PROCES POUR SORCELLERIE EN ARDENNES

Walthère JAMAR "Chevron dans le passé

STATISTIQUES CONCERNANT LES SORCIÈRES EXÉCUTÉES A CHEVRON

En octobre 1638 le syndic du Prince Abbé de Stavelot demanda au mayeur de Chevron de lui envoyer la liste des sorcières exécutées à Chevron.

Le mayeur pria donc le greffier de la Cour d'ouvrir le coffre aux archives de la maison forte pour en retirer le renseignement demandé.

Voici le procès-verbal dressé par le greffier :

« Ce jourd'hui 29e d'octobre 1638, le Seigneur de Grimbieville et Grimbiémont lieutenant mayeur de Chevron, nous requérant ouverture du coffre des actes et documents de la justice du dit Chevron, sur certaine requête et apostille lui inthimée de la parte du syndic de Son Altesse Sérénissime et auquel nous avons accordé voir rediger par escrit consécutif tous ceux et celles qui au dit Chevron ont, de l'authorité éminente du mayeur héréditaire du dit lieu, estez incarcérées et exécutées ».

S'ensuivent les noms en l'an 1604.

Première sera : femme Jean le Camus des Forges à Cheveron.

Item Marette, femme Lowet de Habiemont. Du 21e de mars 1605.

Anne, femme Henri Martin, de Nouville, a esté exécutée pour sorcière au dit lieu de Cheveron.

Du 1er de mars 1607.

Maroie, relicte feu Henri le Gallet a esté exécutée pour sorcière au dit Chevron. Item le 17e de mars, au dit Cheveron, devant la maison forte, au susdit 1607, sentence a esté prononcée contre Maroye, femme le grand Léonard des Forges, et icelle a esté exécutée au mesme jour pour sorcière.

Au mesme an que dessus, Marie, relicte de feu Henri de Lincé, a esté exécutée pour sorcière et arsée (brûlée) le 17e de mars au dit lieu de Cheveron.

Item at esté exécutée Jehenne, relicte de feu Jean Wilheame de Cheveron, en l'an que dessus.

Item, en l'an que sus, at esté exécutée pour sorcière Catharinne femme Jean le Jeusne, de Habiemont, ce fut au onzième d'aoûst le dit an.

Il y a encore nombre d'autres exécutées depuis. Par extrait hors du coffre aux registres.

Estoit signé : R. Doutrepont. (Registe Oeuvres 1640- 1652, p. 119)

A cette liste, déjà longue, nous pouvons ajouter les noms suivants résultant de nos recherches dans le dossier des archives relatif aux procès de sorcellerie à Chevron :

LES COMPTES DUN EXÉCUTEUR DES HAUTES OEUVRES DE STAVELOT

M. Ed. Poncelet a publié dans le Bulletin de l'Institut Archéologique Liégeois, t. XXIII, un curieux compte de bourreau, datant de 1753 environ. Ce compte n'est pas spécial à la sorcellerie et concerne des malfaiteurs de droit commun, mais il est intéressant à plus d'un titre et je crois bien faire en en donnant ici un extrait.

Il s'agit des honoraires réclamés par Maître Roch, bourreau de Stavelot, pour avoir appliqué la torture à des malfaiteurs et leur avoir fait subir le dernier supplice. Ces frais de justice étaient à charge du Prince Abbé.
Le compte produit par le bourreau s'élevait à 150 écus 3 escalins et fut examiné par Oger François Dumé, conseiller et procureur général du Prince Abbé de Stavelot qui le réduisit à 118 Riss et écrivit à Joseph Neunheuser, conseiller inspecteur du même prélat, lui demandant s'il pouvait régler ce compte qu'il lui transmettait en même temps. Monsieur Neunheuser répondit à M. Dumé, comme suit :

Monsieur,
Ayez la bonté de compter comme vous est convenu les 118 ris.
Son Altesse y consent.
Ah ! quel douleur de faire pendre à prix d'argent ! Si on pouvait pendre gratis, on pendrait à toute heure du jour !
Bonsoir, Monsieur, nous avons grande compagnie que vous voirez demain.
(signé) J. Neunheuser
.

