Lorsqu’ils sentaient la fin proche, nos vieux mettaient « leurs affaires en ordre » et attendaient paisiblement l’heure du grand passage. Quand celle-ci était imminente, ils demandaient qu’on aille chercher le curé pour mettre leur âme en accord avec Dieu.

Enfant, au début des années 50, j’ai de nombreuses fois accompagné le curé, porter les derniers sacrements à un mourant. Ces instants, restés gravés dans ma mémoire, ont été mes premiers contacts avec la mort. Ils ne m’ont pourtant pas laissé des souvenirs de tristesse et des déchirements extrêmes.

A cette époque encore, la mort était familière. On mourrait chez soi, dans son cadre de vie, entouré des siens, sachant que l’oeuvre entamée serait poursuivie par ceux qui restaient.

De nos jours, la mort est hideuse et évacuée autant que possible. La plupart du temps, elle trouve refuge dans ces casernes appelées « hôpitaux », ces salons feutrés dénommés « funerarium » ou encore dans ces entreprises à grand rapport que sont les « homes pour vieux » !

La mort était annoncée aux alentours par la sonnerie du glas et selon les régions, les variétés du rythme, le son, le nombre de coups renseignaient déjà largement sur l’identité du défunt.

Au domicile du défunt, toute une série de rites se mettaient en place : le travail s’arrêtait, on dételait boeufs et chevaux, les glaces étaient voilées (pour ne pas que l’âme y voit son reflet), on vidait l’eau de tous les récipients (pour ne pas que l’âme puisse s’y noyer), on se gardait de balayer la pièce (de peur de balayer l’âme du mort), on plaçait un voile sur la ruche si l’on possédait des abeilles (les « mouches » ont toujours bénéficié d’une attention spéciale ; en plus du miel, elle procuraient la cire dont on faisait les cierges), on arrêtait le balancier des horloges (j’en ai été témoin à la mort de mon grand-père en 1966 !)…

Au pied du lit du défunt, un récipient contenant l’eau bénite que l’on s’est procurée à l’église le Samedi Saint, un rameau de buis béni le jour des Rameaux et le cierge que l’on a fait bénir le jour de de la Chandeleur.

L’ensevelissement du mort était très souvent la tâche des femmes et plus particulièrement, des sages-femmes dont on retrouvait ainsi la présence aux deux extrémités de la vie (ma maman, sage-femme, a été appelée à remplir cette fonction à plus d’une reprise).

Le défunt était habillé de ses plus beaux habits, généralement ceux qu’il portait le jour de ses noces et qui avaient été soigneusement conservés à cette fin. Il était roulé dans un linceul tout neuf, provenant du trousseau de la mariée.

Le soir, une veillée de prières se tenait où litanies alternaient avec narration de souvenirs relatifs au disparu et où la franche gaieté n’était pas toujours absente.

Notons que durant les périodes où les épidémies ravageaient villes et campagnes, l’inhumation devait se dérouler aussi rapidement que les baptêmes, l’après-midi pour un décès du matin, sinon le lendemain.

En fonction de la distance qui séparait le domicile de l’église, le transport du défunt se faisait par porteurs ou sur un char tiré par un boeuf ou un cheval.

L’office des morts accompli, l’inhumation se faisait au cimetière, à même la terre dans un trou creusé la veille par le fossoyeur.


Enterrement en pays wallon
Musée provincial Félicien Rops, Namur

Les nobles et autres gens de qualité avaient le privilège d’être inhumés sous le sol même de l’église. En témoignent les nombreuses dalles funéraires que l’on trouve dans bien de vieilles églises ou chapelles. Patinées et usées par les passages répétés des fidèles, elles furent généralement scellées dans les murs de l’église lors des différentes restaurations de celle-ci. Pour les personnages les plus importants et les membres éminents du clergé, c’était carrément d’imposants édifice en pierre recouverts d’un « gisant » qui étaient érigés en un endroit de l’église. Voir mon texte relatif à la Chapelle Ste-Anne des Pouhons

Quant aux plus humbles, ils n’étaient pas bien loin puisque jadis, les cimetières jouxtaient les églises dont ils formaient souvent une espèce d’enceinte. On trouve encore trace de nombreux anciens cimetières entourant l’église, elle-même située au coeur du village.

Les conséquences hygiéniques de ces pratiques étaient évidentes et au bout d’un certain temps, les voisinages de certains cimetières devinrent pestilentiels, sans compter les suintements viciés que l’on pouvait fréquemment observer.

