LOTUS

Au cœur du symbolisme

Les deux dispositions de trigrammes

(Page détaillée)

Résumé

Le Principe et sa manifestation en termes de yin et yang

La tradition cosmologique chinoise attache une grande importance aux deux principes complémentaires du yin et du yang. Tout ce qui est passif, négatif, sombre et féminin est yin; ce qui est actif, positif, lumineux et masculin est yang.

Selon cette tradition, de nombreux termes complémentaires dérivent de la polarité fondamentale entre le Ciel et la Terre. Comme le Ciel est souvent comparé à l'Esprit ou à la Lumière, Il est yang. De manière analogue, la Terre est assimilée à la racine de la manifestation de toute chose, à la Substance et se voit associée à l'obscurité, qui est yin.

L'ordre des deux catégories, yang et yin ou Ciel et Terre, varie avec le point de vue. La vision métaphysique descend du Principe originel à sa manifestation ou du Ciel vers la Terre et, dans cette perspective, le yang précède le yin. Dans la vision cosmologique, la Terre constitue le point de départ sur la voie du retour au Ciel et le yin vient avant le yang. Ces deux vues sont admirablement synthétisées dans le symbole notoire du yin-yang. Pour approfondir ce symbole, consulter la tradition chinoise.

Le point de vue terrestre et la voie du retour au Ciel constitueront notre intérêt majeur dans la suite du texte, de sorte que généralement le yin précédera le yang.

Le Principe non-agissant (wuwei), transmetteur de toutes les possibilités et tout d'abord de la polarité Ciel-Terre, est communément situé sur un axe vertical. La manifestation de ces possibilités, en particulier humaines et associées à un certain stade de développement, est souvent représentée dans un plan horizontal.

Le Principe et la polarité Ciel-TerreLe plan horizontal peut être défini par deux directions, nord-sud et ouest-est. Le nord et l'ouest sont considérés comme yin (obscurité) par rapport au sud et à l'est perçus comme yang (lumière). Comme le Ciel est au-dessus de la Terre, le yang est considéré “au-dessus” du yin. Aussi, le nord est-il traditionnellement représenté “en dessous” du sud dans le plan horizontal.

Dans le monde de la manifestation, l'homme est habituellement attaché à la terre et, en conséquence, principalement yin. Dès lors, il se tient au nord, regardant en direction du complément qui lui fait défaut, c'est-à-dire le yang ou le sud.

L'axe vertical relatif au Principe non-agissant établit un pont entre le Ciel au zénith et la Terre au nadir. Il rencontre tout plan horizontal, associé à un stade de manifestation des possibilités humaines, à l'intersection des axes associés aux points cardinaux.

Différents plans horizontaux, correspondant à divers états humains, rencontrent toujours l'axe vertical en des “points centraux” exprimant le parfait équilibre entre le nord et le sud, l'ouest et l'est, le yin et le yang. L'équilibre n'est pas une question de choix, mais un état de non choix (ni ceci ni cela).

Du point de vue métaphysique ou terrestre, le yin et le yang peuvent être envisagés soit comme unis soit comme distincts, mais toujours fortement reliés l'un à l'autre.

Le yin et le yang

Union du yin et du yang

Considérés comme unis, le yin et le yang sont représentés par le symbole si répandu du yin-yang.

Le Principe et l'Androgyne PrimordialAxe vertical

L'union du yin et du yang sans aucune distinction entre eux représente l'Un, l'Unité Première (Taiji). À l'origine de la polarité fondamentale du Ciel et de la Terre, l'Un est situé au “Centre” de l'axe vertical.

Plan horizontal

Lorsque les deux moitiés du symbole yin-yang sont différenciées, mais toujours unies, elles reflètent la plus commune des distinctions humaines entre les aspects féminin et masculin et caractérisent “l'Androgyne Primordial”.

Il symbolise le parfait équilibre entre les aspects féminin et masculin de l'être humain et se tient, dans le plan horizontal, à l'intersection des axes associés aux points cardinaux.

Polarité du yin et du yang

Considérés du point de vue dualiste, comme termes d'une polarité, le yin et le yang sont respectivement symbolisés par une ligne ouverte (Symbole yin) et par une ligne pleine (Symbole yang). Éléments des trigrammes, ces lignes sont lues de bas en haut selon trois niveaux: terrestre, humain et céleste. Le yang pur (Ciel) et le yin pur (Terre) sont respectivement composés de trois lignes pleines et trois lignes ouvertes:

Le Ciel et la Terre sous forme de trigrammes

Entre ces deux pôles, les autres trigrammes associent les lignes yin et yang dans diverses proportions et correspondent au développement de la pleine manifestation du Principe.

