours des temps, le travail domestique des femmes a été régi par ces deux points de vue. D'une part, il était considéré comme un travail épuisant et non reconnu, et donc incapable d'apporter un prestige social et politique. D'autre part, on vantait les mérites de ce travail qui était attribué aux femmes en raison de leur "nature" propre, et le prestige des femmes était lié à leur bonne reproduction.

A toutes les époques et dans tous les pays d'Europe, nous retrouvons des témoignages de cette double idéologie. Les discours sur les vertus des femmes abordait principalement le thème du foyer. L'espagnol Fray Luis de León (XVIème siècle) déclare dans La mariée parfaite que "elle doit rester chez elle et doit toujours être présente dans tous les recoins de la maison.. ses pieds servent à parcourir tous les recoins ...et non... à parcourir les champs et les rues".

Des points de vue similaires sont exprimés à l'époque de la Réforme. Pour Luther, "une femme pieuse et craignant Dieu est un rare bénéfice... Elle réjouit son mari. Elle travaille le lin et la soie, elle aime se servir de ses mains, elle gagne sa vie à la maison. Elle se lève tôt le matin... la nuit ne diminue pas ses facultés. Ménage et travail sont ses trésors". Calvin le dit de façon plus claire et plus actuelle "l'homme au bureau et la femme à la cuisine". (Anderson et Zinser 1991 : 271-289).

Les discours des femmes sont bien différents. Une femme de Hampshire, en 1739, décrit sa vie domestique après sa journée de lavandière:

« ..nos tâches domestiques se succèdent de façon incessante ; pour votre arrivée dans le foyer nous tentons de terminer notre travail : nous rangeons la maison, cuisons dans la casserole du lard et des brioches, nous préparons les chambres et nourrissons les cochons; puis nous attendons devant la porte pour vous voir arriver et nous mettons la table pour votre dîner. Le matin suivant nous nous occupons tôt de vous, nous habillons les enfants, nous leur donnons à manger, reprisons leurs vêtements ... »

Les femmes et le travail en milieu rural

Le travail agricole est souvent apparu comme un prolongement du travail domestique, et il était donc attribué aux femmes par "nature".

Pourtant, les travaux agricoles des paysans n'étant pas considérés comme des activités domestiques, il est intéressant d'observer la contribution des femmes aux travaux de l'agriculture présente dans toutes les sociétés européennes à toutes les époques.

Une ferme sans femme est inconcevable. Aucun homme ne peut se charger de l'exploitation s'il n'a pas de femmes chez lui. Dans les premiers textes portant sur l'agriculture au VIIème siècle avant J.C., on note déjà qu'un agriculteur doit avoir un bon boeuf et une femme.

Les femmes paysannes constituent une partie essentielle de la population féminine depuis l'Antiquité jusqu'au XIXème siècle, et dans certaines régions d'Europe jusqu'au milieu du XXème siècle.

Elles sont les filles et les femmes des petits paysans, serfs, laboureurs ou journaliers. Mais elles sont aussi esclaves, dans les sociétés où les esclaves travaillent la terre, et journalières là où on emploie le travail salarié peu cher. Le travail de ces femmes est dur et implique tous types de travaux agricoles. Elles sèment, sarclent, fauchent, vendangent et récoltent les olives, préparent et entretiennent les outils de travail; s'occupent des potagers et du bétail; traient les chèvres et les vaches et tondent les moutons; elles s'occupent des volailles; participent à l'élaboration du vin, de la bière et de l'huile; elles préparent la graisse utilisée dans certaines sociétés pour la lumière ou comme aliment remplaçant l'huile. Elles participent également aux tâches liées à la préparation et conservation des produits : s'occuper du grain, le moudre; mettre en conserve les produits de printemps et d'été, etc. Une servante de l'Angleterre rurale du XIVème siècle se plaint de sa situation en ces termes:

« Je dois apprendre à filer, ratisser, carder, tisser, laver les lapins et, élaborer manuellement des boissons, surveiller le four, faire du malt, moissonner, entasser les fagots, désherber, traire, alimenter les cochons et laver leurs porcheries.. » (Hanawalt 1986 162).

C'est précisément cet aspect productif qui est pris en compte pour définir les qualités requises pour les femmes à la tête d'une ferme. Cette femme doit être jeune, mais pas trop, et avoir une santé robuste pour résister aux jours maigres et aux autres travaux.