Ce billet, d'un cynisme déconcertant, nous montre ce Monsieur Neunheuser sous un singulier jour ! Il nous révèle qu'à cette époque, où la peine capitale était appliquée si fréquemment, on en était venu à considérer la mort d'une homme comme chose bien peu importante, et que des ministres du Prince Abbé pouvaient débattre en badinant le coût de l'exécution d'un malheureux. (Cour de Stavelot, farde.)

ENQUETES CONCERNANT DES FEMMES SOUPÇONNÉES DE SORCELLERIE

Il suffisait que le bruit courut qu’une femme avait la réputation d'être sorcière, pour que la Cour de justice de Chevron ordonne une enquête à laquelle comparaissaient de nombreux témoins cités par elle.
Leurs dépositions révèlent que des faits ne sortant pas de l'ordre naturel étaient interprétés comme actes de sorcellerie grâce à l'état d'esprit qui régnait alors et à l'imagination morbide de ces témoins.
Nous en donnerons quelques exemples.

En 1607, Magritte, femme Gille de Creppe, demeurant à Chevron derrière l'église et réputée pour sa beauté, fut soupçonnée d'être sorcière :

Anne, relicte Antoine Savary, âgée de 36 ans, dépose sous la foi du serment d'avoir ouï dire que Magritte, femme Gille de Creppe, était sorcière et se rendait aux danses des sorcières, emportée par le diable.

Jehenne, relicte Servais, dépose qu'un jour étant dans son cortil, où étaient ses brebis, survint Magritte femme Gille de Creppe qui toucha une de ses brebis, laquelle devint incontinent malade et mourut.

Catherine, femme Henry de Creppe, âgée de 70 ans ou environ, dépose sous serment que passé le terme de trois ans ou environ, alors que l'on exécutait des sorcières à Chevron, survint Magritte femme Gille de Creppe, sortant de sa maison, laquelle dit à la déposante : « j'ai peur que l'on me vienne appréhender ». De quel propos elle fut fort estonnée.

Le sieur Christoffe Jasy, sur sa féauté (serment) examiné, at dit et déposé, que lorsqu'il estoit adjoint avec la Court de justice de Lorcé pour l'affaire des sorcières, passé 2 ou 3 ans, il y avait une femme appelée Jehenne Noël Axy, exécutée pour sorcière.

Le déposant, à raison qu’elle avait accusé deux ou trois femmes du ban de Chevron, se trouvat auprès d'icelle où elle estoit en prison, bien peu avant qu'elle s'en allat mourir, luy disant les propos suivants : « Jehenne, voilà qu'il te faut aller mourir. Je te prie de me dire si tu connais encore d'autres femmes du ban de Chevron réputées sorcières ». Sur quoy luy respondit la dite Jehenne : « oui, il y a encore une belle jeune femme qui demeure par derrière l'église ».

Magritte, espouse à Jean Gille de Bru, examinée par serment, dit que le fils Genon du dit Bru, herdier (berger) de ce lieu, estant au lict, atteint de maladie mortelle, disait qu'il soupçonnait qu'une belle femme luy avait fait ce mal, alors qu'il gardait ses bêtes au pouhon, en bois de Chevron (Sources minérales de Chevron, à Bru).

Jehenne, femme du jeune Pierre de Bru, examinée par serment, dépose qu'estant le dit fils Genon malade à la mort, luy ouï dire qu'il y avait une belle, de derrière l'église de Chevron,

qui l'avait trouvé gardant ses bêtes au dit pouhon et lui avait demandé son chapeau qu'elle frottat avec sa main, et peu après, le dit garçon ayant remis son chapeau, devint malade, et, comme elle pense,

iceluy disait que c'était la femme Gille de Creppe. Et le dit garçon en est mort.

ENQUÊTE CONCERNANT LA FEMME COLLINET DE CHEVRON, RÉPUTÉE SORCIÈRE.
QUESTIONS QUI SERONT POSÉES AUX TÉMOINS A ENTENDRE (1615)

Sera demandé si la femme Henri Collinet de Cheveron n'est famée (réputée) d'estre sorcière.

Sera demandé à la femme Renier Evrard, si la, femme du dit Collinet lui aurait donné quelques «  chiques » que celle-ci apporta à son mari qui battait le blé en la grange de Sire Jean Sommelette (curé de Chevron) , et si son mari ne devint incontinent malade après en avoir mangé, disant qu'il tenait en suspicion absolue que la maladie provenait de, dites chiques mangées, et qu'après longue maladie, alla de vie à trépas.