L'exploration des deux dispositions de trigrammes connues sous les appellations de “antérieure au Ciel” du légendaire Fuxi et “postérieure au Ciel” du roi Wen est grandement facilitée lorsqu'elle est rapprochée des deux significations du symbole yin-yang évoquées plus haut. Comme ce symbole est centré sur l'axe vertical dans les deux cas, il participe de l'influence céleste.

Les dispositions antérieure et postérieure au Ciel

La disposition antérieure au Ciel

Préalable à toute distinction du yin et du yang, le symbole yin-yang représente l'Un (Taiji) et les trigrammes peuvent être disposés conformément au développement logique du yin et du yang comme dans le diagramme suivant:

Développemnt logique du Principe sous forme de trigrammes

Les trigrammes sont numérotés dans l'ordre séquentiel, du yang le plus élevé au yin le plus profond, autour du nombre central 5 qui ne correspond à aucun trigramme. Ce nombre résulte de l'addition du premier nombre pair 2 associé à la Terre et du premier nombre impair 3 caractérisant le Ciel. En effet, le nombre Un, préalable à la première des distinctions entre le Ciel et le Terre, ne saurait être considéré comme le premier nombre impair. Il qualifie leur Principe commun, Taiji, préalable à toute distinction, en particulier, entre nombres pairs et impairs. En conséquence, 5 décrit la polarité fondamentale de la Terre et du Ciel. Ici également le nombre de la Terre (2) précède celui du Ciel (3) en accord avec le point de vue terrestre.

Dessinés en un cercle symbolisant l'influence céleste le long de l'axe vertical, les trigrammes figurent la polarité potentielle de l'Un, véritable sens de la disposition “antérieure au Ciel”:

Disposition de trigrammes et la Grande Unité

La polarisation potentielle de l'Un en trigrammes yin et yang de rangs différents peut être mise en valeur de deux manières:

  • Entre trigrammes complémentaires (de rangs yin et yang identiques);
  • Entre trigrammes similaires (de rangs yin et yang complémentaires).

Polarité entre trigrammes complémentaires et similaires
Association de trigrammes complémentairesAssociation de trigrammes similaires

Ces deux types de polarité peuvent être rapprochés en les comparant au “Diagramme du Fleuve” (Hotu) où les nombres associés aux trigrammes sont disposés en croix:

Association de groupes de trigrammes similaires

Le nombre 10 renvoie aux polarités entre les trigrammes yin et yang complémentaires.

Les nombres aux extrémités de la croix expriment les liens entre trigrammes yin et yang similaires. Sur l'axe vertical, les trigrammes yang (pur et grand) ont un rang plus élevé que les yin (éclatant et petit) et le yang domine le yin. De façon similaire, le yin gouverne le yang sur l'axe horizontal.

Même s'il est d'usage d'associer le yang à l'axe vertical et le yin à l'axe horizontal, le diagramme du “Tableau du Fleuve” montre que le yang est toujours relié au yin et le yin au yang, qu'il n'y a pas de yin sans yang ou de yang sans yin, exactement comme dans le symbole yin-yang. La distinction du yin et du yang n'a pas de réalité et ne découle que de notre vision dualiste.

La disposition postérieure au Ciel

Ultérieure à la différentiation du yin et du yang qui a lieu dans le monde de la manifestation humaine, cette disposition est associée au symbole yin-yang représentant l'équilibre parfait entre les deux catégories ou “l'Androgyne Primordial” (Pour explorer ce sujet, vous pouvez consulter l'Androgyne).

En tant que manifestation, l'être humain est un produit du Ciel (yang) et de la Terre (yin). “Fils du Ciel et de la Terre”, l'homme a des aspects yang et yin, intérieur et extérieur, combinés de nombreuses façons et dans des proportions différentes. Néanmoins, seul l'homme véritable, parfaitement équilibré entre le yin et le yang, a réalisé toutes les possibilités de la nature humaine. Produit de l'union du Ciel et de la Terre, il réside au point central tout comme l'Être Primordial.

Au sein de l'homme ordinaire, toutes les possibilités restent potentielles et, de fait, il est davantage fils de la Terre que du Ciel, davantage yin que yang, moins tourné vers l'intérieur que vers l'extérieur. Cependant, l'initiation peut réaliser toutes ses capacités potentielles et le ramener sur la voie de l'Être Primordial, de sa position extérieure et décentrée vers le centre et son authenticité intérieure.