En effet, dans les mariages ou les unions entre paysans, les capacités des femmes à participer au travail sont plus appréciées que d'autres critères d'ordre personnel ou affectif. Les autres qualités requises vont dans le même sens.

La femme ne doit être ni laide ni belle, pour ne pas distraire son mari des tâches productives, elle ne doit être ni gloutonne, ni fainéante, ni superstitieuse ou attirée par les hommes. La bonne condition physique des femmes était essentielle pour affronter les nombreuses activités dont elles devaient s'occuper toute l'année.

L'importance économique des femmes dans le monde rural explique que depuis l'Antiquité, certains livres sur "l'agriculture" consacrent des chapitres entiers à détailler les devoirs des femmes à la tête du foyer, tant pour les tâches à l'année que saisonnières. (Martinez Lopez 1994 : 12-23).

Ainsi, quand la terre sera disposée à offrir ses fruits, les femmes devront être prêtes à en extraire la plus forte rentabilité. Au printemps, quand la terre n'est pas encore dans la période de production maximale, elles prépareront les pots pour conserver les légumes, elles récolteront et prépareront les herbes aromatiques pour les assaisonnements, elles prépareront le saumure fort, le vinaigre de vin, et commenceront à mettre en conserve les primeurs, comme l'assaisonnement des salades, etc. Pendant l'été, le meilleur moment pour la récolte des céréales, des fruits et des légumes, l'activité des femmes s'intensifiera avec la préparation, l'assaisonnement et la conservation d'oignons, de poires et de prunes; elles sécheront les poires et les pommes, les figues et les sorbes pour l'hiver; elles presseront les raisins, feront du vinaigre de figue, etc.

Mais parmi tous ces travaux, il faut souligner l'importance des vendanges. Columelle déclare que " nous ne cesserons d'éduquer la femme au foyer pour qu'elle sache qu'elle est chargée de tout ce qui se fait à la maison en relation avec les vendanges", et elle devra en plus diriger des activités telles que: préparer des paniers et corbeilles, préparer les instruments, laver les puits, presses, pressoirs, récipients et la cave: "pendant les vendanges, la femme à la maison ne s'éloigne pas de la presse ni de la cave à vin, pour que ceux qui sortent le moût le fassent soigneusement et proprement, de telle sorte que le voleur n'ait pas l'occasion de dérober une part de ce bien". Pendant tout le Moyen-Âge, nous retrouvons la main d'oeuvre féminine travaillant dans les vignobles en Italie, en France ou en Espagne. "Après les vendanges de l'automne, viennent les préparations des fruits d'automne, lesquelles occupent l'attention de la femme au foyer...", y compris la conservation des coings, des poires, des pommes, la préparation des olives vertes ou des grenades. Toutes ces tâches étaient indispensables pour que l'unité domestique ait un régime alimentaire varié et équilibré pendant toute l'année. Enfin, "...arrive le froid de l'hiver et la collecte des olives demande l'attention de la femme au même titre que les vendanges..." avec des préoccupations et des tâches similaires. (Columela, De re rustica XII)

Les femmes nordiques ont participé à ces activités productives. En Finlande, la production agricole était également basée sur la culture de céréales, de lait et sur l'économie forestière.

À un degré inférieur, nous retrouvons dans tous les pays et à toutes les époques des situations d'unités agricoles dirigées par des femmes seules, après les guerres ou le décès du mari. Hormis celles appartenant aux classes sociales favorisées, les femmes vivent souvent dans la pauvreté et affrontent le travail avec de piètres ressources. Ce couplet d'une paysanne russe du XIXème siècle en est un bon exemple,

« Et maintenant que la guerre est terminée, je reste seule en vie. Je suis le cheval, le boeuf, l'épouse, l'homme et la grange ». (Cité dans Anderson et Zinser 1991 : 143).

Les femmes contribuent ainsi de façon significative à l'économie domestique. L'économie du milieu rural serait même inconcevable sans elles. Si le cycle de production de la terre est important, le processus annuel d'élaboration et de transformation des produits reste essentiel pour toute unité domestique. L'équilibre alimentaire, et par conséquent, la reproduction du groupe en dépendent en grande partie. La division sexuée du travail, dans ce cas considérée comme naturelle, était fondamentale pour reproduire le modèle économique

Le travail salarié féminin

Bien que l'histoire traditionnelle ait toujours enfermé les femmes dans les murs de la maison, elles ont néanmoins eu une présence active dans les villes. Les femmes ont travaillé dans la ville depuis son origine même si les villes n'ont pas eu la même importance dans toute l'Europe. En effet, les pays nordiques, en particulier la Finlande et la Norvège, ont toujours gardé une forte activité agricole. La première ville représentée par les fresques mycéniennes montrait des femmes porteuses d'eau.

