Grands maux et petits bobos

Certains voient dans nos sociétés occidentales hyper médicalisées l'une des  causes du mal être d'un nombre croissant de nos congénères. Personnellement, je suis stupéfait de rencontrer de plus en plus de jeunes et de moins jeunes souffrant d'hypocondrie (maladie imaginaire) et d’apprendre que de nombreuses maladies « modernes » auraient une origine psychosomatique. La forte médiatisation actuelle de tout ce qui concerne notre santé n’aurait-elle pas un effet pervers qui n’aurait plus rien à voir avec la prévention ?

Nos ancêtres, quant à eux, n’avaient ni le temps, ni les moyens d’être malades et bien souvent, lorsqu’ils gardaient le lit, c’est que la dernière extrémité n’était pas bien loin.

La première maladie était souvent la dernière pour ces hommes et ces femmes soumis à une sévère sélection naturelle.

Il faut pourtant bien admettre qu’en plus des épidémies dévastatrices, ils devaient endurer bien des maux inhérents aux conditions de vie et d’hygiène de l’époque.

A ceux-là, ils ne pouvaient opposer que prières, neuvaines, invocations aux saints protecteurs ou encore les remèdes « de bonne fame » venus de la nuit des temps.

Remèdes de « bonne fame » et non de « bonne femme » : vient du latin fama = réputation ; d’où fameux, mal famé…

Si l'on ne peut nier que certains remèdes, tisanes, décoctions, onguents et autres cataplasmes dont les secrets venaient de la nuit des temps, n’étaient pas dénués d’efficacité, leur utilisation intempestive et à tout propos ne manquait pas de présenter des dangers certains.

Si toutes ces invocations étaient restées vaines, si tous les remèdes connus n’avaient pu venir à bout du mal, on se résignait à faire appel au « rebouteux », voire au sorcier, ce qui d’ailleurs, n’y changeait pas grand chose, si ce n'est, fort souvent, le risque d'une aggravation du mal.

En effet, les médicastres de l'époque prêteraient le plus souvent à rire si leur incompétence n'accélérait de manière aussi efficace le processus de la maladie et de la mort.

Walther Jamar évoque ce chirurgien de Chevron qui prescrit, en 1666,
un remède à base d'excréments humains pour lutter contre la peste !


«...Prends fiente d'homme de 10 à 12 ans et la faict sécher et après pulveriser, puis en mettre tout au plus haut deux cuillèrées en verre de vin blanc et le donner au patient pour le moins 6 heures après qu'il a eu le mal, et le plustot sera le meilleur. Ceci a esté trouvé véritable en plusieurs personnes, mais il faut y mettre un meu de musc pour oster la puanteur...» ou encore Denis Beauvois, ce médecin de Chevron, qui recommande cet écoeurant remède : Pour faire sortir araignées, poux ou puce hors des oreilles Si c'est une araignée, tiens une mouche bien vive par les ailes ou par les pieds contre l'oreille et au son d'icelle l'araignée viendra ; si c'est un poux ou une puce mets des cheveux du patient dans l'oreille et bientôt ils entreront dans iceux cheveux.

Walther Jamar, "Chevron dans le passé"

Pierre Israel, dans "Lorcé - Histoire d'une communauté rurale", nous dit ceci :

... Est-il vraiment nécessaire d'appeler le médecin quand on sait que la bouse de vache fait mûrir les furoncles, qu'une neuvaine à Ste Geneviève guérit la fièvre lente, qu'il n'y a rien de tel contre l'érysipèle qu'un cataplasme au son de froment, que la corde qui a servi à botteler le buis le dimanche des Rameaux est souveraine contre les foulures et que celui qui veut éviter les maux de dents, s'abstient de travailler le jour de la St Hubert ? D'ailleurs, aucun médecin, aucun chirurgien n'est jamais venu s'établir à Lorcé, encore moins à Chession ou à Targnon. Il y serait mort, peut-être d'ennui, sûrement de misère. Si en 1750, Jean Delvaux s'adresse au chirurgien Denis Beauvois fils pour guérir la gale de son neveu Jean-Jacques Laurent, il s'empresse de le soigner lui-même, pour un mal aux yeux, avec un remède qu'il a acheté chez l'échevin Neuville. Le premier traitement a coûté un florin, le second seulement cinq patars ! La médecine en est aux onguents, aux cataplasmes, aux poudres, aux décoctions. Les malades recourent à une foule de produits qui vont du lard au levain et de l'urine à la toile d'araignée. Les animaux, poux, cloportes, limaces, crapauds, taupes,... payent un lourd tribut à la thérapie populaire et les plantes, davantage encore. Les prières, les invocations, les neuvaines se mêlent à des rites imprégnés de superstition ...