La voie vers un meilleur équilibre entre le yin et le yang débute par la plus commune des formes de la polarité reliant les traits féminin et masculin. Pour l'exprimer au sein des trigrammes, les devins faisaient usage des nombres en attribuant à la ligne ouverte yin le premier nombre pair 2 et à la ligne pleine yang le premier nombre impair 3. Les trigrammes associés à des nombres pairs étaient considérés comme féminins et consistaient en trois lignes ouvertes (6) assignées à la Mère ou en une ligne ouverte et deux lignes pleines (8) affiliées aux Filles. De la même manière, les trigrammes masculins étaient caractérisés par des nombres impairs et formés de trois lignes pleines allouées au Père (9) ou d'une ligne pleine et de deux lignes ouvertes (7) dévolues aux Fils. Il en résultait que la polarité entre les trigrammes de la Mère et du Père (6+9) ainsi qu'entre les trigrammes des Filles et des Fils (8+7) était régie par le nombre 15 dont le rôle sera étendu ultérieurement.

Le rang des Filles et des Fils est fonction du niveau de la ligne ouverte ou pleine au sein du trigramme: premier (terrestre), deuxième (humain) et troisième (céleste). Agencés en conformité avec l'influence céleste, les trigrammes complémentaires, vus sous l'angle familial, peuvent être disposés comme dans le diagramme suivant:

Déploiement de l'Androgyne Primordial en trigrammes

La complémentarité entre les trigrammes yin et yang révèle néanmoins que les deuxième et troisième Filles sont yang dans leur relation avec les deuxième et troisième Fils qui sont yin. Autrement dit, une sorte de renversement s'est opéré dans l'ordre de la manifestation, à vrai dire nécessaire à l'établissement d'un certain équilibre entre les deux principes complémentaires yin et yang. Il ne peut en être qu'ainsi afin de permettre à l'existence humaine de demeurer possible. En effet, si les Filles n'étaient que yin et les Fils que yang, les termes représentant le yin et le yang cristalliseraient ou s'évaporeraient bien vite et aucune évolution ne serait possible.

Fuxi et Nuwa entrelacés par leurs queues de serpentComme dans différentes formes traditionnelles, une telle inversion des traits s'est opérée dans le couple de frère et sœur, Fuxi et Nuwa. Cela est particulièrement vrai lorsqu'ils sont représentés ensemble et unis par leurs queues de serpent entrelacées, symbole de la force cosmique unique et de sa manifestation duelle, féminine et masculine (cf. la représentation du Caducée). Dans cette illustration, Fuxi tient l'équerre et Nuwa le compas. Or, l'équerre est un symbole yin relatif à la Terre et un attribut féminin de Nuwa; de même, le compas est un symbole yang associé au Ciel et un attribut masculin propre à Fuxi. Cet échange d'attributs yin et yang ne peut se produire qu'au cours d'une hiérogamie ou mariage sacré entre les aspects féminin et masculin des êtres humains dont le but est d'actualiser toutes les possibilités de la manifestation humaine en vue de parvenir à leur complète réalisation, c'est-à-dire de ré-intégrer l'état naturel de “l'Être Primordial”.

Un tel mariage entre les aspects masculin et féminin des êtres humains, symbolisés par les trigrammes associés aux deuxième Fils et Fille (et identifiés par le niveau humain des trigrammes), ne peut s'effectuer que sous les influences conjointes du Ciel et de la Terre. L'influence céleste est liée à la séquence composée de trois trigrammes: le Père (Ciel) ainsi que les troisième Fille et Fils (identifiés par le niveau céleste des trigrammes). De la même manière, l'influence terrestre est également associée à une séquence de trois trigrammes constituée de la Mère (Terre) du premier Fils et de la première Fille (identifiés par le niveau terrestre des trigrammes). Les influences conjointes du Ciel et de la Terre n'opérant qu'au Centre, où se tient l'Être Primordial, le diagramme précédent peut être transcrit sous la forme de séquence(s) suivante(s):

Séquence des trigrammes et l'Androgyne Primordial

Ces trigrammes sont numérotés de part et d'autre du nombre médian 5 qui n'est associé à aucun trigramme. Le nombre 5 représente ici l'union de la Terre (nombre terrestre 2) et du Ciel (nombre céleste 3) et symbolise “l'Androgyne Primordial”. Dans différentes formes traditionnelles, le nombre 5 est décrit comme le nombre qui gouverne le mariage sacré de la Terre et du Ciel, du yin et du yang.