Depuis ce temps, la majorité des femmes, celles des classes moyennes et modestes, ont occupé les rues, les places et autres centres des villes pour y travailler. Dans les villes européennes, aussi bien dans l'Antiquité qu'au Moyen-Âge et jusqu'au XXème siècle, certains lieux étaient fréquentés en majorité par les femmes et sont devenus des espaces de sociabilité féminine par excellence.

Il faudrait souligner tout d'abord l'importance des sources, lieu particulièrement lié aux femmes en collectivité. L'approvisionnement en eau est une des tâches réservées aux femmes depuis le début de la vie urbaine. Il faut noter le caractère collectif de l'activité relative à l'eau. La source a la même signification pour les femmes que la place publique pour les hommes, un lieu de rencontres pour échanger des opinions et des informations. C'est un lieu public, en majorité féminin et par conséquent inhérent au travail. Dans le même sens, il faudrait analyser les lavoirs ou les ateliers de filature ou de tissage. (Martinez Lopez 1995a : 14-19).

Alors que les hommes se rencontrent à l'agora, au tribunal, à la mairie ou au casino, la sociabilité féminine est en général liée au travail extérieur qui, en pratique, reste un prolongement du travail domestique, mais qui leur permet de rentrer en contact avec les autres femmes de la ville, de parler et d'échanger informations et sentiments. Le marché constitue un autre espace public lié au travail. Les femmes tiennent des étals de légumes, de volailles, etc. comme des marchandes des produits agricoles qu'elles cultivent, surveillent et préparent. Cette pratique s'est maintenue depuis l'Antiquité et tout au long de l'histoire des villes occidentales. Les marchés, avec des femmes marchandes, clientes, femmes des classes sociales les moins favorisées et, dans certains cas des classes élevées, sont à la fois des lieux de travail et des espaces de rencontre et d'information pour les femmes. (Martinez Lopez 1995b : 41-54).

Mais, outre ces travaux réalisés par les femmes dans les zones urbaines, il faut mentionner tout particulièrement leur présence dans les ateliers artisanaux et dans les activités dérivées, liées au développement des cités médiévales. En Italie, Angleterre, France, Hollande, etc. les femmes animent de nombreuses activités et, certains métiers sont même exclusivement féminins. Le Livre des métiers de Étienne Boileau, au XIIIème siècle, désigne comme métiers féminins ceux utilisant comme matière première la soie et l'or, c'est à dire, deux des matières les plus appréciées et recherchées à l'époque. Les archives de Paris de la fin du XIIIème siècle et du début du XIVème citent quinze métiers exclusivement féminins, dont ceux de batteuses d'or, batteuses de soie, batteuses d'étain, créatrices de chapeaux en or, ourdisseuse, cardeuse, etc. D'autres professions sont considérées comme mixtes comme par exemple la confection du linge blanc. Les métiers auxquels hommes et femmes pouvaient participer à égalité sont nombreux. A Francfort, entre le XIVème et le XVIème siècle, les femmes participaient à 201 types d'activités, elles en monopolisaient 65, étaient majoritaires dans 17 et étaient en nombre égal avec les hommes dans 38 (King 1993 : 91). A Strasbourg, au XVème siècle, les femmes figuraient sur les listes de travail en tant que forgerons, orfèvres, charretières, marchandes de céréales, jardinières, couturières et tonnelières. Plus d'un tiers des 1434 tisserands de la ville sont des femmes. A Gante, au XIVème siècle, les femmes abondent parmi les receveurs, prêteurs, hôteliers, etc. (King 1993 : 93).

Mais, dans de nombreuses villes, la présence féminine dans certains métiers n'était pas appréciée et les femmes se voyaient refuser l'accès à beaucoup de corporations. Ainsi, en Angleterre les femmes n'étaient admises dans une corporation qu'en de rares occasions, généralement quand elles étaient la femme ou la veuve d'un maître artisan. Cependant, dans de nombreuses villes françaises, les femmes ne se contentent pas de travailler mais créent également leurs propres corporations ou corps de métiers qui comptent des apprenties, des ouvrières et des maîtresses ainsi que leurs propres règlements intérieurs. Ces règlements stipulent notamment qu'en cas de problème, les femmes, même mariées, doivent assumer seules toute les responsabilités :

« Toute femme mariée qui exerce un métier en ville, dans lequel son mari n'intervient pas, devra être considérée comme une femme seule pour tout ce qui concerne son travail. Et en cas de querelle, elle devra répondre et assurer sa plaidoirie comme une femme seule, en acceptant la loi et en prenant sa défense devant le Tribunal par une plaidoirie ou un aveu. » (Cité dans Power 1979 : 73-74).