Pierre Israel, "Lorcé - Histoire d'une communauté rurale"

Il faut des malades en bonne santé pour résister à de tels médecins. Aussi de tels remèdes et de tels médecins expliquent-ils la persistance des maladies entretenues par une hygiène déplorable, les carences alimentaires, la mauvaise qualité de l'eau et souvent aussi, par les passages de soldats, vecteurs de maladies
Périodiquement, les maladies contagieuses déciment nos campagnes.

Charles LEESTMANS ("Histoire d'une vallée - La Lienne en Haute-Ardenne")
en relève quelques unes qui frappèrent la région de Lierneux :

...Après la peste de 1636 (qui de juillet à octobre, se déchaîne dans les vallées et sur les hauts-plateaux) et les autres, des épidémies mal définies - on les nomme "fièvres militaires" - mais meurtrières, déciment la vallée de la Lienne. Celle de 1666 naît en Allemagne. Une famille qui en revient est soumise à une stricte quarantaine par la Cour de Lierneux. L'ayant enfreinte, père, mère et enfants sont envoyés aux huttes, à l'écart du village, pour une nouvelle et impitoyable quarantaine. S'ils y dérogent, leur maison sera brûlée...

En 1688, la foire de la Saint-André est supprimée sur l'ordre du Prieur de Stavelot, en raison des risques de contagion qu'entraînent de pareils rassemblements ...

En 1713, tous les voyageurs, venant d'Outre-Rhin ou ayant participé à la foire de Francfort, sont soumis à la quarantaine avant de pouvoir franchir les frontières de la principauté....

En 1720, la même interdiction est prise contre tous les voyageurs venant de France, où règne la contagion à moins qu'ils ne produisent un certificat de bonne santé ; les vagabonds et les mendiants seront expulsés endéans les 48 heures....

A Joubiéval, en 1701, on déplore les effets d'une fièvre communicative qui couche au lit une bonne partie du village...

Plus dangereuse : la dysenterie. Dieudonné Drion, prince-abbé de Stavelot, est saisi de violents maux d'estomac en ce jour de juin 1741 ; il succombe le soir même précédant 800 personnes qui subiront le même sort dans les huit mois...

La même année, en Campine, de violentes épidémies dysentériques sont causées par le passage des troupes.
A Chevron, de septembre à octobre 1781, une épidémie de choléra fait 20 morts ; 33 morts à Lierneux (non compris Sart) durant les mêmes mois...

En 1794-1795, des soldats français blessés sont entassés dans les bâtiments du monastère de Stavelot. Ces malheureux croupissant dans leur pourriture, mal soignés, provoquent une épidémie qui fait d'assez gros ravages dans les populations éprouvées par la disette.
Il s'agit sans doute du typhus qui balaye Verviers vers la même époque...

 

Ce n’est qu’au XIXe siècle que les progrès de la médecine aidant, les premiers médecins commencèrent à s’installer dans les campagnes. Il n’empêche que pour de nombreux campagnards, pendant longtemps encore, ils préféreront se rendre chez le rebouteux plutôt que de faire appel au médecin…

Causes les plus fréquentes des maladies du peuple
De l'utilité de la saignée

SOURCES

  • R. COURTOIS : "Recherches sur la statistique physique, agricole et médicale de la Province de Liège", t.1 & 2, Verviers, 1828
  • S. de LAUNOIS, "A propos du serment des sages-femmes" dans G.S.H.A., n°5 - décembre 1976, pp. 86-87
  • A. de NOUE, "Etudes histoiriques sur l'ancien pays de Stavelot et Malmedy", Liège, 1848
  • Walther JAMAR, "Chevron dans le passé", Liège, 1938
  • Charles LEESTMANS, "Histoire d'une vallée - La Lienne en Haute-Ardenne", Stavelot, 1980
  • Charles LEESTMANS, "La vie quotidienne dans une ferme d'Ardenne en 1878", Vielsalm, 1978
  • L. TORFS, "Faste des calamités publiques", Paris-Tournai, 1859
  • L.F. THOMASSIN, "Mémoire statistique du département de l'Ourthe" (commencé dans le courant de l'année 1806), Liège, 1879.
  • Liste chronologique des édits et ordonnances de la principauté de Stavelot et de Malmedy de 650 à 1793, (Commission royale pour la publication des anciennes lois et ordonnances de la Belgique), Bruxelles, 1852.
  • Antoine Renard (1713-1799) de Lansival, "Livre de raison" : 147 folios, reliés de cuir, format 21 x 33,5 cm - Collection privée, Vielsalm.
  • Archives de l'Etat à Liège : Cour de Justice de Lierneux