Sera examinée la femme Gilles Willeaume et lui sera demandé si, un jour passé, la dite femme Collinet n'aurait donné à icelle, ou bien à son enfant, un torteau de pain (gâteau), et estant le dit torteau rompu, ne fut trouvé dedans le dit torteau une halenne (chenille), de mode que la dite femme du dit Johan Willeaume voyant tel méfait, ne dit à la dite femme : « regardez quel torteau vous nous avez donné, il y a telle chose dedans ». Et la dite femme Collinet, voyant son méfait découvert, trouva moyen de reprendre le morceau où la dite halenne estoit, le boutta dans son tablier et le remporta.

Sera demandé à François Huart, si dernièrement, à sa dernière maladie, la femme du dit Collinet ne survint en sa maison, faisant semblant d'emporter un plat pour aller porter des trippes d'un gras porc, et en passant proche du dit François, s'il ne fut touché par la dite femme à un costé et incontinent ne luy prit grand mai au costé auquel elle l'avait touché, et s'il ne croit fermement que la maladie qu'il a eue par après, ne lui estoit causée par le dit attouchement et qu'il s'en serait allé mourir s'il n'eut reçu de la dite femme du pain qui l'at reguéri. (Cette femme, Marguerite Collinet, fut exécutée comme sorcière en 1615)

 

AUTRE ENQUÊTE CONCERNANT DES FEMMES RÉPUTEES SORCIERES (29 août 1616)
QUESTIONS QUI SERONT POSÉES AUX TÉMOINS (EXTRAITS)

Serat examinée sur son serment, la femme Jean Linar et luy sera demandé quelles personnes elle saurait à Chevron ou ailleurs, porter nom ou fame d'estre sorcières ou maqueralles et si elle n'at male suspicion sur quelque femme pour luy avoir fait mourir un enfant avec quelque chaire que icelle femme donnat au dit enfant, dénommant icelle femme.

Anne, servante au Seigneur Rahier, déclarera si au carêrne dernier ou environ, la déposante estante en un lieu appelé « la Picherotte » survint une femme à la fontaine, portant du linge, qui lui demanda de l'assister, et si ce faisant, elle ne fut touchée par derrière par la dite femme, et si au même instant et endroit où elle fut tou- chée, elle ne sentit grande douleur, et si ce mal continua 3 Ou 4 jours Ou si longtemps qu'elle eut recouvre du pain de la dite femme, duquel, aussitôt qu'elle en eut mangé, elle fut guérie.

Sur le même article seront aussi examinés le Seigneur Christophe Rahier et la demoiselle Anne de la Vaulx, son espouse.

ENQUETE CONCERNANT JEAN MALCOUGNEE DE CHEVRON, SOUPCONNE D'AVOIR DES
ACCOINTANCES AVEC LE DIABLE (juin 1626)

Jehenne, fille Bietmé Masir, at déposé avoir ouï dire passé quelques jours, étant à Chevron, par Jean Malcougnée, qu'il ne voulait plus nul bien faire et qu'il voulait aller en enfer manger la soupe avec le diable et que celui-ci tardait bien à le venir quérir quand il le servait si bien.

Lesquels propos il a débouché en sa maison propre, estante elle seule auprès de lui.

Elle dit aussi avoir entendu le dit Malcougnée menacer les personnes qui prieraient pour lui, ne voulant pas qu’on le fit, car il était damné.

Jehenne, épouse à Jean Gilles Massot dépose que, à raison de certain différent existant entre Jean Malcougnée et ses frères et soeurs, elle a entendu celui-ci déclarer qu'il ferait en sotte que leur jardin joindant sa maison ne porterait plus aucun fruit et qu’il irait chercher pour cela de l'onguent chez un apothicaire à Liège. Et que depuis telles paroles et vantise le dit jardin n'a plus porté aucun fruit.

La même déclare aussi avoir souventes fois entendu le dit Jean Malcougnée maugréer, étant seul en sa maison, ou parmi les chemins, jurant et blasphémant comme s'il y eut grande compagnie auprès de luy.

Anne, fille Bartholomé Masir, dépose avoir entendu Jean Malcougnée dire qu'il maudissait et vouait au diable l'église Notre Dame de Dieupart, la Vierge et tout le résidu parce qu'il avait perdu sa bourse en cette église.