Ce type de règlements se retrouve dans de nombreuses villes européennes, tant françaises, qu'anglaises ou hollandaises.

C'est à partir du XVIème siècle, avec quelques différences selon les pays, que les femmes commencent à occuper d'autres postes que ceux qui leur étaient traditionnellement réservés. Mais, elles sont exclues de certains corps de métiers et rencontrent toujours plus de difficultés pour trouver du travail dans les ateliers. Les conditions de travail des femmes se détérioreront progressivement dans l'Ère Moderne, puisqu'elles ne conserveront que les tâches les plus ingrates, les plus mal payées et les moins prestigieuses. Au XVIIème siècle, les débuts de l'industrialisation ont accentué ces tendances en déplaçant les femmes vers les secteurs productifs les plus marginaux.

Nous allons maintenant examiner l'exercice de la prostitution, une activité qui a occupé un espace public important depuis l'Antiquité et tout au long de l'histoire. Depuis la création des villes, certains lieux sont destinés à l'exercice de la prostitution. Ces quartiers se sont développés en général aux abords des agoras, du forum ou de la place publique. À Athènes, la prostitution s'exerçait près du Céramique, le quartier proche de l'agora; à Rome, près du forum, c'est à dire à proximité des lieux fréquentés par les hommes. Dans les villes médiévales, elle prenait place près des marchés et des lieux de réunion politique. D'autre part, l'organisation de la prostitution est complexe comme le démontre la diversité des logements utilisés pour cet effet, de maisons parfaitement équipées pour une prostitution de "luxe", à des habitacles petits et insalubres des quartiers des prostituées pauvres, ou l'exercice individuel dans les espaces et rues publiques (arches, porches, etc. ).

Nouvel ordre économique et travail des femmes aux XIXème et XXème siècles

Une des conséquences principales du processus d'industrialisation qui se développe, selon les pays européens entre le XVIIIème et le XXème siècle, est la disparition de la famille comme unité de production, la séparation entre travail reproductif et productif et le déplacement du lieu de travail productif du foyer à l'atelier ou à l'usine. Le travail en échange d'un salaire, propre au nouveau système économique, n'a pourtant pas modifié au départ la traditionnelle participation au processus productif de tous les membres de la famille, adultes et enfants, hommes et femmes. (Borderias et alii 1994).

Le nouvel ordre économique a immédiatement créé une ségrégation sexuelle dans le travail. Dans la plupart des cas, les femmes étaient assignées aux tâches reproductives et les hommes se chargeaient des activités productives. Ainsi, la nature même des activités et la rémunération étaient différentes selon les sexes. Au cours du XIXème siècle, les discours des réformateurs sociaux, médecins et législateurs identifiaient le travail féminin à certains emplois et à une main d'oeuvre peu chère. Les relations entre les sexes s'organisent, sanctionnant l'ordre social, qui acquiert ainsi forme et sens (Scott 1993). Dans ce contexte, seules les situations de pénurie de main d'oeuvre masculine (les guerres par exemple) parviennent à bouleverser cette organisation de la société.

À la moitié du XIXème siècle, les arguments de base des auteurs de traités anglais (Adam Smith) et français (Jean Baptiste Say) se rejoignent sur le fait que:

a) Les salaires des hommes doivent être suffisants pour maintenir leur famille, ce qui valorise leur travail et permet à l'homme d'acquérir le statut de créateur de ressources dans la famille et de responsable, en dernier lieu, de la reproduction.

b) Les femmes sont principalement considérées comme des épouses dépendantes de leurs maris travailleurs; on les considère moins productives et comme une main d'oeuvre bon marché. (Scott 1993, Tilly et Scott 1987).

Ce discours est repris par les médecins, éducateurs et législateurs qui identifient la femme idéale à la maîtresse de maison, mère et éducatrice des enfants, très utile en temps d'expansion industrielle où les taux de natalité et mortalité infantile diminuent, les salaires des travailleurs augmentent et le modèle d'économie familiale de consommation s'établit peu à peu. Cet idéal de la femme au foyer est différent selon les pays. Ainsi, en Finlande, (pays rural qui compte un faible pourcentage de population bourgeoise et de classes moyennes) le monde rural estime que la femme doit travailler au foyer mais également dans les champs.

