Ce texte est extrait du magazine
CITYFOOD de Vancouver, numéro de décembre 1996. Traduction: Frédéric Albert.
28 novembre: nous avons enfin emménagé dans ma nouvelle maison.
Enfin, nous vivons dans la maison la plus intelligente du quartier.
Tout est en réseau. La télé par câble est connectée au
téléphone, qui est connecté à l'ordinateur, qui est connecté au réseau électrique,
à l'électroménager et au système d'alarme.
Tout est piloté depuis une télécommande universelle avec l'interface
la plus intuitive que j'aie jamais vue.
La programmation est un jeu d'enfants. Je me sens totalement branché.
30 novembre: très cool. J'ai programmé le magnétoscope depuis mon
travail, mis en marche le thermostat et allumé les lumières depuis le téléphone de la
voiture, ajusté la température du four pour la pizza.
Quand j'arrive, tout est prêt, aux petits oignons. Peut-être
devrais-je me faire implanter la télécommande directement dans mon corps.
3 décembre: hier, la cuisine a PLANTÉ. Horrible. Au moment où
j'ouvrais la porte du frigo, l'ampoule a claqué.
Tout de suite après, tout s'est arrêté - les lumières, le
micro-ondes, la cafetière - tout.
J'ai soigneusement tout débranché et rebranché. Rien. J'ai appelé
la compagnie du câble - mais pas depuis le téléphone de la cuisine.
Ils m'ont renvoyé vers l'installateur, qui m'a affirmé que c'était
un problème de logiciel.
La compagnie qui s'occupe du logiciel a lancé un télétest via la
processeur de la maison.
Leur expert affirme que c'est un problème dû à l'installateur. Je
m'en fous, je veux ma cuisine !
D'autres coups de téléphone suivent, et d'autres diagnostics.
Il s'avère que le problème vient d'une "gestion d'erreur non
implémentée", à savoir que le réseau n'a jamais vu une panne d'ampoule du
réfrigérateur lorsque la porte de ce réfrigérateur est ouverte.
Le programme de logique floue en a donc déduit qu'il y avait eu une
surtension, et a éteint toute la cuisine. Mais comme le process de gestion des capteurs
avait confirmé l'absence de pic de tension, le gestionnaire de cuisine a perdu les
pédales et n'a pas pu exécuter un redémarrage standard.
Le gars de l'installation me jure que c'était la première fois que
cela arrivait. Rebooter la cuisine a pris plus d'une heure.
7 décembre : les policiers sont pas contents. La maison n'arrête pas
de les appeler à l'aide.
On a fini par trouver que quand la télé ou la chaîne HiFi diffusent
à plus de 25 décibels, cela crée des micro-vibrations qui sont amplifiées quand elles
atteignent la fenêtre.
Quand ces vibrations se mélangent avec des courants d'air, les
capteurs de l'alarme sont activés, et l'ordinateur de la police conclut à une tentative
d'effraction.
Un autre problème est apparu : quand le sous-sol est en mode autotest,
la télécommande n'accepte pas de changer de chaîne sur la télé.
Cela veut dire qu'il faut que je me lève du canapé pour aller changer
de chaîne à la main.
Les gars du logiciel me disent que ce sera corrigé dans la version 2.1
de SmartHouse. Mais elle n'est pas encore prête.
12 décembre : c'est un cauchemar. Il y a un virus dans la maison.
Mon ordinateur l'a découvert alors qu'il attaquait par le réseau
public.
Je suis revenu à la maison et le salon était un vrai sauna, les
fenêtres de la chambre étaient couvertes de glace, le frigo était en mode
"décongélation", la machine à laver avait inondé le sous-sol, la porte du
garage n'arrêtait pas de s'ouvrir et de se fermer et la télé était verrouillée sur
TéléAchat.
Partout dans la maison les lumières clignotaient comme des
stroboscopes avant d'exploser.
Il y avait du verre brisé partout. Bien sûr, la centrale d'alarme
n'avait rien vu. Il y avait un message clignotant sur l'écran de l'ordinateur :
"BIENVENUE à Tornadomestique !!! C'EST MAINTENANT QU'ON VA
RIRE..."
(En toute modestie, il n'y a pas de virus qui vaille
Tornadomestique...)
18 décembre : ils pensent avoir terminé la désinfection digitale de
la maison, mais elle est dans un état épouvantable.
Les tuyaux ont éclaté et nous ne sommes pas sûrs qu'ils aient eu la
partie du virus qui attaque les toilettes. Toutefois, les Exorcistes (comme aiment à se
surnommer les membres du Commando d'Intervention Rapide de l'installateur) sont sûrs que
le pire est passé.
"Tornadomestique est plutôt méchant", me dit un des membres
du commando, "mais vous avez eu de la chance de ne pas être attaqué par
Poltergeist. Celui là est VRAIMENT méchant".
19 décembre : apparemment, notre maison n'est pas assurée contre les
virus.
"Le feu et les glissements de terrain, oui", me dit l'expert
de l'assurance, "mis pas les virus".
Mon contrat avec les gens de SmartHouse stipule clairement que les
garanties sont nulles et non avenues si un appareil ou un ordinateur de la maison est
connecté, de quelque manière que ce soit, sur un réseau non homologué.
Tout le monde est vraiment, vraiment, désolé, mais ils ne peuvent pas
prévoir tout virus présent ou à venir. Nous appelons notre avocat. Il rit, il est très
excité.
21 décembre : je reçois un appel d'un vendeur de SmartHouse.
Il nous propose gratuitement, c'est une offre promotionnelle de Noël,
d'être bêta-testeurs de la mise à jour 2.1 de SmartHouse.
Il dit que je pourrai rencontrer les programmeurs en personne.
"J'en serai ravi", lui réponds-je...