La séquence alternée des trigrammes masculin et féminin symbolise le voyage spirituel de l'initié sur la voie du retour à l'Être Primordial. L'échange hiérogamique des attributs masculin et féminin n'opérant qu'à mi-chemin, au Centre, il ne se manifeste que dans la seconde moitié de la séquence associée aux trigrammes des troisième et deuxième Fille et Fils. Durant leur échange d'attributs, une zone frontière émerge entre eux, une région neutre où les influences complémentaires se rencontrent et se stabilisent dans la re-naissance de l'être pleinement masculin et féminin 1.

Lorsque l'initié a atteint le parfait équilibre entre le yin et le yang en procédant à l'actualisation de toutes les possibilités humaines et à leur réalisation, il est établi dans “l'Invariable Milieu”. Identifié au Centre, il deviendra proprement “médiateur” entre le Ciel et la Terre: en lui-même tout d'abord, et puis, par son influence, au sein de la totalité du monde cosmique.

Dessinés en un cercle symbolisant l'influence céleste et sa manifestation dans le plan horizontal, les trigrammes représentent une possible voie de retour de l'être humain vers l'état premier, sens de la disposition “postérieure au Ciel”:

Disposition de trigrammes et l'Androgyne Primordial

Le premier et le dernier trigramme, deuxième Fils (yin) et deuxième Fille (yang), sont situés le long de l'axe nord-sud et reflètent l'ascension depuis le pôle terrestre jusqu'au pôle céleste. En dehors de l'axe “vertical”, la position des autres trigrammes dérive de “l'Écrit de la (rivière) Luo” (Luoshu) apporté à Yu le Grand (Tayu) par une tortue, symbole du monde cosmique. Dans ce diagramme, les neuf premiers nombres sont ordonnés selon un carré dit “magique”:

Carré magique
3x3
4 9 2
3 5 7
8 1 6

Le total de chaque ligne horizontale, verticale ou diagonale du carré “magique” vaut toujours 15.

Lorsque ne sont considérées que les diagonales et les lignes horizontale et verticale “intérieures”, les trigrammes féminins et masculins forment des pôles opposés. Comme tels, ils sont reliés par le centre et évoquent “l'Androgyne Primordial”.

Association polaire de trigrammes masculins et féminins 15 représente l'association polaire des trigrammes féminins et masculins. Il exprime pour l'initié la perception de l'union des aspects féminin et masculin, yin et yang, terrestre et céleste sur la voie du retour à l'état premier en vue de devenir un homme véritable.

En outre, 15 peut s'écrire 10+5 ou 3×5.

Le nombre 5 reflète l'union de la Terre (yin) et du Ciel (yang), effective uniquement au Centre.

Comme précédemment, 10 exprime également la relation polaire entre les trigrammes féminins et masculins. 10 correspond aussi au nombre de “pas” parcourus par l'homme véritable, durant son voyage intégral en tant que “médiateur”, depuis sa position centrale à son retour en ce lieu.

3 est le nombre de fois où l'homme véritable rencontre le Centre au cours de sa “marche” du Centre au Centre.

Lorsque seules les lignes horizontale et verticale “extérieures” sont prises en compte, les trigrammes font partie d'un cycle divisé en quatre phases.

Association circulaire de trigrammes masculins et fémininsSelon la forme traditionnelle chinoise, 4*15 ou 60 équivaut à la durée de vie moyenne de l'être humain, de sorte que le cycle représente les quatre âges du “cercle de la destinée individuelle”.

Initialement intégré en tant “qu'Androgyne Primordial”, l'être humain s'est progressivement déplacé de sa position centrale vers la circonférence. Devenant de plus en plus yin et de moins en moins yang, il a glissé de l'intérieur vers l'extérieur.

Passant par les aspects féminin et masculin sans réaliser leur union, l'être humain demeure dans l'état de l'homme ordinaire au sein de la roue cosmique.

Bibliographie

  • René Guénon:
  • “La Grande Triade”. Éditions Gallimard, 1957.
  • Anne Cheng:
  • “Histoire de la pensée chinoise”. Éditions du Seuil, 1997.
  • Marcel Granet:
  • “La pensée chinoise”. Éditions Albin Michel, 1988.
  • Richard Wilhelm:
  • “Le Yi King ou le livre des Mutations”.
  • Lama Anagarika Govinda:
  • “The inner structure of the I Ching”. Éditions Wheelwright Press 1981.

1 retour Cette hiérogamie peut également être perçue comme une alchimie intérieure entre deux principes complémentaires, terrestre et céleste, humide et igné, symbolisés respectivement par le trigramme yin Eau (KAN ou deuxième Fils) et le trigramme yang Feu (LI ou deuxième Fille). Le résultat ne peut être que neutre comme il sied au produit de deux éléments complémentaires s'équilibrant l'un l'autre.

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