Tout au long du processus d'industrialisation, l'activité productive des femmes n'a pas connu une croissance similaire à celle des hommes, mais elle suit les mêmes variations malgré les différences nationales: élevée au début, dans la phase de transition entre économie domestique et industrielle; elle diminue dans les périodes d'expansion industrielle et augmente à nouveau lorsque le secteur tertiaire se développe.

L'industrie textile est le secteur d'activité qui a accueilli la majorité de la main d'oeuvre féminine du secteur secondaire dans toute l'Europe, bénéficiant ainsi des bas salaires des femmes. Le même phénomène s'est produit en Espagne et en Finlande avec les fabriques de tabac, où les cigarières représentaient la majorité de la main d'oeuvre. En dehors de l'industrie, l'agriculture (surtout sur le continent) et le travail domestique réunissaient la majeure partie de la population active féminine au XIXème siècle. La majorité des travailleuses étaient cependant employées dans des secteurs plus traditionnels: sur les marchés, magasins, vente dans la rue, transport de marchandises, nettoyage, couture, confection de fleurs artificielles, orfèvrerie ou fabrication de vêtements.

En 1861, en Angleterre, premier pays industriel, 40% des femmes employées travaillaient dans le secteur domestique et 20% dans l'industrie textile. En Espagne, en 1860, les proportions étaient similaires pour le secteur domestique. En ce qui concerne l'industrie textile, en 1841, les filatures catalanes employaient autant de femmes que d'hommes (près de 32 000) et 17000 garçons et filles. En Finlande, à la fin du XIXème siècle, 29% de la population active féminine se consacrait aux travaux domestiques et 7% travaillait dans l'industrie. Parmi ces femmes, 46% étaient employées dans le secteur textile et 12% dans les usines de tabac. (Capel 1986, Manninen 1990).

Dans tous les pays européens au XIXème siècle et au début du XXème siècle, les femmes salariées étaient en général jeunes et célibataires. En Finlande par exemple, à la fin du XIXème siècle, 79% des femmes travaillant dans l'industrie étaient célibataires et avaient une moyenne d'âge de 27 à 28 ans. Ce fait n'a pas d'explication unique puisqu'il résulte de plusieurs stratégies féminines, personnelles et familiales. À la fin du XIXème siècle, les conditions de travail dans l'industrie commencent à être réglementées par les entreprises et les États, répondant ainsi tant aux revendications des syndicats qu'aux intérêts économiques de l'industrie elle-même. En Finlande, les ouvrières ont lutté pour réglementer les conditions de travail. Les premières réglementations sur les conditions de travail concernaient les femmes et les enfants, secteur minoritaire de l'activité industrielle, mais toujours communément considérés comme vulnérables et nécessitant une protection. Ces réglementations spéciales étaient fondées sur des raisons physiques, morales, pratiques et politiques. On considérait que les femmes étaient physiologiquement inaptes pour travailler en raison de la fragilité de leur organisme, que le travail nuisait à la capacité de procréation des femmes, les empéchaient de s'occuper de leur famille. On pensait qu'elles risquaient de subir des agressions sexuelles pendant les sorties nocturnes, que le contact au travail avec les hommes leur portait préjudice etc... Par conséquent, cette réglementation concernait divers aspects de la vie des femmes tels que la journée de travail, l'assistance médicale, le remplacement en cas de grossesse, des pauses destinées à l'allaitement et interdisait le travail de nuit. Mais, de façon contradictoire, ces réglementations n'étaient appliquées qu'aux femmes travaillant dans l'industrie et non à celles travaillant dans l'agriculture et le secteur des services qui constituaient les principales sources du travail féminin. Pendant de nombreuses années, les réglementations censées améliorer les conditions des travailleuses, ont en fait servi à cautionner la ségrégation par le sexe et à justifier les différences de rémunération et de statut, toujours inférieures pour les femmes. (Scott 1993, Capel 1986, Nash 1993) (cf. 4.2.2.).

Dans le secteur des services, au début du XXème siècle, on note une évolution du travail domestique vers les emplois à "col blanc" (secrétaires, dactylographes, archivistes, vendeuses de timbres, télégraphistes et téléphonistes, institutrices, infirmières, assistantes sociales...), la plupart étant de nouveaux emplois qui perpétuaient la tradition de l'emploi des femmes salariées à des postes non productifs. En général ces activités étaient créées dès le départ comme des emplois bon marché et donc réservés aux femmes. En France, en 1906, les femmes représentaient 40% de la force de travail de ce secteur. (Tilly et Scott 1989, Manninen 1990, Borderias et alii 1994).