A la fin du XVIIIe siècle, les autorités en prirent conscience et envisagèrent l’implantation de nouveaux cimetières en dehors des agglomérations et d’en protéger l’accès en les ceignant de murs d’enceinte. Cela ne se passa pas toujours sans susciter l’opposition des populations et du clergé.


A ce sujet, des incidents se déroulèrent à Caullery, petit village du Nord de la France, en 1883 :

Quelques habitants de Caullery doivent encore avoir le souvenir du vieux cimetière qui dressait, au milieu de la place verte, sa butte toute embroussaillée d’arbustes, sapins, sureaux, ormeaux et de touffes d’orties qui masquaient les pierres ou les croix de fer branlantes, marquant l’emplacement des tombes délaissées.

Limité par des débris de palissages et par deux ruelles qui permettaient d’en faire le tour, l’une longeant la propriété Grière-Ramette, auparavant Henry Bourlet, l’autre cotoyant la grange et les étables de l’ancienne ferme de Jean-Baptiste Thelliez, le cimetière avait sa porte d’entrée en gradin, vers la grand’rue. …

Sa translation n’eut lieu que vers 1883. Elle fut décidée à la suite d’un incident qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques.

On sait que, dans presque tous les cimetières de France, se trouvait à l’écart un bout de terrain où l’on enterrait les gens qui mouraient après avoir refusé les derniers sacrements, les suicidés et les non-catholiques qu’il ne convenait pas de mettre en terre sainte ou bénite.

C’était le fait pour le vieux cimetière de Caullery et c’est ce qui en accéléra peut-être sa translation dans un autre terrain situé en dehors de l’agglomération et qui est dans le cimetière actuel. Vers 1880, le gouvernement avait décidé de faire cesser cette discrimination, mais lorsque le samedi 2 décembre 1882 on enterra dans le cimetière un enfant protestant âgé de quinze jours, ce fut presque une révolution qui éclata dans la commune. Le maire dut faire appel aux gendarmes pour réprimer cette petite émeute, " des mères de famille furent arrêtées, un homme aussi qui fut reconnu comme le plus coupable ".

Tout cela fit hâter la translation en un autre terrain et suscita quelque animosité entre habitants. Mais le souvenir, maintenant, peut en être évoqué par les descendants des adversaires du temps, qui se sont alliés par mariage…


Enterrement d'un enfant (© Bib. Arts Déco. - Paris)


D’un relevé des décès dans la mayeurie de Lierneux au cours des années 1785 à 1791, il ressort que :
  • 38% des décès interviennent avant 20 ans ;
  • 27 % dans la tranche d’âge 20-60 ans ;
  • 34 % après 60 ans (dont 16.5% après 70 ans et 7.5% après 80 ans).
« Une fois franchie la barre périlleuse des vingt ans, ne dirait-on pas que cette population est assurée d'une tranquille longévité ? Il n'empêche que les épidémies, les disettes, les maternités et les guerres vont encore taquiner les survivants. La mort est une compagne quotidienne et cette société n'a garde de l'oublier. La mort est partout présente. Non seulement, on ne s'y dérobe, mais on prétend lui dédier le superflu qu'on se serait peut-être refusé de son vivant.

Parlons de ces stèles de schiste, de ces croix d'occis qui, à partir des années 1730, couvrent les cimetières d'Ardenne ou parsèment les routes.
La symbolique et l'ornementation en sont des plus éloquentes. Ornements floraux ou géométriques empruntés à l'art religieux ou à l'art de cour. Y figurent des symboles antiques comme ceux du soleil et de la lune. Aux côtés de la lune et du soleil : la croix, le calice, l'ostensoir et la tête de mort doucement grimaçante. Invitation à la mort. La mort qu'on entend partager avec les siens et tous ses ancêtres, tous ses descendants, dans le même jardin sacré, sous la même croix grise.

Mais avant, il convient de vivre, de travailler aussi longtemps que le permettra ce pauvre corps ou que le voudront les enfants auxquels on a abandonné le fruit d'une vie de travail contre l'assurance d'être logé et nourri jusqu'à sa dernière heure. Cela étant, le corps en repos, on se tourne vers Dieu, on rédige son testament en ayant soin de laisser les choses en ordre derrière soi ; on recommande son âme à Dieu, à la Vierge Marie, à ses saints patrons ; on donne quelques patars à la fabrique de saint Remacle à Stavelot. Mais surtout l'on fixe le lieu de sa sépulture, le nombre et la fréquence des messes, le montant des aumônes à distribuer le jour de son enterrement… »
« Histoire d’une vallée - La Lienne en Haute-Ardenne », Charles LEESTMANS, Ed. Chauveheid, Stavelot, 1980, p. 289-90


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