La majeure partie des métiers de "cols blancs" sont occupés par des femmes appartenant aux classes moyennes, groupe social relativement nouveau dans le monde du travail. Bien qu'elles ne constituent qu'une minorité des femmes actives, leur origine sociale et leurs aspirations à l'indépendance économique les différencie des autres femmes. De plus, leur présence est plus menaçante que celle des ouvrières non qualifiées. Ces femmes ont largement inspiré les discours sur la domesticité qui considèrent que les femmes doivent se consacrer à leur famille car l'identité des femmes est selon eux basée sur le statut de mère et d'épouse.

Au delà des limites de ces emplois féminins, depuis la fin du XIXème siècle, un nombre croissant de femmes envisagent l'accès à des secteurs professionnels plus qualifiés, nécessitant une formation universitaire tels que les professions libérales. Au début du XXème siècle, les niveaux croissants de scolarisation, l'augmentation de l'âge du mariage, la situation démographique due aux guerres et le développement des classes moyennes, favorisent l'accès des jeunes femmes aux études supérieures et, par conséquent, à des emplois plus qualifiés et à un meilleur statut social. D'autres facteurs ont également favorisé l'accès au travail: la lutte des femmes pour la participation à la vie publique, leur accès à la citoyenneté, l'essor du capitalisme, le nouveau marché du travail ainsi que l'éducation. Néanmoins, dans ce contexte les postes créés spécialement pour les femmes sont peu nombreux et l'intégration aux professions jusqu'alors masculines se développe. La profession est alors définie comme un type d'occupation nécessitant une période de formation spécifique et un monopole dans l'exercice du travail. Ce monopole est issu de processus historiques plus ou moins longs pendant lesquels le genre, et notamment l'exclusion des femmes, a joué un rôle important en tant que mécanisme de contrôle social.

Une des premières professions nécessitant une formation universitaire à laquelle les femmes accèdent au XIXème siècle est la médecine, malgré les résistances rencontrées dans la majorité des pays européens. (Bonner 1992). La polémique qui s'est développée dans le monde médical a réactualisé le vieux discours scientifique sur l'infériorité des femmes et sur leur incapacité biologique au travail. (Ortiz 1993).

Ceci a sans aucun doute eu un rôle clé dans l'organisation des professions sanitaires et de l'enseignement, deux des secteurs les plus féminisés au XXème siècle après les travaux domestiques. Le secteur de la santé offre un bon exemple des politiques sexuées mises en oeuvre et souligne l'importance de ces politiques dans l'organisation actuelle de la profession, où la ségrégation sexuelle et la discrimination des femmes, officielle ou implicite, sont omniprésentes. (Riska et Wegar 1993).

Sous le terme "professions sanitaires et sociales", nous désignons toutes les professions qui développent une activité liée avec la santé des personnes, comme sage-femme, infirmière, physiothérapeute, médecin, pharmacienne, dentiste ou vétérinaire. Au total, la participation des femmes à ces activités s'est accrue au cours du XXème siècle. Dans les années 1920-1930, les femmes représentaient 70% des employés de ce secteur et ce chiffre n'a cessé d'augmenter jusqu'à aujourd'hui. Mais, comme pour les autres activités salariées, la participation des femmes aux professions sanitaires et sociales est marquée par deux caractéristiques: leur exclusion pendant des siècles des professions les plus qualifiées (médecine, pharmacie, odontologie, médecine vétérinaire) et une ségrégation horizontale du travail pour les autres activités, ségrégation qui les a cantonnées dans des professions considérées comme féminines (infirmière ou sage-femme) mais qui a également créé des domaines réservés dans les professions traditionnellement masculines. On observe, par exemple, dans toute l'Europe une concentration des femmes médecins dans les spécialités telles que pédiatre, laborantine ou médecin généraliste, de sorte que les spécialisations en chirurgie ou cardiologie étaient jusqu'à récemment exclusivement réservées aux hommes. (Ortiz 1987, Riska et Wegar 1993).

Cette politique de discrimination sexuelle a influencé l'identité et la nature même des professions qui étaient classées selon un ordre de valeurs culturelles. Aujourd'hui encore, ces traditions rendent difficiles l'accès des femmes à certaines professions.

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